Reconstruire la démocratie pour vaincre l'idéologie extrémiste et le tout-sécuritaire

L'affaire est entendue, au vu des résultats du premier tour des élections régionales, le Front National est le seul et le grand bénéficiaire des résultats du scrutin. La dynamique du FN est lancée pour tenter de remporter la compétition présidentielle en 2017. Que faire ?

           L'affaire est entendue, au vu des résultats du premier tour des élections régionales, le Front National est le seul et le grand bénéficiaire des résultats du scrutin. Qu'ils soient deux, trois, quatre ou cinq Conseils Régionaux à être dirigés par des élus FN au soir du second tour ne changera pas la donne essentielle, même si elle la changera – et comment - pour les citoyens de ces régions : la dynamique du FN est lancée pour remporter la compétition présidentielle en 2017.

 Le FN, un symptôme – le malade, le corps social

           Ce parti n'est pourtant qu'un symptôme. C'est le corps social qui est malade. Plus précisément, cette France des gens ordinaires, peu formés pour la plupart (mais aussi de plus en plus les classes plus aisées), ces « invisibles » non représentés, s'est maintenant tournée vers l'extrémisme parce que notre société démocratique mitée les a laissé depuis trente ans, avancer toujours plus profondément dans l'insécurité sociale, économique, culturelle avant même d'être physique. Ce parti fondé par un ancien militaire tortionnaire en Algérie était là. Il ne crée pas le phénomène, il en bénéficie.

           Le choc du vote FN de ce 6 décembre était inscrit de longue date dans la droitisation majeure - et par bien des aspects extrémistes - des politiques depuis 2007, dans le désengagement militant des territoires, dans l'abandon des catégories populaires les plus menacées par le chômage et le sentiment d'insécurité, dans la dissolution du lien social, dans la sclérose des partis politiques dits de gouvernement incapables de se renouveler en projets, en responsables, en dynamisme, de plus en plus semblables dans le ton, dans les décisions, dans les actes.

           La lutte contre le FN est inefficace si elle ne démonte pas inlassablement son programme, ses contradictions, ses expériences municipales passées et présentes. Nous avons surtout à redonner confiance à cette France tournée aujourd'hui vers l'extrémisme, c'est-à-dire à ses yeux un Pouvoir fort qui possède une autorité totale qui mettra en œuvre une politique répressive des plus lourdes même si des libertés sont malmenées ou supprimées. Cette France vit les libertés comme un mot creux, parce que son sentiment d'insécurité est son lot quotidien et au plus haut, sentiment exacerbé par des politiciens irresponsables.

           Certes l'exode massif des réfugiés d'Irak et de Syrie, les attentats du 13 novembre ont été pain béni pour cette politique de la peur mais l'est tout autant la réponse tout-sécuritaire du Président de la République qui a validé et crédibilisé a posteriori les thèses et exigences du FN. Le gouvernement Valls qui a réussi à liquider la gauche, à perdre toutes les élections depuis juin 2012 (législatives partielles, municipales, européennes) a largement contribué à porter la progression du FN à 28% !... tout en poursuivant sa politique d'échec en matière d'emploi. Un naufrageur droit dans ses bottes !

 Stratégie de l'échec qui prépare LE séisme

           Devant un tel échec, un tel passif, en démocrate, ce Premier Ministre devrait présenter sa démission, comme c'est la pratique dans nombre de démocraties. Mais en France on est bravache ou on n'est pas…

           Le Président de la république est au pied du mur. Sera-t-il celui et grâce à qui succédera une Présidente de la république issue du Front national  (première femme présidente quelle dérision!) ? D'impensable, cette perspective a pris corps. Devenue possible, elle est entrée dans la fourchette des probabilités.

