L'enfant maltraitant, né de père violent (4)

C’est l’histoire de deux mères, deux femmes qui n'en finissent pas de subir la violence du conjoint et qui tentent désespérément de protéger leurs enfants par un amour maternel sans faille. L’un d’eux, vers 10 ans, leur assènera les paroles du père dans toute sa violence alors que les "Affaires Familiales, au nom du Peuple français" ne manquent pas de rappeler à ces mères qu’elles sont fautives.

(Suite)

Dominique et Gabrielle qui par leur fuite tentent de mettre fin aux délires du père – vers… trop de violence -, préservent leurs familles réciproques qui ne connaissent pas tout, car ces femmes, d’une certaine façon, ne veulent pas les inquiéter et, très certainement, veulent aussi se protéger de leurs jugements qu’elles sentent inévitables. Elles-mêmes, d’ailleurs, se sentent un peu coupables. Les sœurs sont partagées entre celles qui réconfortent et celles qui désapprouvent. Le réconfort est pudique et intime d’un côté de la fratrie, il compense, mais insuffisamment, la désapprobation de l’autre côté qui, parce qu’elle est faite d’évitement et de non-invitation aux anniversaires joyeux et autres fêtes familiales, est plutôt spectaculaire en ce que la rupture de ces non-gestes signifient.

C’est dans ce contexte que l’enfant entend régulièrement « ta mère est spéciale » qu’il traduit en « ta mère n’est pas compétente ». Il est vrai qu’un enfant un peu fragile parce que sa structure familiale est fragile s’accroche à toutes les branches possibles de l’amour : il s’accroche notamment à la famille de sa mère ou de son père avec les cousins et cousines de son âge ou bien plus grands. Pour cet enfant, la tatie et sa famille « normale » est un repère, une source d’amour, une ressource, bref, elle est véritablement la famille adoptive qui fait autorité. Il n’y voit pas la complaisance. Mais dans cette famille que l’enfant prend à cœur, qui est son repère « fort », on dénigre un peu trop souvent sa mère qui ne fait pas comme tout le monde, qui est spéciale…

L’enfant grandit entre exigences maternelle, complaisance et dénigrement de la mère par des personnes aimantes et aimées. Cette diabolisation de la mère, commencée depuis longtemps par le père, se situe ici dans un continuum éducatif d’autant plus marquant que c’est la propre famille ou belle-famille de la mère qui en est l’auteur. L’enfant entend sa famille dire la même chose que le père, alors le père a raison. L’enfant va alors reprocher à sa mère de n’être pas conforme aux désirs de sa famille, de son père aussi, des désirs qui deviennent pour le coup ses propres désirs. Il veut alors désespérément la rééduquer. Et comme tout le monde est d’accord pour dire qu’elle n’est pas une maman normale, elle ne fait plus autorité et, comme son père, il peut se permettre de la frapper quand il est contrarié.

On ne découvre que rarement l’énergie déployée pour tenter de sauver les enfances dont elles sont les mères, l’énergie déployée pour tenter de masquer le plus possible à la famille la réalité toxique de leur relation au père - ou beau-père parfois –, pour éloigner les enfants le plus honorablement possible de celui-ci. On l’a vu ci-dessus avec Gabrielle qui, d’abord, emmène régulièrement ses enfants chez ses parents et, plus tard, quitte le domicile familial pour un nouvelle maison avec l’idée, non pas d’une rupture totale entre le père et ses enfants mais d’un autre environnement suffisamment fort, plus fort en tous les cas que celui qui vient d’être quitté qui permette à la fois d’élever les enfants dans un contexte sécurisé et de se confronter ponctuellement au père.

On découvre parfois la force de ces femmes, mais souvent, trop souvent, on la découvre en même temps que l’on découvre cette triste réalité, démasquée pour le coup : celle du crime qui a eu lieu, celle de la destruction qui a eu raison des enfants, celle de la famille qui s’est déchirée quand le Livre des Visages et autres groupes-familiaux-en-réseaux-sociaux ont définitivement catégorisé ces femmes en mauvaises mères, quand une part de sa propre famille l’aura cataloguée et ostracisée par le jugement sans appel d’un « elle est spéciale, elle n’était pas faite pour avoir des enfants ».

