Réforme des collèges : école primaire, le cycle trois

Un vœu pieux ou un début de refondation de l’école ? 1ère partie : 9 années réparties en 3 cycles triennaux. Pourquoi, comment ?

La réforme de l’école primaire et des collèges en cours a redéfini 9 années sur les 10 que compte la période de l’instruction obligatoire les enfants et adolescents[1]. Ces neuf années sont réparties en trois cycles triennaux.

Une première question : et la 10e année ?

Le cycle central comprend les deux classes de cours moyen de l’école primaire et la classe de sixième des collèges.

Ce cycle est défini d’une part par un socle commun de connaissances et de compétences qui doivent être acquises après ces trois années de classe. Autre question : qui, quand et comment évaluera ces acquis ? Jusqu’ici, cela se fait à l’issue du CM2, sur dossiers, au moins en théorie.

Ce sont aussi les nouveaux programmes qui sont présentés d’une façon globale pour ce cycle – à l’exception des programmes d’histoire, différents pour chacune des trois années.

Est-ce suffisant pour assurer un minimum de cohérence à ce regroupement des enseignements de deux classes primaires tenues le plus souvent chacune par un enseignant unique et une classe de collège où interviennent six à huit professeurs monovalents, qui sont aussi attachés au cycle quatre constitué par les trois autres classes du collège ?

Cette réforme vise enfin à renforcer les liens entre l’école primaire et le collège.

Actuellement, ces liaisons sont particulièrement ténues :

Les élèves du cours moyen deux se rendent en principe une fois dans l’année, au collège qui les accueillera l’année suivante, accompagnés de leur enseignant. Ils visitent les locaux, reçoivent une information générale sur le fonctionnement des classes du collège, notamment sur la pluralité des professeurs auxquels ils auront affaire, sur l’organisation des journées et de la semaine de classe.

Le professeur d’école rencontre un ou plusieurs professeurs du collège qui interviennent en classe de sixième, et la liaison s’arrête là ; ne serait-ce que parce que la plupart des collèges comptent plusieurs sixièmes et qu’il est rare que tous les enfants d’un CM2 donné soient affectés à une seule et même sixième, ni presque toujours, dans un même collège.

Si l’on tient compte enfin de la différence de « culture » qui sépare l’enseignement secondaire, qui repose sur deux siècles au moins d’histoire, de l’enseignement primaire fondé à la fin du XIXe siècle, on peut se poser des questions sur la portée réelle de cet aspect pourtant important de la réforme en cours.

Ce que nous disent les textes, c’est comment rapprocher la première classe des collèges de l’école primaire. Ne faudrait-il pas d’abord se demander pourquoi, pour quelles raisons et dans quel but, et jusqu’à quel point détacher la sixième du collège ? Et plus précisément du collège unique, c’est-à-dire de celui qui doit recevoir tous les enfants et non par une sélection d’entre eux comme cela fut le cas jusqu’en 1975.

Depuis 1959, c’est-à-dire depuis l’annonce de la prolongation de deux ans de la durée de l’instruction obligatoire, réforme qui devait être effective qu’en octobre 1966, trois réformes successives ont profondément bouleversé un ordre ancien établi depuis les débuts du XIXe siècle sans que jamais les raisons de ces bouleversements aient été débattues ni même explicitées clairement.

Un retour sur l’histoire de l’école française au moins depuis la fin de la IIIe République est nécessaire pour qu’un tel débat puisse s’ouvrir.

Il faudra aussi connaître au moins les grandes lignes des apports de la psychologie si souvent ignorés par le grand public, mais aussi par nombre de décideurs qui règnent sur notre système éducatif.

 Connaître le passé pour comprendre le présent

Le XIXe siècle a été marqué par la création et le développement d’un enseignement secondaire, souvent payant, destiné à préparer les enfants de la bourgeoisie à leur rôle de futures « élites » de la société.

Ce sont des protestants comme Guizot, Victor Duruy et plus tard Ferdinand Buisson qui vont, progressivement, créer une école pour le peuple : l’école primaire publique, laïque dans un premier temps, puis obligatoire et donc gratuite, pour tous les enfants de 6 à 12 ans, puis à 13… et à 14 avant 1940. Ces allongements de durée ne changeaient rien aux finalités de cette école.

Les enfants du peuple devaient acquérir les savoirs nécessaires à leur vie quotidienne, professionnelle et citoyenne de paysans, ouvriers, artisans ou petits commerçants.

Le développement de l’industrie et de toutes les formes d’administrations nécessitait cependant la formation de cadres (essentiellement masculins) « inférieurs » (par rapport aux cadres « supérieurs » constituant la bourgeoisie dirigeante.)

