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Billet de blog 29 janv. 2019

Pour un mémorial en hommage aux personnes esclavisées

L'oppression qui a marqué le passé esclavagiste et colonial du Portugal n'a jamais disparu, elle s'est seulement reconfigurée et actualisée. Ce mémorial sera non seulement un hommage aux victimes et aux résistants du passé, mais aussi aux victimes et aux résistants du présent. (Traduction d'un texte de Beatriz Gomes Dias, présidente de la Djass – Association d'Afrodescendants)

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"Nous pouvons affirmer que nous devons aux évènements qui se sont déroulés ici-même ce que nous sommes aujourd'hui et ce que nous avons été depuis le XVe siècle. Ici se sont mélangés personnes, cultures et produits venus par voie terrestre ou maritime des endroits les plus lointains que nous ayons découverts. Notre cosmopolitisme, pour ne pas dire notre universalisme, a débuté ici."

Ces mots ont été prononcés par le Président de la République Marcelo Rebelo de Sousa en 2016 sur la Praça do Comércio à Lisbonne dans le cadre d'une cérémonie officielle de commémoration du Jour du Portugal. Loin d'être un cas isolé, la vision du monde sous-jacente à ce discours est profondément enracinée dans la société et constitue l'une des pierres angulaires de l'identité nationale portugaise.

Le récit hégémonique de l'Histoire nationale s'abreuve encore aujourd'hui de l'exaltation presque à l'unisson des "Découvertes" en tant qu'épopée universaliste voire humaniste, qui hisse le Portugal au rang de pionnier de la globalisation et de champion du métissage et de la rencontre des cultures. Cette geste est gravée pour la postérité en d'innombrables monuments éparpillés dans tout le pays, ce qui assure l'omniprésence de la mémorialisation de ce passé, mais est également présente dans les discours politiques et institutionnels, la communication sociale, les manuels scolaires, les guides touristiques, les nombreux évènements culturels, la toponymie, les noms et marques commerciales, les discussions de café et les dîners de famille.

Les tenants du discours historique sur l'aventure impériale portugaise débutée au XVe siècle s'efforcent, avec un succès indéniable, de parer ce passé d'un voile teinté de bénin et d'exceptionnel. La "manière portugaise d'être au monde" et ses "douces mœurs" sont les garantes d'une histoire faite de découvertes, de rencontres et de "mélanges de personnes, de cultures et de produits", mais jamais de violence, d'assujettissement ou d'esclavage. Le lusotropicalisme est vivant et en bonne santé, que ce soit la version originale ou celle, recyclée, des nouvelles marques de l'interculturalité et de la lusophonie.

Faire face à ce récit eurocentrique, partiel et biaisé de l'Histoire, et le dépasser, est une tâche qui reste à accomplir malgré les efforts persistants de certains secteurs de la société, militants et universitaires principalement. Il existe une inébranlable dévotion à un passé glorieux qui n'admet aucune contradiction et qui, à ses critiques, répond par des accusations d'anachronisme et d'idéologisation, précisément deux de ses propres éléments constitutifs. Dans ce récit unique, l'esclavage des Africaines et des Africains est caractérisé par son absence criante ou bien, dans le meilleur des cas, par sa relégation en tant que dommage collatéral dans les notes de bas de page de l'Histoire du Portugal.

C'est l'une des raisons pour lesquelles un mémorial dédié à aux personnes esclavisées est si urgent. Il est plus que temps pour le Portugal de faire face à un passé qui n'est pas si glorieux et de s'y confronter de manière plus globale, plus juste et plus vraie. Il est temps de combattre et de dénoncer le négationnisme historique et le monopole de la mémoire qui condamnent au silence l'histoire de tant de personnes, touchées par l"universalisme" portugais.

Un mémorial du passé, du présent et du futur

En 2017, dans le cadre du Budget participatif de Lisbonne, la Djass – Association d'Afrodescendants a présenté un projet de création de mémorial en hommage aux personnes esclavisées par l'Empire portugais. Ce projet fut l'un des plus votés e a fini par être l'un des vainqueurs de l'initiative de la mairie de Lisbonne, qui l'a inclus dans son budget 2018. Le mémorial va être une réalité.

L'objectif principal du mémorial est de rendre hommage aux millions de personnes – en majorité africaines – esclavisées par le Portugal entre les XVe et XIXe siècles. C'est un tribut nécessaire pour évoquer publiquement leur mémoire et rompre le silence pesant sur ce long et violent chapitre de l'histoire du pays.