           La stratégie du Président vise sa propre réélection, perversion d'un système démocratique d'une Vème République à bout de souffle : en éliminant au premier tour le candidat de droite, il pense passer au second en se présentant comme seul et dernier rempart contre le FN. Espère-t-il « rassembler toute la gauche » quand il l'a toute éliminée, quand il mène une telle politique, produit un tel échec ? Illusion ! Espère-t-il que la droite républicaine va se reporter sur lui en proportion suffisante au deuxième tour face à MLP ? Sarkozy (1) s'est si bien employé à briser toute distinction entre droite et extrême-droite que 75% de la droite ne votera jamais Hollande dans un duel PS/FN au second tour. Solder l'échec d'un quinquennat catastrophique serait plus citoyen. Venu après le quinquennat extrémiste de son prédécesseur, il a gâché la chance historique de redresser ce pays rendant totalement confuse la distinction gauche/droite, reprenant à son compte des mesures sécuritaires issues du programme FN !

           Au contraire ce dernier s'est construit dans l'adversité, contre les autres partis classiques, contre une réputation détestable, contre la « honte » du vote FN. Ces élus se sont forgés une respectabilité et une réputation d'élus tenant ses promesses : ils seront encore plus nombreux après ce deuxième tour. Ils sont les cadres d'un parti jeune constitués de nombreux jeunes. Ce n'est pas un hasard si les jeunes de moins de 35 ans ont voté FN à 30%, soit 5 points de plus que son score moyen à l'échelle nationale ici. Les caciques des partis de gouvernement, ont cumulé les postes, les places, les honneurs bloquant le renouvellement des cadres et des élus par de plus jeunes. Le FN leur offre des places, des postes dans une progression fulgurante. Où est le dynamisme ? Alors les diatribes sur le parti d'extrême-droite, de la haine etc... n'a pas plus d'effet qu'un coup d'épée dans l'eau, voire contre-productif.

           Le FN est devenu le parti alternatif de ceux « qui en ont marre » et « ras-le-bol » , de ceux qui veulent du changement, de ceux qui veulent sortir de l'insécurité, de ceux qui ne peuvent plus concevoir les questions de sociétés qu'en blanc et noir, ne peuvent plus concevoir la responsabilité de leur situation que par les préjugés de la peur de l'étranger, de l'immigré, du différent.

 Assumer notre responsabilité pour une transformation en profondeur

           Quelles réponses avons-nous apportées à ces personnes, collectivement et individuellement ? La réponse ne peut pas être donnée exclusivement par les politiques sauf à penser que la société, ses défis, la difficulté du vivre-ensemble se règlent par le haut.

           C'est à chacun de nous, individuellement et collectivement (lire ici), partout où nous sommes, conscients des enjeux, ni écrasés, ni aigris, ni plombés par cette situation et cet enjeu, d'agir, de porter une autre perspective que le repliement du pays, la seule parade sécuritaire illusoire et suicidaire, la seule perspective d'un chômage de masse endémique de long terme.

           Les solutions passe par nous, en retrouvant le chemin de l'engagement de terrain, dans les associations, les quartiers, les villages en suscitant débats et discussions non pour donner des solutions - attitude naïve condescendante – mais pour entendre ce ras-le-bol, cette révolte des sans-voix (que certains ont cru représenter quand ils ne représentaient que leur idéal, leur intérêt), donner à penser autre chose, ouvrir des perspectives au vivre-ensemble loin de la solitude citoyenne qui enferme dans l'extrême, créer du lien social.

           La Vème république nous amène à la catastrophe, à cet « accident historique » dont parle Edwy Plenel ici. A toujours plus concentrer les pouvoirs dans les mains du Président et de l'exécutif, cette République a vassalisé les autres pouvoirs, a assujetti les élections législatives, les assemblées. De quelle monstruosité va-t-elle accoucher ? D'une nouvelle réforme constitutionnelle qui donnera des pouvoirs spéciaux à l'exécutif ? Cette Constitution est à changer. Pour rejeter l'extrême, sans lâcher-prise, avec patience faite de mille impatiences, préparons l'édification d'un nouvelle République. Ce n'est pas à l'ordre du jour maintenant mais l'Histoire réserve des opportunités inattendues saisies par ceux qui sont prêts.

