le mythe de la mauvaise mère

Le jugement que la société porte sur ses membres les pousse à agir d’une certaine façon. Ce qui se passe dans le cercle des proches est censé rester dans l’intimité familiale mais des porosités permettent de mesurer sa conformité aux normes. C’est ainsi qu’en contexte ponctué de violence, selon son degré et ses conséquences, cela finit par être connu... mais pas toujours au bénéfice de la femme.

Violent en famille, sympa en société

Il existe pour tout humain au moins deux mondes, l’un plus ou moins intime, c’est le cercle des proches et l’autre plus ou moins distant et étrange, c’est le cercle plus éloigné des personnes que l’on rencontre ou côtoie au sein du reste de la société. Un monde proximal, donc, dont le registre intime s’étend de l’identité de chacun jusqu’aux limites de l’identité des proches, et un monde « distal » auquel on appartient en tant que membre et à qui, parfois, si ce n’est en permanence, il faut rendre des comptes, c’est « la société ». Ces deux mondes sont fortement intriqués et on sait qu’ils exigent une façon bien spécifique de se comporter.

Dans le cadre familial, l’intérêt du violent est de masquer le plus possible sa violence et d’en faire éventuellement porter la responsabilité sur ses victimes quand cela se sait. Il s’agit alors de tenter de masquer la violence que la société condamne et rester dans l’obscurité du contexte proximal, une obscurité que ces hommes sombres cultivent instinctivement et avec art. Sont-ils des artistes ? Ils ont, c’est sûr, le pouvoir des acteurs car ils sont capables de faire émerger chez ceux à qui ils s’adressent toute sorte d’émotions mais, à la différence des acteurs, ils utilisent ce pouvoir pour chercher à dominer l’autre.

Ce ne sont, finalement, ni des artistes, ni des acteurs, mais des malades de leur propre système émotionnel. De ce système, les hommes de la présente histoire en ont fait une spécialité morbide, ils en ont une maîtrise qui impose une réaction de sidération plus ou moins douce chez la personne à qui ils s’adressent. Cette maîtrise s’appuie sur les codes sociaux de politesse et de convivialité dont ils abusent quand elle est mise en œuvre dans le cadre collectif. En matière d’émotions, ils sont en mode lessiveuse dans leur relation au cercle intime et proche, en mode séduction, souvent, pour le cercle plus éloigné, surtout, quand le rapport de force dans l’instant ne leur est pas favorable.

Mais dans ces environnements non-intimes qu’ils maîtrisent moins, leur obscurité n’est pas pour eux handicapante en cela. En effet, ils savent comment y pallier car, sur la scène de leur théâtre, ils maîtrisent aussi l’éclairage, un éclairage séparé de leurs dires, un faire-croire et un faire-semblant émotionnels à leur bonne-foi qui suffit en principe pour tromper. Quand il leur faut plaire, quand montrer leur  violence leur paraît momentanément risqué ou peu productif, ils savent comment braquer la lumière sur leur visage et présenter au monde un savoir-faire émotionnel fait de déférences et d’humilités affirmées qui flattent d’autant plus les destinataires qu’ils ne s’attendaient pas forcément à une telle démonstration de sympathie.

Dans ce cercle de personnes étranges du monde social et du monde judiciaire, on les voit alors souvent comme de grands gaillards sympathiques et humbles, humbles et prévenants, humbles et dépassés, humbles et accusés probablement de façon injuste par une femme qui, très probablement, ne sait pas communiquer, humbles et plutôt bons pères, frustres mais humbles, dignes et souriants dans l’adversité, forts dans leur combat contre une femme « spéciale », peut-être même, ils vont « oser le dire… hystérique ». C’est leur façon habile et convaincante de déstabiliser la méfiance et d’installer le doute sur les allégations de l’ex-compagne.

 Une mère est disqualifiée dont la voix ne porte plus

Face à un tel homme, même la personne avertie, qu’elle soit un proche ou un médiateur de justice, se laisse entraîner par un élan de sympathie, se reprochant même d’avoir pu douter un instant en mal de cette personne si humble, si gentille, si affable, si frustre mais si ouverte et bien intentionnée. Face à cet homme impressionnant que l’on disait menaçant et violent mais si doux et retenu en fait, tout un chacun se fait prendre dans la confusion ainsi déployée. Si le bon-dieu ne leur est pas donné sans plus de confession, il n’en demeure pas moins l’impression que la femme ne sait manifestement pas y faire, qu’en s’y prenant mieux, tous ces problèmes n’existeraient pas.