Elle est « spéciale » Dominique, mère de deux jeunes filles, séparée de son premier mari – lequel, on peut comprendre, a mal vécu la séparation mais la laisse relativement tranquille – et qui a choisi d’aller travailler en métropole. Elle est fonctionnaire. Une relation amoureuse avec un collègue quelques années après son arrivée suivie d’une vie de couple qui ne durera pas mais qui la laisse enceinte. Elle met au monde un petit garçon qui grandira un peu sans que le père en soit informé. Il est bon, pense-t-on, on le lui répète souvent mais elle en est convaincue de toute façon, qu’un enfant connaisse son père et qu’il grandisse avec lui. La vie commune reprend, famille recomposée de ses trois enfants à elle et, épisodiquement, de son garçon à lui d’une dizaine d’années très "protégé" par le père. Dominique aussi est partie à la première claque, mais elle aussi, pas assez vite.

Une première claque, ou plutôt au premier choc de sa tête et de sa colonne vertébrale sur le sol de l’appartement familial. Était-ce une claque ? Elle a perdu conscience, quelques minutes. Loulie, sa fille de 10 ans, a appelé la police, parce qu’à l’école on lui avait appris les numéros à appeler en cas d’urgence. L’enfant savait que son beau-père n’avait pas le droit de frapper sa mère. “Il a tué ma maman », les policiers sont venus, ils ont mis l’homme dehors... pour une nuit. L’objet de la dispute : le petit garçon de 3 ans, dont le père voulait accaparer et qui hurlait « je veux ma maman ». Dominique ne voulait pas aggraver les choses, elle a déposé une main courante, vu un médecin qui a relevé quelques hématomes.  

Elle ne savait pas que le choc avait provoqué une hernie discale, qui dans les semaines suivantes, allaient l’empêcher de marcher correctement, l’obliger à porter un corset rigide pour supporter la douleur. Elle ne savait pas qu’elle en prenait pour 10 ans et peut-être plus. Elle ne savait pas qu’elle venait de signer la fin de l’enfance de son fils de 3 ans.  Une nouvelle fois, son éducation lui ayant appris le pardon, elle pardonnera. Quelle éducation, seigneur, que celle d’une religion du pardon et de l’empathie, cette religion du bien que l’on se doit d’opposer au mal en oubliant qu’il s’en nourrit malheureusement, cette religion qui dit d’accepter de souffrir en attendant les effets d’une dernière chance que l’on donne au malfaiteur alors qu’en fait, on va passer sa vie à lui donner une avant-dernière chance de faire le mal.  C’est la famille de la mamie-sainte universelle qui a élevé ses filles sur le modèle de la sainte famille. Toutes se voient fortes d’une certaine idée de la famille, qui doit tendre vers l’idéal père-mère-enfants et qui, par conséquent, fait du « père de l’enfant » une idée sacrée, fusse-t-il un salaud.

Dominique n’est pas partie assez vite. Elle était déjà partie quelques mois plus tôt. Elle avait payé à la fois un loyer et le crédit de l’appartement commun car lui n’avait aucun scrupule à ne rien payer. Il avait joué de séduction, lui avait rappelé l’importance pour le petit garçon de vivre avec ses deux parents. Elle était revenue. Lui, ne s'embarrasse pas de sentiment et le lendemain matin, il a pris le petit garçon, est allé au commissariat déposer plainte contre la mère pour coups et blessures et est revenu vivre à l’appartement. Elle a quitté la chambre commune. Il a imposé une garde alternée sous le même toit. Deux semaines ont passé.  C’était la semaine où l’homme devait s’occuper de l’enfant le matin. Il voulait emmener l’enfant en Suisse pour une journée, Elle a refusé de lui donner la carte d’identité de l’enfant… « De toute façon tu es folle et je ne vais pas tarder à le prouver ».

La veille au soir, il a emmené le petit garçon dans sa chambre pour la nuit. Le matin, elle a accompagné Loulie à l’école, est allée travailler. Sans faire un bisou au petit garçon. La porte de la chambre du père était fermée, elle ne voulait pas risquer une dispute au réveil mais le père était parti, avant elle. Elle ne le savait pas. Le petit garçon de 3 ans est resté seul, toute la journée. En rentrant du travail, elle a entendu l’enfant pleurer derrière la porte de l’appartement. Elle n’arrivait pas à ouvrir la porte, il avait fermé le verrou du bas, celui que personne ne fermait jamais. Elle a sonné chez le voisin, c’est lui qui a réussi à ouvrir. Le petit garçon était là, en pyjama, trempé. Elle a pris son enfant dans ses bras, elle pensait le père mort ou victime d’un malaise. Elle était dans un état de panique totale. Le voisin a vérifié, il n’y avait personne. Il a donné à boire et à manger au petit garçon. Elle n’arrivait plus à réagir, elle était sous le choc. Elle n’a pas appelé́ la police, elle aurait dû. Elle a appelé la mère du père. Sa famille à elle était à 10000 km. Elle était seule, perdue. Le père est rentré. Lui qui ne s’inquiétait jamais de rien, a demandé : « tout s’est bien passé aujourd’hui ? Il n’y a pas eu de problème ? ». Elle n’a rien dit. État de choc ? Peur de nommer l'innommable ? Deux jours après, elle en a parlé à l’assistante sociale.