Très tôt, des classes « primaires complémentaires » ou « supérieures » avaient donc été ouvertes dans certaines écoles primaires, en général dans les localités un peu importantes.

L’école de Jules Ferry a légalisé ce système. Elle comprenait 7 années scolaires, 7 cours annuels. A partir du cours élémentaire, les programmes couvraient tous les champs de connaissances jugés nécessaires, répartis sur deux années. Ce qui différenciait chaque cycle biennal du précédent, c’était le degré d’approfondissement des connaissances.

Les meilleurs élèves du cours supérieur première année pouvaient être admis en première année de cours complémentaire[2]. Ce cycle d’enseignement primaire complémentaire préparait en quatre années au brevet élémentaire de l’enseignement primaire. À 16 ans, les meilleurs élèves du cours complémentaire pouvaient accéder à l’école primaire supérieure. Celle-ci les conduisait en trois ans au brevet supérieur de l’enseignement primaire. Ce diplôme permettait notamment de devenir instituteur lorsqu’il avait été préparé dans une école normale primaire.

L’admission à l’école normale se faisait sur concours. Les frais de scolarité, y compris ceux de l’internat, étaient pris en charge par l’État, ce qui en faisait un moyen d’ascension sociale.

Contrairement au baccalauréat préparé dans les lycées, le brevet supérieur ne donnait pas accès à l’université. Mais les meilleurs élèves des écoles normales primaires pouvaient concourir pour entrer à l’école normale supérieure de Saint-Cloud pour les garçons, de Fontenay-aux-Roses pour les jeunes filles. Ces écoles préparaient aux carrières d’inspecteur primaire et de professeur des écoles normales.

En 1942, Jérôme Carcopino, alors ministre de l’instruction publique de Pétain avait fermé les écoles normales primaires. Les écoles primaires supérieures avaient été rebaptisées « collèges modernes » et leur organisation avait été calquée sur celle des lycées.

Cette réforme avait été décidée par Pétain qui considérait les écoles primaires supérieures et les écoles normales comme des foyers subversifs crypto communistes.

Les collèges de l’enseignement catholique étaient incités à se développer et les lycées devaient former des instituteurs plus conformes à l’idéologie de l’État français.

Une autre mesure allait être prise par ce même ministre, c’était la création d’un diplôme d’études primaires préparatoires (DEPP). Ce diplôme national, obtenu sur un examen écrit à l’issue du CM2, donnait accès aux classes de sixième dans tous les collèges, mais aussi dans les cours complémentaires. Ces derniers étaient « secondarisés » quant à leur organisation.

Les quatre années de cours complémentaires étaient rebaptisées sixième, cinquième, quatrième et troisième. L’entrée en sixième se faisait désormais à l’issue du CM2.

 Les programmes de ces nouveaux cours complémentaires étaient calqués sur ceux du premier cycle secondaire des lycées avec quelques variantes : pas d’enseignement du latin, ni du grec a fortiori, une seule langue vivante, mais un enseignement de la physique et de la chimie dès la classe de sixième. Ce cycle était nommé « cycle court » pour le distinguer du premier cycle de l’enseignement secondaire, dit « cycle long ».

Il est important de garder à l’esprit cette organisation scolaire de l’école, voulue par l’État français, pour comprendre ce qui arrivera par la suite.

Dès la libération, le gouvernement provisoire rouvrit les écoles normales, supprima le DEPP, mais ne toucha pas au reste de ces réformes.

La commission Langevin Wallon mise en place en 1945 devait proposer un plan de réforme complet de l’ensemble de notre système éducatif. Ce plan est présenté sur http://assoreveil.org/plan_l-w.html.

La fin du gouvernement provisoire et le retour au pouvoir des dirigeants politiques, économiques et financiers des dernières années 30 enterrèrent purement et simplement ce plan de réforme.

La « secondarisation » relative des cours complémentaires eut des conséquences non prévues par Carcopino.

Cette réforme pourrait apparaître comme une volonté de démocratiser l’enseignement, ce qui aurait été paradoxal venant d’un gouvernement aussi conservateur.

J’en ai discuté jadis avec l’historien Jean-Michel Barreau[3], spécialiste de cette période de notre histoire. Il n’avait pas vraiment d’explication à proposer.

Le régime de Vichy favorisait le développement de ces écoles chrétiennes et des collèges catholiques fréquentés notamment par les enfants de la petite bourgeoisie commerçante et artisanale. Ces familles voyaient dans l’école une possibilité d’ascension sociale pour leurs enfants qui n’avaient pas accès au lycée comme ceux de la bourgeoisie. Les cours complémentaires redéfinis par Vichy et les collèges privés catholiques qui étaient calqués sur eux, leur ouvraient ces perspectives.

