L'enfant maltraitant, enfant de père violent

C’est l’histoire actuelle et violente de deux femmes, deux mères, Dominique et Gabrielle, mais c’est probablement l’histoire trop silencieuse de beaucoup de femmes, de beaucoup de mères. L’histoire finira bien car elles sont fortes et déterminées. Elle commence ici avec Gabrielle. Elle sera à suivre dans un prochain texte.

On ne compte plus les weekends où toute la petite famille fuyait se réfugier chez la mamie, maman de la maman. Gabrielle, la maman, aurait fui tous les jours mais le faire seulement le weekend était un moyen de ne pas perdre la face, un moyen de cacher sa honte, sous le paravent d’une jeune mère qui revient le weekend chez ses parents. Il fallait, pensait-elle, à la fois assumer son choix d’avoir quitté le domicile familial très jeune et préserver ses parents d’une certaine invasion. Dans sa tête, fuir était coupable et indigne mais il le fallait. Certaines semaines, il n’était pas possible d’attendre le weekend pour s’y réfugier, quand après de violentes disputes, les enfants et elle se sentaient en danger.

Michelle était grande à cinq ans et disait à sa mère pour la consoler : « je vais dire à Mamie que papa est méchant avec toi ». Il est arrivé une fois, lors d’une dispute que Michelle repousse son père emporté dans un élan de violence envers sa mère en lui criant d’arrêter, qu’il était méchant, qu’il n’a pas le droit et en lui disant « on va chercher une autre maison, un autre papa ». C’est en voyant la terreur dans ses yeux que la mère a pris la décision de partir définitivement. Elle a eu peur, dit-elle, pour ses enfants. Elle n’est pas partie ce jour-là mais un autre jour alors que le malhomme, mal réveillé de quelques libations, encore sous l’emprise du zamal et de l’alcool, se met à allumer et éteindre la lumière pendant plusieurs minutes pour obtenir une réaction censée lui donner de bonnes raisons d’exprimer sa violence. Il bouscule Gabrielle qui se défend, qui prend les filles et qui s’en va, bien déterminée à ne plus être avec lui.

Plusieurs fois, Gabrielle a fui avec l’idée que c’était fini mais est revenue car, quand s’en aller est la signature d’un échec, sans doute que revenir est l’espoir d’une victoire. C’est là une représentation qui a probablement son utilité mais dans l’éducation du petit humain on devrait peut-être inverser cette affaire et rappeler que quand la violence s’installe dans une relation, une rupture est plus une audace et une victoire qu’une défaite. Dans tous les cas, on remarque que la société n’intègre pas dans son organisation la rupture comme un fait normal et ordinaire mais, plutôt, comme une anomalie, un dysfonctionnement. La rupture est sanctionnée par la famille qui fait avec dans certains cas et sans dans d’autres, par le groupe qui frappe la femme et mère d’une indignité plus ou moins infamante, par les institutions qui, pour certaines, ne peuvent intervenir que quand « il y a du sang » et disent, en cela, leur impuissance.

Pour Gabrielle, fuir n’est pas seulement un échec, c’est aussi une honte, la même que celle qu’elle ressent quand son corps est marqué des bleus qu’elle cache en portant des chemises aux manches longues. C’est un cercle vicieux entre deux injonctions parce que fuir est infamant et ne pas fuir c’est se sentir coupable de ne pas avoir été capable de partir dès la première claque. C’est se sentir coupable d’avoir cédé à l’imploration d’un pardon et oublier par-là qu’elle était éduquée un peu plus que de raison au pardon chrétien où pardonner ne consiste pas seulement à oublier mais à retourner sept fois soixante-dix-sept fois vers la personne qui l’a frappée.

La première claque, elle l’a eue en bas de la maison de sa maman alors même qu’elle ne vivait pas encore sous le même toit que son compagnon. Une première qui aurait pu être pour lui la claque de trop tôt. Mais, en revenant à la charge plusieurs semaines de suite, en faisant pitié et en implorant, il a su la faire revenir, en assurant qu’il en était sincèrement désolé mais que sa violence était due à un trop d’amour pour elle, que cela ne se produirait plus jamais. Sur un autre registre, qu’une femme se prenne une claque est un acte souvent romancé, c’était donc pour elle un épisode possible de la vie amoureuse, elle connaissait d’autres femmes qui avaient été giflées une fois et semblaient bien se porter. C’était peut-être normal.