La voix de cette femme ne porte donc plus. Elle est comme disqualifiée. Ce qu’elle dénonce est même retenu contre elle. Que dit-elle, que dénonce-t-elle ? Madame, monsieur, Il est pénible d’être dans ma situation d’aujourd’hui, obligée de me défendre contre des accusations de ma propre fille, moi sa mère : elle a pourtant vu son père me menacer de mort et me battre maintes fois. C’est d’autant plus inacceptable que j’ai le sentiment d’avoir toujours agi en maman. Sa voix ne porte plus mais elle entend bien en revanche la voix de l’institution qui lui répond : mais madame, vous ne comprenez manifestement pas la souffrance de votre enfant.

Chacun doute de ses déclarations. La Caisse d’Allocation Familiale retire l’enfant de son dossier sans chercher plus d’informations quand le père vient se plaindre de sa misère et des misères que lui fait la mère de  ses enfants. Le gendarme prend très au sérieux ce grand gaillard qu’il voit habituellement en délicatesse incivile et qui, aujourd’hui, vient humblement le prévenir que sa compagne passera bientôt le dénoncer mais c’est elle qui est violente… que voulez-vous que je fasse madame ? Cela fait vingt ans qu’il vous menace ? Et alors ? Ce ne sont que des menaces. Il n’y a pas de sang, n’est-ce pas !

Voilà encore le médiateur peu convaincu par la jeune femme déterminée (trop ?) qui dénonce – mais faut-il la croire - les violences d’un homme qui paraît si calme, si serein, si humble, si confus. Et, en plus, il a pour lui sa fille qui l’accuse elle-même d’être violente. Cette femme est donc suspecte. Est-ce qu’elle dit vrai quand elle dénonce les violences ? Même ses autres filles commencent à douter : papa dit que c’est à cause de toi qu’il souffre et que tu nous aimes pas, que c’est lui qui s’est occupé de nous. À une autre mère, son enfant disait : tu as fait quelque chose d’horrible quand j’étais petit, à moi et à mon papa aussi.

On n’a pas vraiment envie de croire cette femme parce que, soit il n’y a pas assez de violence – où est le sang ? -, soit, en l’état, la situation d’impuissance à agir incite à céder à la facilité du doute. De plus, quand son propre enfant prend fait et cause pour son père on dispose d’une bonne excuse pour, au minimum, ne pas trop croire la femme. Ce qu’elle dit étant incroyable, il est facile de ne pas la croire. D’ailleurs, que pourrait-on faire si on se mettait à la croire ? Par exemple au couteau qu’il aurait montré à ses filles en leur disant que « ce couteau, c’est pour tuer votre mère ». « Lui ? Il a fait ça ? » semblait s’étonner la mère du violent, mise au courant de sa tentative de se tuer avec son ex-compagne dans un accident de la route et « d’en finir tous les deux ensemble ».

Le fameux « il est trop gentil, il ne pourrait pas faire de mal à quelqu’un » n’est pas que le cri d’une mère, c’est souvent aussi le « cachez ce sein que je ne saurais voir » des institutions. Dans ce contexte de méfiance à l’égard de la femme, les juges font leur possible pour bien faire, c’est une évidence. Parfois, ils font mal, quand emportés sans doute par une humanité sensible à la souffrance de l’enfant, ils commentent leur décision en renvoyant dos à dos la mère et le père, ce qui est « en l’espèce » est très discutable, puis en disqualifiant la mère. Elle vit comme un déni de violence que le juge écrive que la mère n’a « manifestement pas entendu la souffrance de sa fille ». C’est une gifle.

Une de plus, une qui porte, une qui claque, un juge – ce n’est pas rien - qui au nom du peuple français fait la leçon de comment être une bonne mère à une maman de trois enfants. Trois enfants qu’elle élève seule depuis plus de dix ans. Trois enfants reconnus bien élevés par le milieu scolaire, y compris l’ainée jusqu’à son départ chez son père (depuis, cela va moins bien pour elle). Une nouvelle fois disqualifiée en tant que mère cette femme violentée physiquement et mentalement, mais qui, manifestement n’aurait rien compris à la souffrance de l’enfant quand elle tente d’expliquer l’existence d’un contexte d’emprise délétère et de violence paternelles.

Sacrifier la personne de la mère pour sauver l’enfant maltraitant

 Un petit détour. C’était il y a plusieurs décennies, un petit bonhomme de 12 ans, en internat qui ne voyait ses parents que lors des grandes vacances, deux fois par an. Un dimanche, son père avec les parents d’autres jeunes du village, en internat aussi, s’associent pour louer une camionnette 404 Peugeot avec chauffeur et, tous assis dans la caisse de la camionnette, « montent » dans la ville (Cilaos) où se trouvait l’internat et où le petit homme put revoir son père. C’était une expédition pour son père, ce fut un jour merveilleux pour l’enfant. Cela aurait dû être un jour sans fin souhaitait le petit homme.

