La réforme du permis moto

En pleine période peut-on ne pas parler de coronavirus ? Je prends le risque puisque je subis assez comme cela cette épidémie pour qu’en plus il ne monopolise davantage ma pensée, déjà que je n'arrête pas de regarder les infos en continu... Je veux parler de la réforme du permis moto qui, une fois le confinement fini, devra être appliquée par les moniteurs et les candidats au permis moto.

Je veux en discuter sur un point en particulier celui que les auteurs de la réforme appellent « la trajectoire de sécurité » (il n’y en aurait qu’une !). Les questions de « code » (Épreuve Théorique Moto ou ETM) méritent aussi le détour mais l’esprit et le niveau d’absurdité restent constants par rapport à ce que j’ai déjà dit par le passé et on s’y habitue.

 Cette fameuse trajectoire de sécurité est, nous dit-on pour convaincre, celle pratiquée par les « professionnels » que sont les motards de la police et de la gendarmerie. Mais justement, on peut objecter que ce sont-là des professions bien particulières qui s’exercent dans des conditions qui ne sont pas ordinaires. Il faudrait ainsi prendre en compte, avant tout transfert de pratique, le fait qu’en professionnels de la poursuite, ils ont des motos facilement repérables équipées de gyrophares et d’avertisseurs spéciaux, ce qui, malheureusement, ne les empêche pas de se fracasser régulièrement.

 Le peu d’enseignants que nous sommes à réagir montre en tous les cas que la profession a l’habitude d’être mise devant un fait accompli, lequel amène le professionnel à s’y résigner ou à faire semblant d’être d’accord. Mais il est toujours démontré à terme que  les enseignants ne sont pas toujours des gobeurs de réforme qu’ils exécutent en bons petits soldats. Les discussions, débats et controverses entre professionnels ont alors une vertu, celle de permettre son appropriation par le corps de métier concerné, mais seulement si la réforme est pertinente…

 Pour reprendre les propos du site de la Sécurité Routière (https://www.securite-routiere.gouv.fr/chacun-son-mode-de-deplacement/dangers-de-la-route-moto/mieux-conduire-moto/la-trajectoire-de), « la trajectoire de sécurité est contre-intuitive ». C’est le moins que l’on puisse dire. J’effectue personnellement plus de 25 mille kilomètres par an à moto et, malgré une certaine habitude d’injonctions technocratiques ineptes en notre domaine, je ne manque effectivement pas d’être extrêmement surpris par cette nouvelle façon d’aborder un virage en sécurité.

Il s'agit dans cette réforme d'inverser les pratiques en matière de trajectoire dans les virages et une telle inversion oblige à faire des hypothèses. La première est de se demander si cette énième réforme du permis moto se justifie au regard de l’accidentologie des motocyclistes. Le nombre de tués en moto est-il en augmentation ? Il ne semble pas, il est même en baisse chaque année. Mais on peut comprendre le désir des autorités de booster la baisse : on peut donc légitimement viser une plus grande baisse et espérer agir sur les principales faiblesses de la conduite motocycliste pour cela.

 Par exemple, l’argument est de dire que 42% des accidents mortels de moto ont lieu en courbe. Certes, pour perdre le contrôle d’un deux-roues, dans un virage c’est plus facile, mais l’argument est vrai. Si on peut baisser le nombre de cas de perte de contrôle, on aura des tués en moins.. C’est ce taux  en tous les cas qui est le mobile officiel de la réforme : on veut agir sur la courbe de ces tués et la redresser. Encore faut-il que le remède ne soit pas pire que le mal.

C’est probablement le cas quand on veut redresser la courbe des tués en courbant encore plus la trajectoire que les moniteurs enseignaient jusqu’ici : normalement cela ne fera qu’accentuer le mal. La fameuse « trajectoire de sécurité » imposera en effet de rester bien à droite dans les courbes à gauche et bien à gauche (de la voie) dans les courbes à droite. Cela paraît absurde… ça l’est ! C’est en effet paradoxal de vouloir diminuer le nombre de chutes en courbe par une courbe encore plus accentuée.

 Des policiers et des gendarmes peuvent le croire sincèrement, protégés par leur expérience, leur uniforme et leurs conditions de travail. Mais sauf erreur, plus une trajectoire est courbée, plus elle génère des contraintes dynamiques. On ne peut alors accepter que plus de courbe quand moins de courbe est possible constitue « la » trajectoire de sécurité. Il s’agit là d’une transposition dangereuse d’un modèle qui ne prend pas en compte la réalité de la conduite deux-roues par des usagers « civils ».

 Petite anecdote… Je comprends maintenant pourquoi un motard de la gendarmerie, pourtant expérimenté, s’est tué il y a quelques années dans une courbe à gauche qui se situe sur une route que je prends quotidiennement (pour ceux qui connaissent mon coin d’outre-mer, juste avant la croisée de Petite-Ile entre St-Joseph et st-Pierre). La seule explication est que par rapport à sa vitesse, il roulait trop à droite… et il y a quand-même quelques bosses dans ce virage.

 On peut voir sur le croquis officiel ci-dessous les quatre étapes de la trajectoire. On voit que l’erreur n’est pas permise. Pour peu que l’on arrive un peu trop vite ou que le virage se referme plus que prévu, il n’y a plus de zone échappatoire. Le choix est laissé alors au motard d’aller se fracasser contre le bus qui arrive en face pour les virages à droite et dans le caniveau pour les virages à gauche.