Longtemps, Gabrielle n’a pas voulu admettre, surtout devant les autres, être victime de violence. Il est vrai que tant qu’on refuse d’admettre devant les autres, il n’est pas possible de l’admettre pour soi. Mais quand, plus tard, parce que les enfants le perturbaient alors qu’il regardait la télé et parce qu’il n’obtenait pas un résultat immédiat de Gabrielle pour qu’elle fasse cesser les perturbations, il lui lançait la télécommande en pleine figure, elle commença à se dire que ce n’était pas possible. C’était la première fois, en milieu de semaine qu’elle mettait alors les deux plus jeunes dans la poussette-double et qu’elle s’enfuyait en pleine nuit chez sa mère en tenant par la main Michelle, son ainée d’à peine 4 ans.

C’est aussi la première fois qu’elle appelle les gendarmes qui vont jusqu’à la déposer elle et ses enfants chez sa maman. Il a vu les gendarmes, il a pris un peu peur. Pour ne pas le pénaliser davantage, qu’il n’ait pas de souci avec les gendarmes, elle ne porte pas plainte et après plusieurs jours d’imploration auxquels s’étaient joints les enfants, peinés de voir leur père éploré et demandant pardon, elle cède et retourne à son domicile. C’est ainsi que se pérennisaient les éternelles disputes suivies des éternels weekends chez sa maman.

Un peu avant, il y avait eu un moment de répit, au début de leur vie commune, quand son compagnon a été deux années en prison pour avoir eu un accident de la route mortel dans lequel deux de ses amis avaient été tués. Il était sous l’emprise du zamal et de l’alcool. Gabrielle était enceinte de Michelle. C’est en prison qu’en compagnie de sa sœur Michelle et de leur mère que Lucie, bébé, a vu son père pour la première fois. La grossesse de Lucie s’est déroulée sans lui. Celle de Michelle a été plus difficile car, avant son accident, il avait commencé à consommer de l’alcool et devenait systématiquement violent verbalement et physiquement… des poussées et des gifles… jusqu’à son accident.

Comprendre jusqu’à rompre

Il n’y a pas de résignation. C’est que Gabrielle est une battante. Elle est jeune, elle a 24 ans, elle n’a pas abandonné l’idée de reprendre les études plus tard. Pour le moment elle veut que ses trois enfants de 5, 3 et 2 ans, aient la meilleure éducation possible et pour cela elle organise un cocon maternel qui donne aux enfants les moyens d’apprendre les choses nouvelles tous les jours, ces choses qui vont forger leur épanouissement. Elle leur donne les moyens, elle n’a pas besoin de leur donner l’envie car les enfants de cet âge ont toujours envie d’apprendre des choses nouvelles et, si en d’autres lieux, les moyens pour soutenir l’envie ne sont pas toujours disponibles comme ce serait souhaitable, elle sait anticiper, expliquer et participer par ses mots à leurs découvertes et à l’émergence de leurs mots du monde. Michelle, Lucie et Sarah ont les mots et les phrases pour appréhender leur monde.

Leur père prend de la place, la place d’un père qui se décrète à la fois enfant-roi et compagnon doté du pouvoir d’envahir la vie de la maman jusqu’à la mort. Il joue de façon experte et brutale avec les sentiments, ce qui lui permet d’obtenir de l’autre ce qu’il veut et qui ne laisse d’autre choix à la cible que celui d’être soulagé de l’avoir contenté. Chez un père ou un compagnon normal, le désir est d’autant plus satisfait qu’il passe par le bien-être et le développement de l’enfant ou de la compagne. Chez ce père, le désir ne semble satisfait que par la réduction de la compagne et des enfants en objets possédés par la manipulation de leurs sentiments. Rappelons que les sentiments sont les outils d’émotions dont dispose chaque humain pour « ponctuer » (qualifier) ses relations avec les autres et les choses. Les sentiments se situent dans le registre intime, ils participent à l’idée d’exister et d’avoir une identité. Pour ces raisons, jouer avec les sentiments des autres est une escroquerie de l’intime.

On acceptera ici qu’une personne qui, pour pouvoir vivre elle-même, ressent le besoin constant de jouer avec les sentiments du reste de l’humanité, y compris et surtout de son cercle le plus proche parce que c’est plus facile ainsi, est atteint de perversion. La perversion est comme l’alcoolo-dépendance, c’est une maladie qui, pour être traitée, nécessite une prise de conscience du malade. Mais son principe actif est contraire à une prise de conscience puisque, par sa nature même, ce genre de maladie consiste à générer un puissant déni de la réalité.

