Le travail en France, une affaire de victimes ?

Un jugement contre Amazon qui résonne, une lettre ouverte à M. Pénicaud dont le discours est qualifié de criminel. Des syndicalistes et des intellectuels prétendent ainsi défendre la cause des salariés mais il me semble que ce discours concourt à un processus de victimisation, en cela c'est mauvais pour la santé au travail… et pour le travail.

Au travail, ce qui semble être la mainmise d’une idéologie néo-libérale qui, il est vrai, dans son mode extrême, transforme l’humain en une machine à produire, s’accompagne en France d’un discours de déploration et de dénonciation, lui-même extrême, dont le registre est celui de la souffrance des salariés faite de RPS habituellement et, aujourd’hui, de pandémie. Ce à quoi on aboutit, paradoxalement, c’est que, dans l’esprit d’un salarié, la souffrance, le mal-être au travail, et le « devoir » de retrait, doivent être sa normalité indiscutable.

Par sa répétition, ce discours relève pourtant du registre incantatoire et ne rend pas service aux salariés dans la mesure où l’incantation est à la fois un aveu de faiblesse et un alibi : c’est tenter un pansement psychologique sur les salariés et c’est surtout un dédouanement pour les responsables. En effet, la vanité de ce discours se constate au regard même de la chose dénoncée, laquelle perdure depuis l’avènement de la révolution industrielle. Selon cette vue, la santé au travail serait une utopie et le travail une véritable menace.

La victimisation des salariés est un fonds de commerce d’institutions sociales ou professionnelles diverses, tels les syndicats, telles certaines écoles de psychologie et sociologie du travail, tels certains journaux et revues, etc. Ce sont là deux idéologies d’une même médaille qui s’opposent et qui influencent malheureusement le contenu et la façon d’appliquer le code du travail. La réalité du travail et des travailleurs ne se trouve certainement pas dans cette médaille, laquelle, à force, n’est devenue que le déni du travail ordinaire.

La lutte contre l’idéologie néo-libérale est devenue la lutte contre le travail que l’on a préalablement réduit à un monde de persécuteurs, d’une part, et de victimes, d’autre part. Moins on travaille alors, mieux c’est pour la santé. Le risque que le chômage apparaisse du coup comme un idéal est contourné par un effet de langage : le chômage étant « indemnisé », un dommage est supposé. Travailler le moins possible est alors cohérent, au moins en surface, avec le chômage qui, même indemnisé, ne saurait être une aspiration, n’est-ce pas.

Viser la santé en s’alimentant de la souffrance au travail comme moyen de lutte paraît absurde. Mais cela devient logique si c’est un moyen pour des institutions d’exister, quand bien même ce serait au détriment des salariés qu’elles prétendent défendre. Ces institutions accompagnent ainsi une idéologie néo-libérale, plus forte que jamais, à chaque fois renforcée par des mesures dites sociales prises sous la pression de son discours. C’est la victoire d’une sous-idéologie de l’entreprise coupable non pas d’une faute mais du fait d’être employeur.

Des coups d’éclat médiatiques donnent l’illusion que les salariés sont défendus mais, en fait, ces actions ne font que renforcer une injonction rampante qui leur est adressée : celle de prendre le statut rassurant de victimes du travail. Pour être totalement délétère, des symboles sont nécessaires et doivent marquer les esprits. En ces temps de Covid-19 encore plus. Amazon, symbole s’il en est de cette idéologie néo-libérale, et Muriel Pénicaud, Ministre du travail, sont ainsi lynchés publiquement, certes, non sans un procès. Mais quels procès !

Des procès, donc, aux jugements infamants – le « criminel » outrancier d’une lettre ouverte à la ministre sur Mediapart et le dernier jugement Amazon - n’empêchent en rien les abus, par contre, donnent bonne conscience à tous, y compris à ceux qui voient dans le salarié un objet de production. Au final, l’idéologie néo-libérale dans ses abus et, son pendant, le discours outrancier-social-victimaire, deviennent deux forces destructrices de santé ou de normalité au travail tout en s’alimentant mutuellement.

On assiste depuis longtemps à une déviance du traitement de la question du travail en France dans la façon de se représenter socialement ce que doivent être les relations de travail. On veut faire croire que le travail se résume, d’un côté, aux forces d’un management de l’homme sans humanité, de l’autre, aux forces d’une idéologie du salarié-victime. Dans leur face à face, les deux oublient l’humain au travail, l’une en en faisant une machine à produire ou à persécuter (selon le côté), l’autre en le réduisant de façon irréfléchie en une victime irresponsable et incapable.

Entre ces deux extrêmes qui se situent d’ailleurs à la marge au regard du réel du travail (mais pas quant à leur impact qui occupe toute la sphère du monde du travail français), il y a un ordinaire où le travail est plutôt un espace de santé, mais toujours potentiel, c’est-à-dire qu’il est en permanence remis en question. C’est justement dans cet espace de remise en question que se trouve la santé – et non pas dans le travail lui-même - quand ces questions sont débattues et controversées par les professionnels. Il s’agit alors de « refaire le métier » à coup de débats et de réunions et non par des coups-bas les uns contre les autres.

Et là, dans cet espace de « délibération » pour parler comme Yves CLOT, il n’est pas « criminel » d’envisager de travailler normalement pour assurer sa santé et, bien entendu, celle des autres, même lors d’une pandémie.

Georges HOAREAU

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.