Le permis, le Président et le journaliste

1. Low-cost, taxe et AAC

A la lecture et à l’écoute des médias sur le coût et les délais de l’examen du permis de conduire, une question se pose : faut-il avoir honte d’être moniteur auto-école ? Assez incroyablement, on voit, par exemple, les médias faire l’éloge du « permis low cost » à 28 euros TTC l’heure de conduite. Ce qui fait moins de 23 euros hors taxe, soit moins que le seul coût horaire d’un moniteur salarié. A ce prix, il n’y aurait plus de place pour le carburant (3 à 4 litres par heure), le loyer, le coût véhicule, etc. Le message des médias au moniteur est alors clair : « fais-toi esclave ! »,  car c’est nécessairement au détriment du coût salarial que se fera ce business, sans, bien entendu, exclure des tentatives d’arnaque et de dissimulation. Le low-cost étant bien souvent une forme d’esclavage moderne déguisé, il est alors normal que s’ils n’y réfléchissent pas, ou si leur déontologie est qualité négligeable, des journalistes en mal de sensationnels en deviennent les porte-paroles. (Exemple : http://www.lemonde.fr/societe/article/2014/05/03/a-lille-le-low-cost-seduit-les-galeriens-du-permis-de-conduire_4411071_3224.html ).

En ce moment, la question de la dignité du moniteur auto-école par rapport à son métier se pose encore plus puisque le problème a été soulevé par le Président Hollande lui-même (par exemple : http://www.lexpress.fr/actualite/societe/permis-de-conduire-francois-hollande-promet-de-faire-la-reforme_1536172.html). D’aucuns diront que lorsque le Président soulève un problème, celui-ci tend à se dégrader davantage.  Il ne faut certes pas exclure cette éventualité car on a pu entendre qu’un rapport d’experts (en généralités) préconisait deux solutions : le retour d’une taxe d’examen, d’une part, le développement de l’AAC (conduite accompagnée) d’autre part. La taxe, c’est pour pouvoir embaucher des inspecteurs ; l’AAC, c’est pour améliorer le taux de réussite.  Une taxe n’est pas condamnable en soi, et l’AAC présente certainement des avantages comme filière de formation. Mais au regard du but fixé, à savoir améliorer la qualité de l’accès à l’examen du permis de conduire, taxe et AAC sont de l’ordre de l’illusion.

D’abord, avant les années 2000, il existait une taxe et il manquait quand même des inspecteurs… on pense maintenant que ce sera une solution en 2014. Ensuite, il convient aussi de se méfier de l’argument AAC quand il est systématiquement présenté comme la solution miracle. Ça en devient louche. Comme si les experts, incapables de réflexions nouvelles, se réfugiaient dans la solution récurrente et consensuelle qui ne saurait que plaire au commanditaire. Il est vrai que l’AAC a toujours été investie de pouvoirs miraculeux par le Ministère au point de faire croire à ses débuts que cette filière préservait sept fois plus des accidents mortels. Ce qui est plus que faux puisqu’une étude de l’INRETS  (1995) montrait que, justement, il existait plutôt un léger sur-risque d’accident chez les jeunes ayant suivi cette filière. L’hypothèse est que ces jeunes là font plus de kilomètres et, paradoxalement, prennent plus de risques parce qu’ils se croient immortels du fait même de la propagande sur leur soi disant plus grande immunité.

2. Affrontement historique de deux professions

De toute façon, la question n’est plus aujourd’hui de savoir si le risque est moins grand ou plus grand. Elle est de dire que l’AAC favorise un meilleur taux de réussite à l’examen, ce qui fait qu’on aurait moins besoin d’inspecteurs. Là aussi, le raisonnement n’est pas très juste car une banalisation de l’AAC amènerait mécaniquement une baisse du niveau. Il existe en effet des lois de régulation qui sont très prégnantes dans le milieu comme on le verra plus loin. En outre, la propagande sur les bienfaits de l’AAC induit chez les inspecteurs une prédisposition favorable qui fait basculer dans le camp de la réussite la frange de candidats moyens qui auraient basculé dans l’autre sens s’ils venaient de la filière classique.

Il faut savoir aussi que le taux de réussite n’est pas qu’une question de niveau de performance. Le fait que deux professions s’affrontent sur un objet (le candidat), fait qu’il est naturel que le taux de réussite tende vers le taux neutre de 50%. C’est le taux d’équilibre qui permet aux deux professions de coexister dans le temps. Pour faire varier ce taux, il faut que des pressions extérieures  - en général, gouvernementales – agissent dans un sens ou dans l’autre. C’est le cas dans les périodes récentes quand le gouvernement affiche une volonté d’augmenter le taux de réussite pour répondre aux pressions sociales et politiques, mais aussi parce qu’il n’a plus les moyens de payer plus de fonctionnaires inspecteurs.

