Georges-André
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Billet de blog 19 oct. 2021

Marie, Marie-Hélène, Sarah, Gaëlle, AESH : quotidien, espoirs et désespoir (2)

Les témoignages de ces AESH montrent le quotidien de leur travail, les compétences mises en oeuvre, la force intérieure qui les anime. Leurs espoirs se lisent en contrepoints quand elles ne cachent pas leur colère et leur déception terrible. L'heure n'est peut-être pas si loin d'une reconnaissance réelle de ce travail irremplaçable. Nous y reviendrons dans les jours qui viennent.

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Marie
AESH, maman d'un ado autiste

Mardi 19 octobre 2021 nouvelle journée de mobilisation pour un combat auquel je crois, celui de l’école inclusive, la vraie pas celle que l’on nous vend dans les campagnes électorales, mais plutôt celle qui devrait permettre à chaque enfant d’aller à l’école dans des conditions dignes. C’est parce que je crois en ce combat que j’ai quitté un emploi en CDI il y a 4 ans, pour devenir AESH.

Je suis aussi maman d’un enfant porteur de troubles autistiques. Mon fils a 14 ans, il est scolarisé en Ulis collège et malgré ses troubles il ne bénéficie que d’un accompagnement mutualisé. Faute de moyens humains et financiers suffisants pour accompagner correctement nos enfants on nous « vend » la mutualisation comme une solution pour développer l’autonomie chez l’enfant. L’autonomie nous sommes les premiers à la vouloir car nous avons une conscience accrue que nous ne sommes pas éternels. Nous vivons avec l’angoisse perpétuelle de l’après-nous. Que deviendra notre enfant quand nous ne serons plus là ?

Notre quotidien est loin d’être simple : nous gérons les dossiers administratifs avec des délais de traitement de plus en plus dramatiques (1 an pour que les dossiers soient étudiés par la MDPH) qui nous obligent à tout anticiper ; nous gérons aussi les Rdv médicaux, les rééducations, la scolarisation qui va avec son lot de galères et d’injustices, la fatigue, le stress. On se bat pour faire entendre et respecter nos droits et ceux de nos enfants, car aller à l’école est un droit. Quand on est porteur d’un handicap invisible, comme c’est le cas de mon fils c’est un vrai combat : on ne demande pas à un enfant en fauteuil de se lever et de marcher, mais on va demander à un enfant autiste de rentrer dans le moule et de se comporter comme un enfant neurotypique. C’est tellement injuste au final, quel que soit le handicap il faut se battre, on obtient après de longs mois des moyens de compensation et ces moyens ne sont pas toujours respectés.

J’ai, dans l’école où j’exerce, des enfants qui ne viennent plus faute d’avoir une AESH, là pour eux car ma collègue est en arrêt-maladie et n’est pas remplacée, alors oui, cela me met en colère. Je suis en colère car on entend plein de belles promesses et de jolis discours concernant le handicap et une société soi-disant inclusive, mais les gens s’en lavent vite les mains tant qu’ils ne sont pas directement touchés . Je suis aussi en colère face à la maltraitance institutionnelle que nous subissons nous AESH, nous, qui avons comme seule arme notre bonne volonté. Nous nous auto-formons, nous faisons de notre mieux avec des enfants qui sont parfois violents, nous n’avons toujours pas de statut, pas de possibilité d’évolution, un salaire qui nous maintient sous le seuil de pauvreté, certain(e)s cumulent deux emplois pour pouvoir s’en sortir mais la mise en place des PIAL et la mobilité qui nous est demandée dans ce dispositif ne permet pas d’exercer un deuxième travail. Nous sommes les oubliés et les méprisés de l’Education Nationale.

Alors quel choix nous reste-t-il ? Démissionner, renoncer aux valeurs que l’on veut défendre, renoncer à cette inclusion à laquelle on croit ? Je connais plusieurs personnes qui ont fait ce choix et qui sont parties le cœur gros, et je serai peut-être la prochaine car la flamme qui m’anime elle non plus n’est pas éternelle, et qu’il est de plus en plus compliqué de continuer à y croire.

Marie-Hélène

  • Marie-Hélène travaille en ULIS avec trois notifications d'accompagnement individuel pour douze élèves inscrits.