Jouer avec les sentiments d’autrui est la déviance d’une capacité humaine nécessaire pour établir des liens, nécessaire pour qu’un humain puisse vivre avec un autre humain. C’est une déviance parce que normalement on ne joue pas avec les sentiments mais on les vit dans la relation avec les autres. Il est vrai que des enfants en jouent pour apprendre à vivre et comprendre les autres (autrui) ou, peut-être, que des adultes en jouent pour diverses raisons qui restent innocentes ou bien intentionnés. Là où jouer des sentiments est mauvais c’est quand cela sert à asservir autrui, non pas occasionnellement dans le cadre d’une relation normale où le don suppose un contre-don de même nature, mais dans une relation perverse où le jeu des sentiments consiste pour une personne à tenter de réduire l’autre à soi-même.

 Dans le cas, courant, où l’homme est le malade et sa compagne la victime, la perversion alors va consister à mettre en œuvre un dispositif psychologique de captation de la force vivante de la femme dans le but de la vampiriser et d’en retirer, à tous les sens du terme, le sentiment d’exister.  C’est en effet se rassurer que d’enlever chez la femme le sentiment - inquiétant pour lui – qu’elle puisse exister en dehors de lui-même, pour elle-même. Il est très probable que cette nécessité que ressent un homme de posséder, tel un démon, un autre être humain vient d’une frustration dans la relation à un de ses parents ou aux deux étant petit, c’est en tous les cas le signe fort d’une immaturité, une anomalie de développement qui fait de lui un malade.

N’étant pas conscient de cette maladie, le pervers construit un « anti-contexte » propre à le rassurer, un contexte envers et contre la compagne qui ne s’y résigne pas, un contexte où il s’accroche à tout signe qui conforte sa position… et il en trouve. Là où l’adulte normal, en bonne santé mentale, cherche à construire un contexte apaisé avec son entourage, c’est quand tout va bien que le malade se sent mal et inexistant, qu’il se renferme d’abord, puis met en œuvre un contexte de tempête psychologique autour de sa compagne.

Enfermé dans son œuvre de destruction, il s’appuie alors sur la force mentale de sa victime pour, par exemple, la rendre capable de se résigner de ne plus voir ses proches. Paradoxalement, la force mentale de la victime lui permet de pouvoir satisfaire sa frustration dans la durée car cette force permet à la femme de résister tant bien que mal et retarde le ou les moments de clash total, quand l’exaspération qui s’ajoute au désespoir de changement conduit à la fuite du domicile commun. Ce n’est sans doute pas un hasard si la femme choisie est généralement forte. Plus elle est forte mentalement, plus il semble en retirer de quoi être efficace lui-même dans sa persuasion et dans sa manipulation.

Cela peut paraître étonnant mais il est vraisemblable que sans cette force mentale il n’obtiendrait rien pour lui-même car c’est la violence qu’il trouve dans le conflit qui le rassure et une résignation trop vite atteinte par la victime est le signe pour lui d’une inefficacité de sa tentative d’humiliation qui n’aurait plus trouvé chez la femme l’ego habituel pour réagir. Son talent est, par une répétition sans fin de sentiments contraires, de tisser un contexte qui maintient sa compagne dans un esprit de confusion suffisant pour qu’elle reste près de lui malgré tout, non pas que cette femme soit faible mais justement parce qu’elle se sent assez forte pour pouvoir supporter encore sa « méchanceté », avec l’espoir que, le moment venu, son pardon qu’elle lui accordera après un flot d’implorations soit suffisant enfin pour le changer.

Quel est alors le chant de cette musique du mal ? Il repose, nous l’avons dit, sur une alternance de sentiments contraires, en général dans un ordre qui a fait ses preuves au cours des temps, et qui, par ses succès, a fait ses preuves aux yeux du pervers. C’est un ordre de comportements du malade qui vise un désordre des sentiments chez sa victime, un travail sur les affects que le malade instrumentalise au mieux. Il s’agit de cinq épisodes successifs qu’il va savamment doser : une phase de séduction, une phase d’humiliation et une phase de violence, d’abord. Humiliation et violence entraînent la quatrième phase, la phase de rupture ou phase de fuite. Enfin, une cinquième phase va consister en une imploration harcelante d’un pardon.

Tout ceci s’effectue dans un certain environnement matériel et humain que le pervers construit pour que la fuite soit de toute façon extrêmement difficile. Il s’agit d’abord d’isoler le plus possible la femme de son milieu social, familial et amical, tous les moyens sont bons pour cela, y compris de la rendre financièrement dépendante. Quand le pervers est un paresseux qui se fait entretenir, se rendre lui-même dépendant peut être un moyen de susciter une compassion qui retient. Dans ce cas, il fait tout pour tenir les cordons de la bourse. Dans tous les cas, il s’agira pour lui de maîtriser les entrées financières afin de réduire toutes les possibilités de fuite.

à suivre...

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