On remarquera qu’une profession chargée de l’évaluation du savoir-faire d’une population par rapport à une exigence sociale tend naturellement à valider 90 % de cette population. Si on laissait aux auto-écoles le soin de valider les candidats au permis de conduire qu’elles forment, le taux de réussite tendrait donc vers 90%. A l’inverse, si on laisse le soin aux seuls inspecteurs de valider le travail de formation, sans aucune pression sociale, le taux d’échec tendrait aussi vers 90%. Les 10% restants sont nécessaires dans les deux cas pour justifier la fonction. C’est donc cette loi des 90% dans le contexte de non affrontement (puisqu’un seul acteur professionnel détient le pouvoir), qui explique que, dans la mesure où il résulte, lui, de l’affrontement de deux professions, le taux de réussite à l’examen pratique du permis B est de 50% : les deux forces antagonistes tendent naturellement à se neutraliser.  

3. Remettre les inspecteurs à leur place

Depuis toujours, les moniteurs n’arrêtent pas de se plaindre des inspecteurs. L’inverse est vrai. L’affrontement est réel. Il faut, disent régulièrement les inspecteurs, que les auto-écoles montent le niveau de formation, oubliant en cela que quand le niveau de formation monte, leur niveau d’exigence monte également. Il faut, disent les moniteurs, que les inspecteurs améliorent leur taux de réussite, oubliant que la compétence professionnelle des inspecteurs, le seuil où ils se sentent bien, c’est 50%. 60%, c’est le seuil à partir duquel l’inspecteur est accusé (en général par ses collègues) de laxisme, sauf si, dans son centre d’examen, c’est le seuil reconnu comme normal.

Il existe en effet un seuil référence du taux de réussite particulier à chaque centre d’examen. Ce seuil résulte d’un apprentissage collectif des inspecteurs à harmoniser leurs résultats en fonction de ceux des autres. Un écart individuel important par rapport à ce seuil induit chez les fonctionnaires concernés une tendance à la souffrance psychologique qui se traduit inévitablement par des congés maladie ou par des maladies tout court. Il existe donc deux mécanismes régulateurs en jeu. D’une part, celui relatif au taux  d’équilibre de 50% qui est le résultat de l’affrontement entre les professions d’inspecteurs et de moniteurs et, d’autre part, celui relatif au taux résultant de diverses pressions sociales et professionnelles et qui devient le taux de réussite - référence du collectif d’inspecteurs du centre d’examen.

Le permis de conduire est un examen qui aurait pu fonctionner comme le BAC. Le jour où il a été décidé que 80% d’une classe d’âge aurait le BAC, ce qui a été dit a été fait. Des pressions gouvernementales ont été également faites sur les inspecteurs du permis de conduire pour qu’ils augmentent leur compétence et qu’ils atteignent au moins le taux de 66% et là, ils en ont fait une maladie. A la lumière des hypothèses ci-dessus, on comprend bien qu’un tel taux ne peut que les rendre malades puisque c’est une négation de leur compétence sociale. De leur côté, les professeurs qui corrigent le bac sont ceux-là mêmes qui forment les élèves : c’est un professeur de lycée qui est examinateur au bac, la réussite d’une grande proportion de candidats ne remet donc pas en cause sa compétence (je ne nie pas ici que des problèmes psychologiques peuvent exister en la matière). Ces professeurs ont aussi leurs inspecteurs, mais ces derniers sont à leur place !

En conclusion, on peut alors dire que la place des inspecteurs du permis de conduire n’est pas dans la voiture ; eux-mêmes le font savoir clairement si on se réfère au fait qu’ils ne consacreraient que « 43% de leur temps à cette mission » (http://www.lexpress.fr/actualite/societe/couacs-du-permis-de-conduire-l-etat-est-il-responsable_1511101.html). Il ne faut surtout pas que le Gouvernement les remette à leur place, ce serait mission impossible et de toute façon inadéquate au problème de fond. Leur place serait plutôt au niveau du contrôle des évaluations des candidats qui seraient alors effectuées par les auto-écoles entre elles, un peu comme la place qu’occupent les ingénieurs de la DEAL par rapport aux centres de contrôle technique des voitures. Sans ce déplacement (et ce replacement !) on ne règlera en rien le problème du taux de réussite, ni même celui du coût de la formation en auto-écoles.

Georges HOAREAU

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