La ferme aux mille questions vaches !

MACRON ne l’a sans doute pas voulu ainsi mais le nouvel examen de code de la route agit comme un instrument d’humiliation des candidats au permis de conduire. C’est une humiliation à trente euros l’unité.

MACRON ne l’a sans doute pas voulu ainsi mais le nouvel examen de code de la route agit comme un instrument d’humiliation des candidats au permis de conduire. C’est une humiliation à trente euros l’unité. 75% d’échec à l’examen au niveau national, mais 92% à la Réunion, 100% ailleurs, on voit que les technocrates n’ont pas lésiné sur les moyens. Au départ, sauf mauvaise foi de ma part – ce qui serait moralement souhaitable -, il s’agissait sans doute de rassurer les futures boites privées bénéficiaires du nouveau marché du code de la route en s’assurant d’un taux d’échec raisonnable. Mais on a manifestement placé la barre un peu haute, c’était 50% d’échec qui était visé. D’ores et déjà, on promet que la voilure soit un peu réduite.

Voilà donc un dispositif commercial unique au monde puisqu’il repose sur une clientèle de candidats au permis de conduire qui vont payer plusieurs fois trente euros pour se faire descendre psychologiquement. Pour monter un tel traquenard, il faut bien sûr un alibi solide. Ici, c’est la sécurité routière. Ce sont des technocrates sans vergogne manifestement qui s’en occupent, sauf à laisser entendre que ce sont des imbéciles. Moralement, disais-je, on aimerait que ce soit l’ineptie au pouvoir qui soit responsable de cette hécatombe, mais il est vraisemblable que c’est le sans scrupules qui l’emporte ici. Au nom de la sécurité routière et de l’approfondissement des connaissances, on fait croire que l’on veut faire cesser le bachotage de l’examen, lequel est une éternelle et stérile rengaine. On n’en est pas à une contradiction près que de vouloir un approfondissement par des détails qui tuent.

J’ai quarante ans de métier et je sais qu’en matière de réforme, « le bachotage » est une excuse technocratique récurrente qui sonne aujourd’hui comme une volonté de rentabilisation. Parce que si l’on voulait réellement évaluer une compétence à la sécurité routière, on ne demanderait pas à un candidat de connaître le montant précis de l’amende de toutes les infractions au code la route. On sait qu’elles sont bien trop nombreuses pour cela sans compter que pour certaines d’entre elles, il y a au moins quatre catégories d’amende. Ainsi, qui sait que le refus d’obtempérer à un signal donné par un agent est de 3750 euros ? Ni les moniteurs en général, ni les inspecteurs, ni les magistrats qui ont le DALLOZ pour cela.  Alors que si on cherchait réellement à évaluer une compétence de sécurité routière, le candidat est suffisamment compétent s’il montre qu’il sait que c’est une infraction grave. Mais on a manifestement besoin qu’il se plante.

Personnellement j’ai tendance à avoir confiance en MACRON. Les autocars MACRON, ça me cause car je forme des conducteurs de bus. Je suis désolé pour ceux qui le détestent. Je ne peux pas penser qu’il ait donné des instructions à son ministère pour détruire les candidats à l’examen - un fait avéré aujourd’hui -, ni qu’il ait l’intention de détruire mon métier d’enseignant de la conduite. Mais le résultat est là, je ne peux plus faire mon métier. Mais, plutôt que sur MACRON, je mets la faute sur quelques imbéciles de technocrates sans foi ni loi de son entourage qui dénaturent le sens de l’examen du permis de conduire. Pour en revenir à mon métier, je ne vois pas en effet comment arriver à enseigner à ce niveau de détail et pourquoi le faire, dès lors que le champ d’investigation couvre l’accidentologie, la psychologie des conducteurs, le code de la route, l’écologie, la courtoisie bourgeoise parisienne, la technologie des véhicules, les nouvelles technologies, etc.

Il est certes nécessaire d’enseigner les risques liés à la pollution. Mais s’il faut que j’enseigne le taux de NOx autorisé en fonction du type de combustion du moteur et de sa cylindrée, c’est impossible. De toute façon, mes élèves n’en ont rien à foutre de ce détail, du NOx et autres composés chimiques, ce qui ne veut pas dire au demeurant qu’ils sont insensibles à la question de la pollution. Autre exemple, toujours dans ce domaine, combien de décibels une voiture peut atteindre ? 62 ? 74 ? 82 ? 90 ? J’ai interrogé des inspecteurs. Ils ne le savaient pas. Et on veut que les candidats au permis le sachent ?

Je relève encore un paradoxe flagrant qui témoigne du peu de compétence ou de la mauvaise foi des auteurs de ces QCM. C’est incroyable mais chacun peut vérifier que la question existe bel et bien. Le paradoxe n’est d’ailleurs pas évident du premier coup d’œil mais on sait qu’un paradoxe est encore plus redoutable quand il ne peut être lu et donc invisible de celui qui y est soumis.  C’est dans une des questions du QCM diffusé par le Ministère sur les types de questions « emblématiques » de ce nouveau code.  Sur la photo d’une route, on entoure une série de 5 « indices » et on demande à un candidat qui est lui-même jeune conducteur et qui, par conséquent, pour répondre correctement a besoin de lire ces indices, si un « jeune conducteur est capable de lire tous ces indices en même temps ?». La réponse attendue est « non ».

Au delà de ces questions à la con, il reste un autre problème. Il est manifeste qu’elles ont été conçues pour s’adresser à un public jeune, branché et parisien. Moi, mon public, ce sont des demandeurs d’emploi père et mère de famille de trente ans et plus sans aucun diplôme, déjà titulaires du permis et qui doivent repasser le code pour obtenir le permis autocar, pour conduire des autocars MACRON justement. Béni, soit-il. Ils ont pris une claque à l’examen hier, mais comme je le leur ai dit, l’avantage de cette expérience c’est qu’ils comprennent mieux maintenant les échecs de leurs enfants à l’école. Ce n’est pas facile ! Cela dit, ils pourront sans doute comprendre c’est quoi un décibel. Mais il me sera impossible de balayer tous les termes techniques de la technologie automobile, du jargon juridique, de l’écologie, de la chimie, de la physique, etc. susceptibles d’être employés dans cet examen. Quoiqu’avec le temps, rien d’impossible. La leçon de leur échec, ce seront leurs petits enfants qui en bénéficieront alors.

Alors que la lutte contre le bachotage est le prétexte officiel à ce salmigondis de QCM, la seule solution un peu plus rapide pour eux serait paradoxalement de bachoter les séries vidéo de « code nouveau ». Encore faudra-t-il attendre que les éditeurs de ces vidéos soient eux-mêmes plus précisément informés du contenu de cette ferme aux 1000 vaches questions. Un de ces éditeurs m’a contacté pour m’offrir une promotion : 1800 euros pour un échange standard de 14 DVD. Une affaire, mais j’attendrai un peu. J’ai l’impression que cet éditeur lui-même est dépassé par ce niveau d’absurdité.

Dans tous les cas, il ne faut pas que mes candidats se découragent car ce serait une victoire de la technocratie bête et méchante. Je me battrai pour.

 Georges HOAREAU

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