           Les médias n'ont-ils pas aussi à s'interroger sur leurs pratiques pour faire de l'audience à tout prix ou par passivité : en invitant régulièrement sur leur plateau des Zemmour, des Finkielkraut, des conseillers, experts, politologues auto-proclamés et autres diffuseurs de radicalités malsaines, pour faire de l'audience (la provoc c'est vendeur) n'ont-ils pas contribué à banaliser l'extrême, à polluer les esprits ? Comme à diffuser en boucle des vidéos de visages et photos de jeunes terroristes souriants, contribuer à forger l'image de martyrs, identification possible pour de nouvelles têtes décervelées  ?

           Les temps sont durs. Ils le seront bien davantage. Nous sommes entrés dans une période sombre de notre Histoire, par le vote FN, par les attentats, par le tout-sécuritaire. Peu importe. Il nous faut faire face à nos responsabilités de citoyen, d'être humain, sans outrance, sans exclusive, en sortant nous-mêmes de nos clichés, nos présupposés. Reconstruire la démocratie c'est maintenant, en créant du lien, générer ce qui nous relie les uns aux autres par-delà les différences et les divergences.

 Redonner vie aux débats, à la fraternité vivante et quotidienne quoi qu'il arrive

           Pour ce faire, un travail sur nous-même est nécessaire pour oser plus de fraternité vivante, concrète, ordinaire, vécue au quotidien, dans nos villes et nos villages, dans toutes les organisations et associations, auprès de nos voisins, auprès de ceux qui arrivent là où nous sommes, leur ouvrir un espace quand nous y sommes depuis longtemps.

           Pour rejeter l'extrême – qui n'est pas l'apanage de la dite droite - nous avons à participer à la construction d'une société plus démocratique où société civile et pouvoirs élus sont co-porteurs de projets, de dynamisme, de liens.

           Cet avènement réclame des remises en question profondes et durables pour extirper la corruption, la gangrène qui ronge cette société et pollue les esprits (hyper-consommation, dégâts écologiques, conflits d'intérêts, carrière d'élus inamovibles, libéralisme économique et financier, intérêt personnel confondu avec l'intérêt général, extrémisme banalisé, langage perverti qui justifie tout …) : un projet de longue haleine pour répondre aux défis de notre temps.

           Oui, il nous faut travailler pour éviter une Présidente FN. C'est possible.

           Malgré tout, peut-être n'y échapperons-nous pas avec, à l'issue, un bilan terrible probable pour les français et pour la France. Il nous faut aussi et quoi qu'il en coûte, contribuer chacun à son niveau au-delà de cette échéance dramatique possible, à réaliser les conditions de cet avènement qui viendra si nous le voulons et agissons en conséquence avec lucidité, intelligence, persévérance (comme le programme du Conseil National de la Résistance s'est imposé après des années de souffrance).

             Rien n'est écrit c'est à nous, chacun de nous pour sa part, de trouver autant que créer, les chemins incertains – sans haine – sans violence – sans exclusive – de l'inclusion, de la solidarité, du lien régénérant la pensée, la vie quotidienne, la vie rêvée pour que la devise républicaine reprenne vie, force et splendeur.

 

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(1) Mardi 8 décembre, il confirme sa dérive extrême lors d’un meeting à Rochefort (Charente-Maritime). http://www.lemonde.fr/elections-regionales-2015/article/2015/12/08/pour-son-premier-meeting-de-l-entre-deux-tours-sarkozy-met-ps-et-fn-sur-le-meme-pied_4827406_4640869.html

 Pour mieux saisir le vote des 18/30 ans :

 http://harris-interactive.fr/wp-content/uploads/sites/6/2015/12/Rapport-Harris-Les-18-30-ans-au-1er-tour-des-R%C3%A9gionales-2015-20Minutes.pdf

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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