 

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Nous ne pouvons donc accepter que, non seulement, il nous faut en finir avec l’enseignement du (fameux mais sécurisant) « point de corde » qui permettait pourtant d’élargir le virage pour rester dans la zone d’acceptabilité des forces de guidage, mais de plus,  qu’on nous impose une petite fantaisie en substitut, celle de devoir très officiellement apprendre au motard à se mettre en danger dans le virage pour l’obliger à ralentir.

 Mais on peut, on doit, ne pas être sensible à cette fantaisie officielle – fantaisie récurrente pour ce qui concerne le permis moto – consistant à faire d’une approche contre-intuitive l’approche par excellence à laquelle on n’y avait pas pensé et qui va faire des miracles dans la formation. C’est comme lors de la mode  du contre-braquage ou braquage inverse, là où il fallait enseigner qu’il convenait d’inverser le braquage à partir de 40 km /h : le message était alors que jusqu’à 39km/h pour faire un virage à gauche, on braque à gauche mais attention, à 40 on inverse !

 Beaucoup d’élèves qui ont appliqué cette ineptie (anti)pédagogique ont trouvé cette inversion renversante à leur dépens. Il en sera certainement de même pour cette fameuse trajectoire de sécurité pour peu que des enseignants ne prennent pas la précaution de les avertir par une phrase quasi rituelle de notre métier (regrettable, certes, mais c’est obligé) : « attention, tu fais (ou tu dis) ça à l’examen, mais surtout tu l’oublies aussitôt le permis obtenu ». Notre profession a en effet appris à prendre du recul par rapport aux injonctions irrationnelles qui polluent sa pratique.

 Malheureusement, les enseignants moins expérimentés ou ceux qui ont l’habitude de gober, sauront parfois convaincre leurs élèves qu’enfin, en mars 2020, la vérité de la trajectoire vraie à moto est apparue dans le métier de formateur, fille incestueuse de la police et de la gendarmerie. Fruit des forces de l’ordre, elle aurait pour but d’éviter les forces du désordre qu’une sortie de route provoque inévitablement. Cela amène au passage à s’interroger sur la fonction psychologique de l’approche « contre-intuitive » en pédagogie de la conduite.

 On fait en général le pari que tant les élèves que les enseignants seront tentés d’adhérer par son côté spectaculaire qui étonne et aussi du fait d’un phénomène de dissonance cognitive : si c’est contre-intuitif, alors il faut un apprentissage, et s’il faut un apprentissage, alors on en a pour son argent. Pour l’autorité à l’origine de la décision, cela fait sérieux et soucieux de sécurité et, outre qu’il lui faut d’une certaine façon se sentir utile par tous moyens, il convient alors de renverser l’intuition : d’où un épisode fantasmatique fait de communication pour transformer la fantaisie en un fantasme pédagogique.

 Mais dans cette « trajectoire de sécurité » destinée à des débutants on oublie le revers de la médaille qui est, pour un novice, l’insécurité d’une trajectoire faite au départ pour et par des professionnels équipés de gyrophares. Ceci n’est pas nié par la sécurité routière qui sur son site affirme que cette « trajectoire de sécurité » tout en diminuant le risque d’accident « améliore les sensations de conduite ». Et les sensations ne manqueront effectivement pas ! Encore une fois, peut-on être sûr qu’un mode de pilotage de professionnels de la poursuite à moto et revendiqué comme tel, quand il est « vendu » à un débutant améliore sa sécurité ? On peut en douter, on doit en discuter.

 On n’oubliera pas alors que le réel du pilotage moto n’est pas ce que produit le candidat le jour du permis. Ce jour-là, sur une route à double-sens limitée à 80 km/h, il prendra le virage à 50 km/h et là, il peut sans trop de risque rester à droite dans un virage à gauche (ce qui ne sera d’ailleurs pas le cas pour le virage à droite quand il va rouler à gauche de sa voie. Il y a parfois des camions en face qui prennent de la place !). Mais ce à quoi je veux en venir, c’est quel motocycliste, une fois le permis obtenu, va s’astreindre à prendre  un virage à 50 km/h quand il peut facilement le prendre à 80 et plus ? Ce n’est plus alors la même problématique.

Il est manifeste que l’uniforme, la prestance et le sentiment d'ordre qu'inspirent les motards de gendarmerie ou de police en font des figures héroïques qui éblouissant les décideurs de métier de l'Administration. Aveuglés, on comprend pourquoi, tant qu’à chercher un modèle de conduite professionnelle pour s’y appuyer, la sécurité routière ne se soit pas appuyée sur l’expérience des moniteurs moto qui sont au moins aussi professionnels que n’importe quelle brigade de gendarmerie et de policiers. Professionnels, certes, mais pas héroïques. Ce n’est donc pas seulement un entre-soi suspect et, une nouvelle fois, un déni de reconnaissance à notre égard très regrettable. 

 Mais il y a plus grave.

Je fais le pari que si on compare les statistiques d’un groupe de motards qui applique cette trajectoire de sécurité sans uniforme et gyrophares avec un groupe qui ne le fait pas, on aura bien plus d’accidents dans le groupe dit de sécurité. Aussi, pour une raison éthique,  pour ne pas être complices de cette mise en danger de la vie d’autrui, les enseignants motos auraient dû avoir la possibilité de contester cette réforme. Mais on ne conteste pas chez nous, ce n’est pas la tradition , peut-être parce qu'on a le sentiment de se battre contre un mur : nous sommes aussi des soldats… ni de l’ordre, ni de désordre, mais de sous-ordre.

Georges HOAREAU

Moniteur Auto-école

 

 

 

 

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