Cette pression conduisait à ouvrir plus largement les structures d’enseignement secondaire ; ce qui n’a fait que s’amplifier dans les années d’après-guerre[4].

Ce besoin de démocratisation de l’enseignement concernait surtout les garçons jusqu’au début des années 60. Il correspondait d’ailleurs à une augmentation des besoins de l’économie en personnels plus instruits.

Le brevet élémentaire de l’enseignement primaire fut remplacé en 1948 par le brevet d’enseignement du premier cycle de l’enseignement secondaire (BEPC) passé à la fin de la classe de troisième, en principe l’année des 15 ans, mais très souvent à 16 ans. En effet dans ces années d’après-guerre, le redoublement de classe restait fréquent. La deuxième année du cours supérieur avait été remplacée par deux années de fin d’études : l’allongement jusqu’à 14 ans de la durée d’instruction obligatoire conduisait à une école primaire comprenant huit années scolaires (et non plus 7). Mais, le passage de plus en plus fréquent des meilleurs élèves en sixième du cours complémentaire, combiné avec la fréquence des redoublements entraînait de facto la disparition du cours supérieur première année. Mais l’âge d’entrée à l’école normale restant fixé à 16 ans : les enfants ayant redoublé une classe n’étaient pas pénalisés.

Par contre, ceux qui avaient obtenu le BEPC à 15 ans devaient suivre une classe de seconde dans un collège moderne ou au lycée, avant de pouvoir entrer à l’école normale où ils devaient refaire une nouvelle seconde !

En 1959, le général de Gaulle revenu au pouvoir, mortifié par l’avance de l’URSS notamment dans la recherche spatiale (le premier Spoutnik avait été lancé en 1957) réalisa ce que n’avait pas fait la IVe République : allonger la durée de la scolarité obligatoire. Le plan Langevin Wallon avait préconisé cet allongement jusqu’à 18 ans dans le cadre d’une réforme complète de notre système scolaire ; le projet Berthoin fixait la fin de l’obligation scolaire à 16 ans sans vraiment toucher aux structures existantes. Il ne touchait pas aux lycées ni aux collèges modernes publics ou privés, mais renommait les cours complémentaires qui devenaient des « collèges d’enseignement général » (CEG). La réforme de 1959 ne devait s’appliquer en principe qu’à la rentrée de 1966. Elle exigea un effort financier considérable de l’État qui fit construire des CEG dans chaque chef-lieu de canton.

Dès 1961, des « groupes d’orientation dispersés » (GOD) furent ouverts dans les cantons dépourvus de cours complémentaires. Ils ne comportaient que deux classes : une sixième et une cinquième. Rapidement, de nombreux GOD se transformèrent en CEG.

Les enseignants qui y exerçaient étaient tous issus de l’enseignement primaire. Ils étaient bivalents ou trivalents, c’est-à-dire qu’ils enseignaient deux ou trois disciplines (par exemple le français, l’histoire et la géographie ; ou encore les mathématiques, la physique et la chimie, voire les sciences naturelles). Certains d’entre eux enseignaient aussi une langue vivante en plus, ou l’éducation physique, le chant ou encore le dessin. Les collégiens avaient donc affaire à deux ou trois professeurs, tous enseignants expérimentés (et bientôt, à des normaliens formés dans des filières spécialisées des quatrièmes années de formation professionnelle des écoles normales).

Ce qui pouvait apparaître comme un bricolage assurait en général de bonnes conditions d’enseignement à ces collégiens[5].

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[1] La loi rend obligatoire l’instruction des enfants et adolescents de l’âge de six révolus jusqu’à leur 16e anniversaire. Cette obligation concerne les parents qui sont libres de choisir la façon d’instruire leurs enfants : leur scolarisation est l’une de ces façons, pas la seule même si c’est la solution la plus fréquemment choisie. Il est donc erroné de dire que l’école est obligatoire.

[2] S’ils obtenaient le certificat d’études à 12 ans, ils n’étaient pas obligés de rester à l’école jusqu’à leur 13e anniversaire.

[3] « Vichy contre l’école de la République. Théoriciens et théories scolaires de la « Révolution nationale ». – Paris : Flammarion, 2000.

[4] Louis Cros, « L’explosion scolaire », Comité universitaire d’information pédagogique, 1961

[5] L’un des proviseurs du prestigieux lycée Henri IV était issu de ces filières.

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