La déferlante sécuritaire

          Le tocsin n'a pas sonné, la mobilisation générale n'a pas été décrétée, mais « nous sommes en guerre » sans déclaration de guerre. Une « guerre d'un autre type », asymétrique, réponse aux attentats qui ont secoué Paris voilà une semaine après ceux de janvier. Une guerre pour éradiquer le terrorisme. Rien de moins.

           La déferlante sécuritaire balaie toutes les digues, menace la démocratie sans assurer de son efficacité. Depuis la déclaration de l'état d'urgence, les dispositions déjà prises, celles annoncées, la prolongation de l'état d'urgence pour trois mois, loi votée cette semaine dans l'urgence sans vrai débat tant à l'Assemblée Nationale qu'au Sénat, le projet de modification de la Constitution, vont toutes dans le même sens : tout sur la sécurité opposée aux libertés. Et ce n'est qu'un début ! Chaque nouvel attentat, s'il survient, ajoutera dans la surenchère sécuritaire, idéologie exclusive et dévorante. Je ne me sens pas plus en sécurité avec des policiers en armes hors service, peut-être même avec un risque supplémentaire par méprise, par peur, par réflexe non maîtrisé, etc... C'est aussi désigner ces policiers comme cible prioritaire.

           La France, choquée et dans l'émotion après ces attentats cherche à se protéger de cette organisation criminelle qui usurpe l'Islam pour imposer sa barbarie, qui dispose de moyens financiers, matériels, humains, capable d'agrandir localement son territoire et de porter à l'extérieur des coups sanglants par des attentats tant solitaires que coordonnés. Cette déferlante sécuritaire avec la perspective de révision constitutionnelle ne fut pourtant pas la réponse de l'Espagne ni de la Grande-Bretagne aux lendemains des attentats de Londres (7 juillet 2005) * et de Madrid (11 mars 2004) ...

 

La responsabilité de la société française depuis trente ans

         Un millier de jeunes français en déshérence partis en Syrie rejoindre l'E.I., un commando d'une douzaine de terroristes suffirait pour que la France, pays de la déclaration des Droits de l'homme bascule dans la surenchère sécuritaire ? C'est assez invraisemblable ! La surenchère sécuritaire est à chercher bien en amont des événements récents, dans les déclarations et les demandes des responsables politiques de droite et d'extrême-droite d'abord mais aussi de gauche où ce qu'il en reste. Trente ans de lessivage de cerveau contre « l'étranger », « l'immigré » qui nous menace ont pollué les esprits.

          Depuis trente ans au moins, la France par la bouche de ses gouvernements, de ses élus de tous bords (d'autant plus qu'ils se situent à droite de l'échiquier parlementaire) est malade de son racisme, de sa xénophobie, de la désignation de boucs émissaires successifs (responsables de nos malheurs) de l'exclusion, de l'injustice sociale, des inégalités scandaleuses. Combien de déclarations pronant l'exclusion et le rejet de catégories de français, d'élus, de responsables de partis, de responsables politiques attisant le brasier de l'intolérance, de la haine, du rejet de l'autre, justifiant par un langage perverti toute mesure, toute déclaration qui attaque le vivre-ensemble ? Toutes les digues contenant racisme et xénophobie ont sauté de 2007 à 2012. Responsabilité de cet ex-président qui veut encore le pouvoir ! Le racisme ordinaire, le rejet de l'autre et de groupes de population a droit de cité dans la rue, sur les ondes, dans les journaux, sur les tribunes… Combien de fois sur le petit écran ou à la radio, des « observateurs » en mal de popularité stigmatisent-ils telle ou telle catégorie de la population tandis que les chercheurs et leurs recherches sont ignorés ou caricaturés. Ça fait le buzz donc des parts d'audience ! Dérisoire et mortel ! Défaite de la Pensée.