Un signalement aux services sociaux a été fait, où Dominique expliquait… presqu’à elle-même : « Si notre manque de communication nous amène à mettre la vie d’un enfant en danger, alors oui, nous avons besoin d’aide.” Elle n’est pas partie assez vite. Jusqu’au jour où elle a entendu ces mots : « si tu ne veux pas qu’il arrive malheur à ta fille, tu as intérêt à... » Elle est partie. Pas assez loin. Ce n’était que le début du cauchemar. 9 ans après, se sont accumulés les mains courantes, les dépôts de plainte, les jugements. Elle a toujours eu la résidence principale de l’enfant et personne ne l’a jamais protégé du harcèlement permanent.

Le petit garçon n’a pas été protégé. L’homme a eu deux rappels à la loi, une fois quand il ramène chez la mère le petit garçon a 8 ans, un hématome à la joue sans la moindre explication. Lorsqu’elle posera la question, il répondra : « ce n'est rien, il est comme toi, il bleuit facilement ». Le petit garçon dit : « Maman, tu me vois comme ça, je ris, tu crois que je suis heureux, mais dans mon cerveau je suis triste Maman ». Elle n’a pas déposé plainte, juste fait un signalement car les policiers lui ont dit « vous voulez que le père de votre enfant aille en prison ? Si vous déposez plainte, c’est ce qui risque d’arriver ». Elle ne voulait pas que le père aille en prison, elle voulait que le petit soit protégé. Une autre fois, le petit garçon aura bientôt 10 ans, la mère, sur sa demande, a été mutée sur son île, le père disparait avec l’enfant pendant 10 jours. Elle a raté l’avion. Au bout de quelques jours les policiers arrivent à le contacter. Il répond qu’il ramènera l’enfant le 15 août. Les policiers disent « pour ne pas traumatiser l’enfant, nous n’irons pas le chercher de force ». La mère attend, elle dort par terre dans un appartement vide. Cet été là, la mère a vu le petit garçon 5 jours. Son père se l’est approprié physiquement et psychologiquement. Il commence à dire qu’il ne veut plus voir sa mère. Le père est alors dans sa toute-puissance, tout le monde - la mère, les éducateurs, les policiers, les juges - attend gentiment que le père fasse comme il en a envie, pour ne pas traumatiser l’enfant. Le père n’a pas ces états d'âme, c’est sa force… de destruction.

Le père ne travaille plus depuis 3 ans, congé maladie longue durée de la fonction publique. Vacances perpétuelles avec rémunération, ça va pour lui. Il n’a pas de pathologie physique apparente. La mère essaie d’expliquer aux professionnels -services sociaux, police, justice, personnel médical - qui gravitent autour de la famille, que le père est malade. Il prend un traitement pour troubles bipolaires. Aucun d’entre eux ne cherche à en savoir plus. Ne pas faire de vagues, telle est la conduite à tenir. Mais l’institution est manifestement dépassée, elle est faite, en effet, pour traiter l’ordinaire de la séparation entre parents en bonne santé, elle ne l’est pas pour traiter le cas d’une séparation quand un des parents est un malade violent, quand celui-ci confond le partage du temps de présence de l’enfant avec le partage de l’enfant tout court. Il n’est pas homme à partager.

Les éducateurs spécialisés dans la protection de l’enfance, censés “mettre l’enfant au centre” n’ont fait que relever le manque de communication et le conflit entre les parents. La mère en prend donc pour son grade, elle ne sait pas communiquer, c’est là l’explication qui lui est faite. Le diagnostic est stérile, le manque de communication est un diagnostic passe-partout et, si on devait accorder un crédit au concept de communication, dans cette situation, on n’est pas en présence d’un « manque » mais, plutôt, d’un « trop » : la communication puise en effet son verbe dans le mal et elle est violente. On lui reproche “gentiment” de ne pas être assez forte pour protéger l’enfant oubliant alors la double contrainte de l’autorité partagée que les juges ont imposée : elle devrait donc être capable d’être plus forte que le malade avec qui elle est en devoir de partager l’autorité. Il lui appartient lui dit-on de prendre des mesures de protection puisque le JAF lui a attribué la résidence de l’enfant.

