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Billet de blog 1 janvier 2013

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turista

Il existe en matière routière un syndrome du touriste qui connaît mieux que tous les professionnels de la route ce que c’est que conduire en sécurité.  Dans le taxi qui le conduit à son hôtel, dans le bus ou la voiture qui le promène, le touriste ne dit pas « j’ai peur », ce qui serait honorable, un sentiment que l’on peut tout à fait comprendre.

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Il existe en matière routière un syndrome du touriste qui connaît mieux que tous les professionnels de la route ce que c’est que conduire en sécurité.  Dans le taxi qui le conduit à son hôtel, dans le bus ou la voiture qui le promène, le touriste ne dit pas « j’ai peur », ce qui serait honorable, un sentiment que l’on peut tout à fait comprendre. Et cette peur est d’ailleurs une des origines probables de ce mal mystérieux qu’est la fameuse « turista ». Le touriste est affirmatif : ce n’est pas lui qui est peureux, c’est l’indigène qui est un mauvais conducteur.  Mais qu’est-ce qu’être « mauvais conducteur » ?

Je poserai comme postulat qu’avoir au moins un accident tous les deux ans est un critère sérieux et fiable de cette qualification. En 1992, un problème de conduite m’a été posé lors d’un examen professionnel : que répondre à un automobiliste infracteur qui dirait qu’en trente années de conduite, il n’a pas eu d’accident ?  J’étais censé être dans la peau d’un « animateur » de sécurité chargé de combattre cet argument défini a priori comme insensé. Dans notre métier de moniteur auto, en effet, tout argument « populaire » est vulgaire, indigne et non réfléchi car tout conducteur doit être vu comme un chauffard en puissance.

L’hypothèse de métier est qu’il n’existerait pas de « bon conducteur ». Cependant, il est attendu que nous en formions, des bons conducteurs ! La confusion est claire : dès l’entrée dans le métier, notre mission est impossible car il s’agira pour nous de former de bons conducteurs qui n’existeront pas pour ceux qui nous ordonnent de les former. Le risque est de ne pas s’en rendre compte et, de ce fait, de passer un peu à côté de notre profession. Quel métier faisons-nous si ce n’est celui de former de bons conducteurs ? Peuvent-ils alors ne pas exister ?

Le bon conducteur est celui qui ne dit pas qu’il l’est car, s’il le dit, on est tenu de lui rétorquer que, probablement, il a eu la chance d’avoir été évité par les autres. Mais ceux qui l’ont évité ne seraient pas eux-mêmes des bons conducteurs étant donné qu’eux aussi, ils ont été évités. On en déduira que dans notre représentation professionnelle, l’automobilisme français se définit comme étant un ensemble de mauvais conducteurs qui arrivent à s’éviter mutuellement. Mais si les conducteurs qui arrivent à s’éviter et, donc, à ne pas avoir d’accidents, sont de mauvais conducteurs, où sont les bons ?

Ils sont endormis. En effet, il y a en chacun un bon conducteur qui sommeille et qui se réveille quand, touriste, il se retrouve conduit par un professionnel de la route. Ce dernier, à ses yeux, roule trop vite. Quand aussi, animateur ou formateur en sécurité, il s’autorise à juger ses semblables à partir d’impressions auto autorisées, comme si la formation auto donnait le pouvoir de s’auto attribuer le rôle de censeur de la conduite des autos. Je l’ai moi-même vécu. Quand j’ai pris un taxi à l’aéroport de Roissy un matin pluvieux pour me rendre à Paris. J’ai eu peur et je me disais que ce taxiteur est un conducteur dangereux. Quand  j’étais à Maurice dans le car qui m’amenait vers l’hôtel, j’ai dit de même car il roulait vite. Dans la voiture de mon collègue à Lille,  j’ai trouvé qu’il roulait vite.  Mais si c’était moi qui étais un bon touriste et un mauvais passager ?

J’ai regardé les statistiques d’accident, je n’ai pas vu que les taxis parisiens étaient régulièrement tués sur la route. Je ne connais pas pour les conducteurs de bus mauriciens mais mon collègue est toujours vivant. Sa femme qui était chez moi, dans mon île française à la réglementation routière française, présentait alors trois caractéristiques : elle était touriste, elle était professionnelle de la route, elle était assise à l’arrière. De son point de vue, j’étais un mauvais conducteur. J’arrivais trop vite dans les virages me dit-elle, et, forte sans doute de mon ignorance supposée en la matière, elle me dit gravement : une voiture ne s’arrête pas sur place.

Voilà donc un argument jeanmariebigardien que l’on assène souvent dans notre métier. Quand on s’adresse à un  groupe d’automobilistes confirmés, il est sans doute bon de rappeler cet argument des fois qu’il y aurait un abruti qui, après tant d’années de conduite, pense encore qu’une voiture s’arrête sur place ! Il était temps pour lui de le savoir pourrait-on clamer ! Mais si par malheur au bout de plusieurs années de conduite un automobiliste est encore dans cet état, il y a des chances pour que ce simple rappel ne suffise pas à raviver la flamme cérébrale.  De quoi m’interroger sur le niveau intellectuel que m’a attribué mon amie touriste.

Alors, que dire à un automobiliste qui se prétend bon conducteur ? A l’époque, j’ai répondu que du fait de l’aléa nécessairement constitutif de l’accident, il n’en était rien, il n’était pas forcément un bon conducteur. En fait, c’était dire que l’accident est aussi une question de « chance » et que ne pas en avoir ne saurait être un argument de bonne conduite.  Aujourd’hui, je ne serai pas aussi catégorique. Parce que si cet argument est vrai, l’inverse est vrai aussi, aussi vrai qu’on ne saurait nier l’existence du verso d’une médaille. 

Si ne pas avoir d’accidents du tout n’est pas la preuve d’une bonne conduite, en avoir beaucoup ne saurait alors être la preuve d’une mauvaise. Ce qui est absurde… car ami formateur de sécurité : pourrait-on décemment dire qu’avoir beaucoup d’accidents ne serait pas la preuve d’une mauvaise conduite ? On peut opposer deux situations. Une qui voit un conducteur régulier ne pas avoir un seul accident en trente ans, l’autre un conducteur en avoir un par an. Si l’un n’est pas un bon conducteur, l’autre n’est pas un mauvais. Inversement, si l’un est mauvais, alors l’autre est bon. On en conclura que ne pas avoir d’accident est un critère sérieux pour mériter le titre de « bon conducteur ».

En matière de conduite professionnelle il existe aussi des règles de l’art, autrement dit, la conduite automobile (qui inclut la conduite des camions et des bus) est un art exercé avec un certain style. Il n’y a pas dans ce domaine des bons ou des mauvais conducteurs, du moins, après un certain nombre d’années d’expériences sans accidents. Je me comprends. Si j’ai un accident tous les ans ou tous les deux ans, il peut être bien entendu question de mauvaise conduite, donc, de mauvais conducteur. Mais si ce n’est pas le cas, le conducteur est bon. Simplement, il a un style.

Ce n’est pas parce qu’on n’aime pas la peinture de Picasso que sa peinture est mauvaise, de même, le conducteur professionnel a un style, on peut l’apprécier ou non. Personne ne nous oblige à acheter un Picasso si on ne l’aime pas. Si donc aucune académie ne pourrait demander à un peintre confirmé de changer sa façon de peindre, aucun quidam atteint ou non de turista n’est en principe autorisé à dire que la conduite d’un conducteur confirmé est dangereuse.

Georges HOAREAU

Moniteur

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