Le projet est issu de la société civile du fait de la démission de l'État. La résistance de l'État portugais à reconnaître le commerce de personnes esclavisées comme un élément central de son passé et son legs historique, à savoir le racisme institutionnel, comme faisant partie de son présent, est notoire.

Nous devons absolument admettre que la construction et la manutention de l'empire se sont faites par la voie brutale de la violence et de l'oppression exercées contre les peuples des territoires occupés. Il nous faut reconnaître que la grandeur et la richesse gérées par l'expansion maritime puis par l'occupation plus effective des territoires découverts (peu nombreux) ou envahis (l'écrasante majorité) étaient le fruit de l'exploitation et de l'esclavage de millions d'Africaines et Africains.

Il ne s'agit pas de promouvoir une autoflagellation nationale, ni d'exhumer les fantômes du passé pour expier nos péchés historiques. Il s'agit plutôt d'entreprendre, en tant que communauté, une action collective de reconnaissance et de réparation.

Reconnaissance du rôle central qu'a joué le Portugal dans dans cette brutale entreprise de violence et déshumanisation. Reconnaissance de la résistance et de la lutte des Africaines et Africains contre cette soumission. Reconnaissance de la présence noire et africaine depuis des siècles au Portugal, en particulier dans la ville de Lisbonne, et de leur contribution à la culture, à l'économie et à la société portugaise. Reconnaissance des continuités historiques qui ont fait qu'à l'esclavage aient succédé de nouvelles formes d'oppression : du travail forcé mis en place à l'abolition et maintenu jusque peu de temps avant l'instauration de la démocratie, au racisme structurel qui imprègne encore aujourd'hui la société portugaise.

Il est par conséquent nécessaire de démêler l'écheveau historique qui nous mène des cases des esclaves aux ghettos de banlieue, du fouet colonial à la matraque policière, de la plantation sucrière au chantier, de la cuisine d'hier à celle d'aujourd'hui. Pour les Noires et les Noirs, l'oppression qui a marqué le passé esclavagiste et colonial du Portugal n'a jamais disparu, elle s'est seulement reconfigurée et actualisée.

C'est pour cela que ce mémorial sera non seulement un hommage aux victimes et aux résistants du passé, mais aussi aux victimes et aux résistants du présent.

À ceux qui, repoussés aux marges de nos villes, transformées en territoires d'exception où la violence policière et l'exclusion sociale ont également élu domicile, résistent malgré tout au sein de communautés vivantes et solidaires.

Aux Noires et Noirs qui, tout comme les "indigènes" du passé colonial, sont traités comme des citoyens de seconde zone dans leur pays et se voient nier la nationalité portugaise et leurs droits à la citoyenneté par une loi injuste et raciste, mais qui, malgré tout, résistent.

À ceux qui continuent à être invariablement relégués à la condition d'autre, d'étranger, d'immigré, de celui qui n'appartient pas au tissu social national, à ce pays qui ne reconnaît pas encore sa diversité ethnique.

À ceux qui occupent des professions moins rémunérées et valorisées, à ceux qui vivent dans des maisons précaires et des territoires ségrégués, à ceux qui ont vu leurs maisons démolies, à ceux qui subissent des discriminations dans l'accès à l'éducation, la santé et l'emploi, à ceux qui sont absents (ou invisibilisés) de pratiquement toutes les sphères du pouvoir. Et qui, malgré tout, résistent.

Ce mémorial est un sauvetage de notre histoire, évoquée pour réveiller la mémoire collective du pays et contester les récits qui l'ont toujours confinée au silence. Nous voulons occuper l'espace public avec notre mémoire, bien au centre de la ville de Lisbonne, la "capitale de l'Empire" qui a opprimé tant de nos ancêtres.

Nous voulons un monument qui stimule, implique, interpelle, rassemble, émeuve, éduque. Qui représente un appel à la réflexion sur ce que nous avons été, ce que nous sommes et ce que nous voulons être, qui soit une contribution à la redéfinition des politiques de mémoire, à la création d'espaces muséologiques dédiés à l'esclavage et au colonialisme portugais et à la décolonisation de ceux existants.

Il n'y a que comme ça que nous pourrons dépasser l'héritage nocif du passé, garantir une réelle égalité des droits et construire une société où il n'y aura aucune place pour la discrimination des Noires et des Noirs.

Ce pays est le nôtre et il doit accepter en son sein notre histoire et notre futur.

Traduction d'un texte de Beatriz Gomes Dias (Público, 16/05/2018), présidente de la Djass – Association d'Afrodescendants.

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