Elle est partie. Pas assez loin, pas assez forte. Le petit garçon a 10 ans. Le père lui offre un smartphone avec forfait internet. A partir de là, tout bascule. Le smartphone devient le lien avec le père, la mère ne sait pas l’en priver. Le petit garçon est manipulé, instrumentalisé, lessivé. Le petit garçon n’a pas le droit d’être heureux. Le petit garçon ne peut pas profiter de son enfance, de ses nouveaux copains, de ses cousins, de sa nouvelle école, de ses sœurs, qu'il retrouve après plusieurs années de séparation et que la mère avait laissé rentrer au pays auprès de leur père pour les protéger de la folie du beau-père. Mais, comme à chaque fois qu’elle prenait une mesure de protection, on ne comprenait pas cette démarche consistant à éloigner les enfants (de ses filles d’abord, puis de son petit de 10 ans). C’est là une chose inquiétante et rare qu’une mère éloigne d’elle son enfant.

Des jeunes femmes proches, élevées dans l’esprit de la sainte famille, en sont affectées et commentent durement  au sein du réseau. Quand le petit garçon, devenu violent et incontrôlable, a été éloigné dans une famille d’accueil durant un mois, le réseau pourrissait sous les mots durs des unes et des autres… Mettre son enfant en famille d’accueil ! « Merci de me tuer si ça m’arrive » écrit l’une, tandis que l’autre écrivait à Dominique : « mais aujourd'hui je sais que mettre au monde des enfants ne fait pas de nous des mèresÊtre une femme c'est avoir du courage. Avoir le courage de s'avouer qu'on n'est pas, non une mauvaise mère, mais peut-être pas une mère tout court ». Dans ce contexte, elle a encaissé… difficilement. Une autre encore écrivait à sa fille Loulie « n’oublie jamais ce que ta mère t’a fait… ». Le petit homme, 10 ans, en famille d’accueil, n’était pas plus suivi pour autant, d’où le cri, pardon, l’écrit, de Dominique à l’institution : « Si ce n'est pas pour qu'il bénéficie d'un véritable suivi, pourquoi « ai-je abandonné mon enfant aux mains d'étrangers, pourquoi me suis-je débarrassée de lui » moi la mauvaise mère comme le dénonce ma pauvre famille sur les réseaux sociaux et dans des mails assassins ? Est-ce que l'Institution veut leur donner raison ? »

Un an après, le petit garçon n’a pas le droit d’aimer sa mère. Le petit garçon appartient au père qui l’a transformé en instrument de torture de la mère. Le smartphone est là pour le lui rappeler si jamais il essayait de vivre une vie d’enfant. Le petit garçon veut rentrer vivre chez son père. Le petit garçon ne veut plus vivre “avec elle”. Le petit garçon n’aime plus sa mère, elle est “une grosse connasse”, elle “a fait quelque chose d’horrible quand j’étais petit, à moi et à mon papa aussi”. Le petit garçon se débat, hurle, fugue, insulte, frappe sa mère, reste connecté sur son téléphone avec le père, sur les jeux en ligne et sur les réseaux sociaux en continu. Le petit garçon ne veut plus faire ses devoirs. Le petit garçon ne veut plus lire, lui qui aimait lire. Le petit garçon ne peut plus faire de sport car le père qui veut en faire un champion de quelque chose n’a pas respecté la croissance de l’enfant et maintenant il souffre trop. Le petit garçon est prêt à tout pour rester sur son smartphone, y compris frapper sa mère.

Le petit garçon a 11 ans. Le petit garçon ne veut plus voir sa mère. La mère a accepté que le petit garçon soit scolarisé selon le choix du père, elle y a mis la condition de l’internat. Le petit garçon a été enlevé de l’internat sans que la mère en soit informée. Le petit garçon est puni tous les jours au collège : n’a pas ses affaires, n’a pas fait ses devoirs, est impertinent. Le petit garçon explique qu’il ne voit pas l’utilité d’aller au collège et qu’à 11 ans on peut très bien ne plus aller à l’école. Le père est d’accord sur la nullité du système éducatif. Le père ne travaille pas, il joue à des jeux vidéo sur ordinateur et sur smartphone. Le père ne s’occupe pas du petit garçon, il le possède. Le petit garçon a 11 ans et 6 mois. Le petit garçon s’auto-éduque avec les jeux vidéo, il dit à sa mère « Brawl stars, Maman ça me vide le cerveau et je n’ai pas besoin de penser à mes problèmes ». Peu à peu, l’enfant semble reprendre en main sa conscience. Quand il vient chez sa mère, il n’a plus peur le dimanche soir. Il le dit à Dominique. Mais le père n’est pas loin, il est au téléphone. Le petit garçon aime sa mère, mais…chut, il ne faut pas le dire. Pas encore.

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