          Certes, le terrorisme a de multiples origines** pas seulement françaises, internationales (les guerres importées en Irak, en Afghanistan, en Tchétchénie et d'autres ont « formés » des générations de djihadistes). Pour mieux lutter contre ces dérives sanguinaires, il y a pourtant urgence et nécessité de comprendre ce départ massif, inattendu par son ampleur, de ce millier de jeunes français partis de France en Syrie, transformés en peu de temps en tueurs froids, déterminés à l'élan sacrificiel. Comprendre c'est endosser la part de responsabilité de notre société mercantile et violente qui stigmatise ceux qu'elle exclue ; la responsabilité de politiques menées depuis plusieurs décennies ; c'est pouvoir agir efficacement et sans tarder pour y remédier. Pas toucher à ces responsabilités parce qu'elles gênent de multiples intérêts ? C'est se condamner à l'inefficacité partielle de l'action et poursuivre la surenchère sécuritaire en vain.

 

Vaincre le terrorisme

           Vaincre le terrorisme ne se fera pas par le seul emploi des armes ni par la surenchère sécuritaire : le vaincre c'est terrasser nos propres démons qui ont pour nom racisme, exclusion, intolérance, électoralisme, clientélisme, corruption, conflits d'intérêt. Il est urgent de retrouver le sens de notre devise républicaine, dans les faits, dans les actes, dans les politiques ; de retrouver le sens de la démocratie, de l'exercice de la démocratie vivante dans le débat comme dans la fête alors que l'idéologie guerrière du tout-sécuritaire menace la démocratie, l'équilibre des pouvoirs, de là les fondements de la République.

         Dans le temps de guerre, pour toutes les bonnes raisons et justifications possibles (d'abord la «sécurité », sésame de toutes les dérives), à mesure que s'approfondit le conflit, l'opposition et la critique sont mal supportée, contestée, voire plus. La liberté de la presse, aujourd'hui garantie, risque d'être le dernier rempart, la dernière digue de la démocratie contre l'oppression. Les intentions de départ, les assurances verbales tiendront-elles dans la dynamique de guerre et des évènements ? Daech a l'initiative : c'est lui qui frappe, c'est nous qui répondons. De quel(s) monstre(s) accouchera la surenchère sécuritaire si d'autres tueries adviennent ? D'autant que le pouvoir peut changer de mains…

           L'extrémisme sécuritaire menacerait à terme l'unité de la Nation comme tout extrémisme. Sommes-nous bien sûr que la surenchère sécuritaire ne va pas cliver la population française amenant désordres et répression violente, affrontements entre deux France ? Ne va pas amener davantage de passage à l'acte dans la violence meurtrière comme expression du mal-être ?

 

En guerre pour longtemps dans « un état de crise » permanent peu efficace  ?

            Si nous sommes en guerre pour cette éradication, sommes-nous donc en guerre pour longtemps sans garantie de résultat ? Dans cette nouvelle guerre asymétrique proclamée dès le 16 novembre par notre Président, Daech sait que n'y mettre jamais fin est tout l'enjeu : Ne jamais terminer cette « guerre » pour contraindre la France à renoncer dans les faits par une législation sans cesse durcie à sa démocratie et à sa République, perdre son âme à la défendre par la seule riposte guerrière et la surenchère sécuritaire toujours insatisfaite. Toujours maintenir la pression par des attentats et des menaces d'attentats survenant comme une surprise sanglante qui trouvera sa riposte en réduisant sans cesse l'espace de nos libertés pour élever le niveau de sécurité jamais garantie. Serions-nous donc entrés dans une guerre sans fin conduisant au crépuscule et à l'escamotage de notre démocratie pour ne pas vouloir penser et agir autrement qu'en terme guerrier et sécuritaire ?

           Devrons-nous passer par des années de souffrances pour que l'homme enfin, à nouveau dégoûté du sang se résolve à l'intelligence et à la paix ? Quel prix à payer pour retrouver la raison ?

