Samuel Paty, André Dussargues, aux professeurs semeurs de vie et de liberté

Un jour prochain, quand vous le pourrez, pensez à écrire ce qu'un ou plusieurs de vos professeurs vous ont apporté en étant ce qu'ils sont, au-delà de ce qu'ils vous enseignent, par leur stature d'homme ou de femme libre et engagé.e qui donnent sens à leur vie. Puissiez-vous suivre votre chemin dont ils/elles seraient heureux parce qu'il sera vôtre. Voici mon récit de l'un d'entre eux, en hommage.

Il s'appelait André Dussargues, mais nous disions Monsieur Dussargues ou le Burlou, son surnom venu d'avant nous, sans savoir pourquoi ni comment, surnom respecteux sous ses airs flagorneurs. Il était une façon d'amadouer en quelque sorte cette stature qui nous dominait par sa taille, son autorité, sa présence, sa prestance légèrement voûtée, un peu gueule de travers, toujours mains dans le dos quand il traversait cette cour ceinte de hauts murs. Un peu énigmatique pour moi aussi comme plongé dans ses pensées, il était l'homme, le chef, non celui qui abuse et ordonne mais qui conduit et accompagne, même avec rudesse parfois.

Il était directeur du C.E.G de garçons (collège d'enseignement général) où j'entrai en sixième en 1962. Parfois, il allait écrire au fond de la cour sur un tableau noir posé à l'extérieur. La plupart le regardait tandis qu'il écrivait de son écriture bien lisible, légèrement tremblante. Certains s'en défendaient en levant les yeux par intermittence comme pour continuer le jeu ou la conversation mais nous attendions tous la fin quand il s'éloignait du tableau pour retraverser la cour et monter dans son bureau au premier étage près du balcon, nous laissant lire et décrypter son message. Je me souviens d'un mot que nul ne comprenait « En conséquence, les classes vaqueront... » Il fallait découvrir à un moment ce verbe que nous ne comprenions pas mais les plus anciens nous l'expliquaient avec une condescendance certaine à nous petits ignorants. Je me demandais pourquoi ce mot, ce mot étrange que personne n'employait autour de moi mais bon c'était donc ce mot que je verrai quand les classes devaient vaquer et me l'appropriait pour en vérifier l'effet sur d'autres.

Il était directeur mais effectuait également des heures d'enseignement de français. L'ai-je eu comme tel avant la classe de troisième ? Je ne m'en rappelle pas mais en troisième assurément : quelle épreuve, quel bonheur, quelle ouverture de l'avoir eu comme professeur : C'est lui qui m'a appris à écrire. Nous avions tous les quinze jours un sujet de rédaction à rédiger à la maison. Quel pensum était-ce ! Je me souviens de quelques sujets : Pasteur vaccinant Charles Jupille contre la rage, une mission Gemini et le sauvetage de son équipage, le début du poème de Victor Hugo « Ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent »... autant de sujets qui devaient parfois amener un récit, parfois nous interroger et c'est bien ceux-là qui me plaisaient le plus. Si vivre c'était lutter, quelle vie de forçat, pensais-je. Aujourd'hui c'est lutter qui est vivre. Tant de façons de lutter et résister !

Parfois, je ne sais à quelle régularité, il nous présentait des livres disposés sur sa table et un à un, en un court résumé. Ainsi, il nous mettait l'eau à la bouche, le désir d'en savoir plus, de les lire. Quand il avait fini, il demandait à chacun d'en choisir un. Je me souviens d'un seul titre d'ouvrage qui ne me laisse aucun souvenir « Le grand troupeau » mais c'est l'univers de Giono qui est venu à moi par ce moyen. Il m'ouvrait des horizons multiples, de sentiments, de vie autre, de lieu, que je ne soupçonnais pas dans l'univers quotidien de cette petite préfecture. Sur mon trajet, entre école et domicile, je longeais un champ herbeux traversé par une double rangée de mûriers où paissaient quelques vaches. Ne cherchez pas, il n'y a plus rien de ce lieu paisible, seulement des immeubles et des parkings. Plus, pour moi, la poésie de ce champ qui me donnaient ce goût de permanence, de paisible.

Sa botte secrète, sa méthode pédagogique absolue quoique lui demandant de sa part un engagement, une énergie considérable, c'était ces samedis après-midi où il passait je ne sais combien de temps à extirper des participations orales de ses élèves boutonneux et fiérots, plus pressés de partir pour le dimanche de repos qu'à réfléchir et chercher à rédiger. Il ne nous proposait pas un corrigé-type pour nos rédactions enfin rendues mais par une série de questions, voire de questionnements, il nous amenait peu à peu, avec une énergie incroyable (que je sentais et me le rendait courageux) à nous solliciter pour trouver un mot, une expression, une idée formulée par plusieurs. Alors, il nous demandait d'apprécier le sens, la construction d'utiliser telle ou telle expression ou idée, pour finalement en choisir une plutôt qu'une autre. C'était éprouvant pour lui sûrement mais il savait arracher à la plupart d'entre nous, comme emportés malgré la paresse du samedi, des éléments d'expressions que nous ne serions jamais allé chercher par nous-mêmes. Nous aimions tout à tour que le sujet avançât quand l'une ou l'autre de nos expressions étaient reprises. Ce pouvait même être un motif pour se valoriser par rapport à un autre élève, une sorte de compétition à qui en placerait le plus. Et le sujet s'écrivait au tableau, s'étoffait. Quelle surprise de voir cette élaboration collective prendre de la densité, de l'intérêt, de la pertinence sous mes yeux. Le texte achevé était tellement mieux que ce que nous écrivions chacun individuellement. J'aimais lire et relire le texte final que nous devions alors écrire pour enfin bondir hors de l'école. Cette école du samedi qui m'a coûté d'arriver après la préparation annuelle des cochonnailles, pâtés, caillettes, grattons, saucisson et j'en passe en décembre, à l'heure où on lavait les outils. Frustration terrible de passer à côté d'une journée si particulière et de tradition que je ne verrai pas.