« Nous avons deux élèves avec troubles du spectre autistique non verbaux ainsi que des troubles du comportement, parfois violents, également une petite trisomique qui ne peut pas travailler seule. Etant donné que les élèves avec ce profil autistique sont très lourds à accompagner, une AESH n'accompagne jamais une journée entière cet élève-là. On partage donc les heures d'accompagnement, en accord avec l'enseignant, on se relaie, même sur une journée : on va passer deux heures avec cet élève. L'heure suivante, je serai parfois avec la petite trisomique. Entre midi et deux, je fais une pause méridienne mais aussi, très souvent j'accompagne encore à nouveau un élève, peut-être même celui qui est autiste, que j'avais eu entre 9h et 10h00 avec l'après-midi un autre élève. Moi ça m'arrive le mardi, c'est un élève qui n'est pas en ULIS mais dans une autre classe, qui à d'autres problèmes de concentration et une notification MDPH.  Je travaille dans la même école et sur deux classes. La classe ULIS à 80 % de mon temps et le reste dans la classe de C.P. pour accompagner une élève. Donc je change de classe après les deux heures. Ma collègue AESH aussi. On est six au total dont une ASEH collective, l'ASEHco travaille sur les horaires 24 heures horaire de la classe. Elle n'est en aide individualisée auprès des élèves notifiés, elle s'occupe de la classe dans son ensemble notamment des élèves en ULIS non notifiés. Ce sont un peu les ATSEM de l'ULIS. Cet ULIS est un dispositif, les élèves ne sont destinés à rester tout les temps dans celui-ci mais sont intégrés pour certains apprentissages, à certaines heures dans d'autres classes de l'école pour les mathématiques, le français, l'histoire géographie etc...

Q : Peut-il y avoir plus d'une AESH dans la même classe ?

Oui, pour mon cas jusqu'à trois en même temps dans une classe rarement plus, parce que les élèves qui sont notifiés ne sont pas toujours tous en même temps dans la classe. Ils ont leurs emplois du temps scolaires différenciés. Certains sont là trois jours dans la semaine et d'autres cinq matinées. Du coup en fonction des élèves - c'est quelque chose d'important pour la gestion de la classe et pour l'enseignant - faire en sorte de ne pas avoir tous les élèves notifiés en même temps parce que avoir cinq ou six adultes en même temps dans la classe, ce n'est pas gérable. On est au maximum trois en même temps, ce qui fait quatre avec l'AESHco.

Q : Concrètement avec les jeunes autistes ?

Je fais en sorte d'être très régulière dans tous les repères de travail parce que pour eux c'est essentiel. donc très ritualisé, sortir le cahier à tel moment ... Les enfants autistes ont des capacités, des possibilités, très variées, c'est pourquoi on parle de spectre autistique. Il faut bien les connaître dans leurs possibilités et leurs difficultés personnelles.
J'ai un élève qui est là depuis quatre ans, c'est sa dernière année. En fonction de son état global du jour, on ne va pas faire les mêmes choses ; il va falloir s'adapter et souvent, parce quand il est trop parasité, habité par des choses, des tensions. A certains moments, certains jours, on ne peut pas travailler avec lui, il ne fait que taper, pincer, donc à ce moment là, il faut le laisser tranquille, pas le choix, c'est comme ça. D'abord on se protège, lui n'est alors pas capable d'apprendre. Selon notre resenti de son état, on peut aussi lui proposer une activité moins exigeante pour le ramener un peu à se concentrer sur son travail, bien sûr en accord avec l'enseignant. Parfois, on peut être amené à improviser nous-mêmes. C'est quand même très souvent : l'enseignant ne peut pas être partout. Il faut bien connaître à la fois les rituels et le matériel, reproduire des procédures devenues familières.
L'aspect apprentissages scolaires est loin d'être le seul : des élèves peuvent être violents, qui ne sont pas propres. Il faut parfois les changer y compris quand ils sont en crise. Il faut pouvoir le faire, posséder une certaine force aussi, contenir physiquement, il faut pouvoir supporter ça. Il y a aussi tout l'éducatif en dehors des temps de classe : la cour de récréation, entre midi et deux, apprendre à être avec les autres et au moment des repas...

Q : Comment as-tu appris à travailler avec ces jeunes?

Essentiellement sur le terrain, c'est à dire vraiment en apprenant à connaître les élèves, en voyant faire un petit peu l'enseignant, en observant les collègues AESH. Les échanges entre collègues c'est très important, on se dit j'ai essayé ça, j'ai fait ça...on en parle dans la classe, ou avec l'enseignant quand on peut en parler. On n'a pas d'espace de réunion. On ne peut pas se concerter facilement. On fait quand on peut et où on peut ! Quand on débarque, On découvre, du coup on bricole mais il faut faire face. Ce sont des élèves, des enfants qui n'aiment pas le flou, qui peuvent être très stressés par essayer, échouer, il faut vite trouver ses repères, trouver ce qui le rassure. Certains élèves aiment particulièrement quelque chose, par exemple pour cet élève là c'est la musique, on peut s'en servir de renforçateur pour l'aider à le motiver à travailler, progressivement. On peut lui mettre des petites pastilles, tu as fait ça, tu as fait ça, et à la dernière pastille, nous irons écouter de la musique.
Nous devons faire face à des situations toujours complexes, y compris dans la cour quand nous ne faisons apparemment rien, nous observons discrètement pour éventuellement intervenir.  Oui, il faut s'adapter à toutes ces différences-là. Tous les élèves ont des besoins complètement différents, besoins scolaires, éducatif, psychique, tout. De plus, quand je m'occupe d'un élève, je dois tenir compte en permanence des autres élèves et ce que j'en connais pour qu'ils ne soient pas dérangés, pas parasités par mon accompagnement ».