 

A chacun de nous de refuser la haine et le désir de vengeance

           C'est à chacun de nous de secouer son émotion, ses préjugés, sa peur pour que l'indignation, l’écœurement face aux attentats et la menace d'attentats ne se transforment pas en haine, en désir de vengeance, en demandes de toujours plus de solutions simplistes et guerrières pour garantir notre sécurité absolue bien illusoire. Nous avons pris la mesure du danger terroriste. Prenons la mesure du danger sécuritaire qui peut emporter la démocratie. La démocratie c'est s'asseoir détendu-e à la terrasse d'un café sans être inquiété-e, contrôlé-e, fiché-e, embarqué-e, assigné-e à résidence ; c'est aller voir un spectacle ou assister à un match parce qu'il n'est pas annulé, pour cause de sécurité, ou interdit d'entrée, conscient d'un risque minime mais réel et rentrer chez soi sans couvre-feu ; c'est protester dans la rue, réclamer dans la rue, s'amuser dans la rue ; écrire quand on n'est pas d'accord ou d'accord, pouvoir dire oui parce qu'on peut dire non, pouvoir se déplacer en France et à l'étranger même avec des contrôles mais sans interdiction même provisoire.

           Demandons des comptes à nos élus, questionnons-les. Prenons la parole, même maladroitement. A ce prix, notre attitude ménagera un avenir à la démocratie. Nous sommes entrés sur un chemin difficile. Des clivages vont apparaître, des appréciations divergentes vont s'affronter. Des dos se tourner. D'autres se révéler.

           Naïveté ou angélisme de refuser le tout-sécuritaire ? Il serait tellement aisé de retourner le compliment. Ni angélisme, ni naïveté mais la recherche d'une efficacité qui s'enracine dans notre système démocratique et républicains. Après l'état d'urgence de 14 jours, prolongé pour trois mois, se profile une modification constitutionnelle d'envergure qui, à tout le moins,veut étendre les régimes d'exception. Des pleins pouvoirs sans les libertés ? Le projet de révision permettra d'y voir plus clair.

 

Libertés et sécurité indissociables

          Je m'étais toujours demandé comment un pays démocratique pouvait basculer dans l'oppression. Aujourd'hui je le sais, je le vois, je le sens, je le crains : A la faveur d'un événement tragique, les forces malfaisantes - toujours agissantes dans toute population et à tous les niveaux de nos institutions démocratiques - peuvent anesthésier la raison prise par l'émotion, anesthésier la capacité à penser la situation, obscurcir les conditions pour faire face avec efficacité à la situation. Je crois que nous en sommes-là. Les faucons ont le vent en poupe. Nous avons tout à y perdre. La sécurité passe bien par l'exercice des libertés. Sécurité et libertés ne s'opposent pas : les libertés sans la sécurité, la sécurité sans les libertés sont des aberrations, des dérives de la pensée dichotomique, idéologique. Ce sont les deux faces, indissociables de l'exercice de la démocratie.

           Il fut une époque où le peuple français mit du temps à comprendre que les pleins pouvoirs donnés au Sauveur de la France le furent pour sa perte. Ne sommes-nous pas en train de prendre le même chemin ? Les fossoyeurs de la démocratie sont parmi nous et pas seulement chez ceux qui nous attaquent. Ils tiennent le haut du pavé. Ce raz-de-marée sécuritaire qui ne fait que commencer ouvre la boîte de Pandore. Le Président Hollande l'a ouverte, d'autres pourraient bien s'en emparer. Ce n'est que le début. Il nous faut lutter pour convaincre comme le firent nos parents en d'autres temps.

 

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* Bien que l'autorisation de tuer à vue sans préavis donnée à la police londonienne, a conduit, quelques jours après, à la mort un jeune Brésilien, abattu par la police de sept balles dans la tête.

** http://blogs.mediapart.fr/blog/georges/141115/plus-de-democratie-pour-resister-et-penser-lavenir

 Lire et relire l'excellent article d'Edwy Plenel : «  La démocratie n'est pas la guerre »

 http://www.mediapart.fr/journal/france/201115/la-democratie-n-est-pas-la-guerre?page_article=2

et celui de Thomas Piketty :

http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/11/21/le-tout-securitaire-ne-suffira-pas_4814707_3232.html

 

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