Pour moi, il était beau ce texte final. Il était ce que j'aurais voulu écrire et que je ne pouvais pas écrire. A l'époque j'écrivais court, pas plus d'une feuille et demie avec marges supplémentaires, je désespérais d'en écrire davantage comme les autres plus prolixes ; mais en rendant ma copie, il me rassurait en me disant que plus tard, je ferai plus long... et oui M. Dussargues, je fais plus long, grâce à vous qui m'avait donné de comprendre qu'un mot n'est pas égal à un autre, même synonyme, qu'une expression ne renvoie pas le même sens qu'une autre, pourtant bien voisine, comprendre ce qu'est un récit, l'utilité de décrire court ou long, le détail significatif et comment, situer ou pas un espace, structurer sa pensée et son récit, bref découvrir le sens de l'écriture. C'est bien cela qu'il a semé en moi, cette graine qui a germé et s'est épanouie : le mot juste ou choisi, l'expression qui dénote et connote comme les touches noires et blanches du piano, comme une partition à écrire en choisissant le style, l'expression tout en trouvant son style. Toujours choisir et retravailler, spontanéité certes mais travaillée et retravaillée ensuite, non écrit et laissé invariablement dans sa forme première comme si spontanéité et travail s'opposait.

C'est vous M. Dussargues, aujourd'hui disparu depuis bien longtemps, qui m'avait apporté cette joie, cette possibilité d'expression personnelle, exutoire parfois, corde si précieuse quand la tête bouillonne de tout. Bien sûr je ne suis jamais tout-à-fait sûr d'écrire assez bien, assez clair, d'exprimer assez justement avec nuance ma pensée mais c'est peut-être vous aussi qui me l'avez appris : pour ne pas enfler des chevilles, pour ne pas se croire trop important, vanité que très tôt Bossuet m'a indiqué irrémédiable.

Je ne vous ai jamais dit cela, Monsieur Dussargues, même quand déjà engagé dans la vie professionnelle, je vous ai rencontré dans cette rencontre inopinée parmi d'autres, très surpris, devenu vous-même principal-adjoint du lycée après la fin des CEG au milieu des années soixante dix. Je vous ai reconnu immédiatement. Je ne sais pas si vous m'avez reconnu. Stupidement, je n'ai pas osé vous le dire comme retenu par une pudeur mal placé, inutile et stupide. Peut-être n'avez-vous pas senti combien vous m'aviez accompagné dans ce chemin d'homme qui se construit chaque jour ; combien vous êtes en moi pas seulement comme souvenir – pas toujours heureux – mais encore comme figure qui m'accompagne. Ecrire, mon Maître en écriture, comme vous eussiez apprécié que j'écrivasse alors et maintenant. Cette générosité de donner, de s'impliquer, non dans une transmission, mais pour semer autant qu'instrumenter un minimum pour construire un chemin libre à inventer. Voilà la grandeur de tous ceux et celles qui enseignent. Voilà la mission jamais réductible à une transmission ni à une instruction.

Samuel Paty professeur d'Histoire et Géographie assassiné ne s'est pas sacrifié, il a été sacrifié. Tué par un homme si jeune et ses complices, intoxiqués, aliénés à l'idéologie meurtrière du moment qui n'est que l’empreinte de l'éthos pour le moins désordonné du temps. Combattre l'idéologie islamique certes, mais à défaut de construire un avenir inclusif qui permet à chacun une insertion sociale, professionnelle, culturelle, économique, bien au-delà de nos frontières - qui ne seront jamais des murailles de châteaux imprenables, resucées de la ligne Maginot - dans une diversité évidente de destins, la fin de l'idéologie islamique ne ferait un jour se lever qu'une autre idéologie meurtrière dans un cycle infini. C'est déjà la leçon des 150 dernières années qui n'est toujours pas entendue.

A 69 ans, je serai sauvé par le gong final (peut-être ce qui me donne une certaine rassurance et l'énergie pour tout donner avant)  pour savoir ne plus vivre assez de temps dans un yo-yo permanent et mortifère. Ceux et celles qui resteront sont ceux et celles qui devront lutter et résister malgré tout dans l'utopie d'un changement profond pendant bien longtemps, avant que la sagesse, la fraternité et la solidarité viennent aux hommes et aux femmes si l'espèce humaine n'a pas déjà déserté notre Terre.

Jeunes gens et jeunes filles, un jour prochain, devenue.es hommes et femmes, quand vous le pourrez, le sentirez, pensez à écrire ce qu'un ou plusieurs de vos professeurs vous ont apporté en étant ce qu'ils sont, au-delà de ce qu'ils vous enseignent, par leur stature d'homme ou femme libre et engagé.e qui donne sens à leur vie. Quand bien même ils en seront étrangers dans leur singularité voire leur étrangeté, puissiez-vous suivre chacun.e vos chemins dont ils/elles seraient heureux parce qu'il sera vôtre.

 

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