Sarah
Sarah accompagne six élèves : petite section, moyenne section, CP et CE1, trois d'entre eux sont en ULIS.

Au rassemblement du 19 octobre devant le rectorat © Georges-André Photos

Gaëlle

  • Par choix, Gaëlle travaille en maternelle pour l'accompagnement d'une petite malvoyante et d'un enfant coréen avec trouble du développement. Après cinq ans AESH, elle veut jeter l'éponge pour ne plus supporter l'écart entre valeurs déclarées et réalités de terrain

« Bien des éléments évoquées par Marie-Hélène s'appliquent à d'autres types de troubles ou d'handicaps, trouble du comportement, trouble du développement, psychose infantile, handicap moteur, malentendance, malvoyance et souvent malheureusement, handicaps associés, polyhandicaps : on peut être trisomique et avoir des dys, être handicapé moteur et trouble autistique etc..
Concrètement et au quotidien, cette petite malvoyante est aussi polyhandicapée : elle n'est pas propre, a un retard de langage et sa malvoyance. Je dirai qu'il y a beaucoup d'observations, tenir compte de l'environnement humain mais en ce cas, celui des objets autour et dans la classe : comment est structuré la classe, comment améliorer la circulation de l'enfant dans la classe, dans l'école dans les locaux périscolaires, à la cantine, tu va vraiment veiller sur elle pour une plus grande autonomie. Sur le plan hygiène, l'enfant n'est pas propre, gérer l'habillage, le mouchage, le change, le lavage des mains, etc... Au niveau des apprentissages, faire relais de tout ce qu'elle ne perçoit pas, ne voit pas.
Le centre régional de déficience visuelle (CRDV) nous a fait tester des lunettes spéciales pour nous montrer ce qu'elle ne voyait pas. Tu comprends tout de suite. Tu te dis « Ah bon ! » et t'as compris ! Je créée des outils qui permettent de ramener l'information vers cet enfant. Pratiquement je suis assise à côté d'elle, je circule à côté d'elle, je l'accompagne à la cantine, je l'accompagne au périscolaire parce que c'est notifié par la MDPH.
Il y a des moments professionnels qui sont des moments de retraits parce notre but, vraiment l'objectif de l'accompagnement c'est l'autonomie, la plus grande possible, du coup on doit s'adapter tout le temps et toujours porter vers le haut, donc saisir de quoi l'élève est capable dans tous les domaines, que ce soit pour le scolaire et tout le reste : apprendre à se déshabiller, poser son vêtement, se rhabiller quand on a été changé des choses comme ça. Et scolairement c'est encore plus technique, je veux dire c'est là qu'on a besoin d'une formation, de sentir les possibilités vers quoi on va, c'est quoi progresser, scolairement utiliser de nouveaux outils, faire de nouvelles procédures, ça ne s'invente pas.  [...]

Il faut comprendre aussi que des enfants mal accompagnés qui ont besoin d'accompagnement pour des troubles du comportement par exemple, ces enfants là vont être une gène pour l'enseignant qui lui non plus n'est pas formé, je crois qu'en ESPE il va avoir une journée ou deux autour du handicap, mais c'est un truc tellement vaste le handicap, une plate-forme à consulter « Cap école inclusive », deux, trois bazars pour faire face, ils n'ont pas le temps, déjà faire face à une classe ordinaire … oui mais avec des AESH et enfants en situation de handicap ?
Et puis, dans une classe ordinaire, il faut faire de l'éducatif, dans l'Ecole, faire des trucs éducatifs, les gamins ? il faut pallier...nuisance, vécus ainsi … parfois l'enseignant n'en veut pas dans sa classe, c'est vrai aussi que les enseignants ne sont pas préparés et ont des a priori forts, pensent des choses sur cette école inclusive et ne veulent pas jouer le jeu... Ils refilent beaucoup la patate chaude à l'AESH, sans vraiment coopérer avec elle. Pour l'enseignant c'est dur. Pour l'AESH on a montré à quel point, ça peut être compliqué.
Mais pour les autres enfants de la classe dans une classe ordinaire quand un gamin n'est pas correctement accompagné, il peut perturber toute une classe et ça va pas dans le bon sens, ça va pas dans le sens de l'inclusion parce c'est stigmatisant, ça va énerver l'instit, ça va énerver les gamins et leur famille, tout le système, tu a une espèce de nuisance qui se répand comme ça.

L'école inclusive ne fonctionne que dans une société inclusive, on n'est pas une île, donc ça ne fonctionne pas parce que tout le monde n'est pas prêt ».

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Le témoignage de Marie est un témoignage transmis écrit. Ceux de Gaëlle et de Marie-Hélène ont été enregistré le 14-10 et réécrit. Celui de Sarah est de ce jour en rassemblement devant le rectorat. Je les en remercie chaleureusement toutes.

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