 Mais c’était un jour avec une fin et ce fut une séparation émouvante quand la camionnette est redescendue vers 15 heures. Pris dans le chagrin de cette fin, le petit homme, s’était discrètement mis à pleurer comme, d’ailleurs, il le faisait sur le chemin chaque fois qu’il quittait la maison pour cet internat. Le plus discrètement possible, pensait-il.

- « Pourquoi tu pleures lui demanda un camarade ? ». Il fallait vite trouver une bonne raison car, grand comme il se voyait, il ne voulait montrer à personne qu’il était faible, il ne voulait pas rajouter de la honte à son chagrin.

 - « Mon père m’a frappé »

- « Tu as un méchant père » dit alors avec compassion le camarade.

La souffrance de l’enfant est une réalité, les raisons qu’il en donne peuvent être des mensonges. Il ne faut pas avoir peur de cette vérité, les mensonges des enfants aussi sont une réalité, sachant toutefois que cette réalité est probablement nécessaire. Un enfant de 12 ans (et même moins) peut mentir pour la cause qu’il estime bonne. Dans ce cas, le mensonge de l’enfant est nécessairement sincère, c’est sa vérité à lui. Telle qu’elle est, elle n’a pas vocation à être une vérité pour les autres. Pour les adultes, en effet, la vérité d’un enfant n’est (ne devrait être) qu’une vérité en devenir. S’il convient d’accorder beaucoup d’importance aux paroles des enfants, il convient surtout de ne pas les avaler littéralement justement par respect de leurs personnes, de leur souffrance et… de la vérité.

Une injonction est faite à la mère, celle de ne pas se sentir blessée ou humiliée par une absence de respect et des insultes de l’enfant de 10 ans, même répétées : « grosse connasse … je ne veux plus te voir … tu n’es pas une vraie maman » constituent une réalité dont la mère ne saurait s’en affecter et, même quand l’enfant fou de rage après une privation de smartphone et de réseaux sociaux se met à lui donner des coups et à la menacer, quand il finit par obtenir ce qu’il veut, à savoir aller vivre au domicile du père, quand elle se fait alors constamment insulter les mois d’après, par le père et par son enfant, il lui faudrait encore être prête à effacer le disque dur. Sa maternité est censée lui faire oublier sa personne.

J’ai donné naissance à une enfant, je l’ai élevée dignement avec amour et attention, je l’ai élevée seule, sans son père, je l’ai protégée le plus possible de sa violence. Elle était une petite fille merveilleuse. Puis ma fille à 11 ans, pour satisfaire son désir de smartphone 17 heures sur 24 et son envie de vivre sans contraintes, me rejette, m’accuse et m’insulte régulièrement. Ma déception est profonde. Contre ma volonté, elle a fait un choix et chacun semble vouloir que je m’en accommode.

Il me faut maintenant entendre qu’une enfant de 12 ans a le droit de faire ce qu’elle veut et celui de ne plus faire ce qui l’ennuie. Elle a aussi le droit de choisir d’autorité le cadre de vie le plus complaisant pour elle. Dans cette affaire, il me faudrait comprendre que c’est moi, femme adulte et mère, qui déraisonne et dysfonctionne et que c’est mon enfant de douze ans qui sait mieux que moi ce qui est bon pour son éducation… on me pousse à douter de mon intégrité de mère.

En réalité, on me fait comprendre que la seule personne qui ne fait pas autorité dans cette affaire d’éducation et d’amour maternel, c’est moi. Mais douter des explications qui sont données de la souffrance de l’enfant (et non pas de sa réalité), refuser l’injonction consistant à accepter si ce n’est à bénir ses comportements, ce n’est pas être une mauvaise mère. C’est, au contraire, espérer une prise de conscience, c’est espérer un sursaut, c’est penser que c’est plutôt en mettant l’enfant en position et en devoir d’assumer ses choix qu’il existe une petite chance de la voir prendre conscience du mal qu’elle se fait et du mal qu’elle fait et, ainsi, de s’en sortir.

 Le mythe de la mauvaise mère.

Le hasard faisant mal les choses (ou, peut-être n’est-ce pas un hasard), les deux femmes de notre histoire sont qualifiées de mauvaises mères. Mais (est-ce un hasard aussi ?) on note que chacune vivait avec un homme qui la battait et l’humiliait. Dans un tel contexte, le développement des enfants se fait nécessairement dans un climat d’insécurité, climat que la femme ressent pour elle-même et pour ses enfants.  Faut-il le dire, aucune femme (aucun humain ?), ne se sent en sécurité quand elle est régulièrement frappée et humiliée. Ce climat de violence est ponctué par une inconstance des sentiments qui peuplent la vie du couple, à savoir un cycle tantôt implorant le pardon, tantôt séducteur et tantôt violent.

Cette insécurité ressentie va nécessairement impacter la façon dont la femme va éduquer ses enfants et va aussi impacter les enfants dans leur façon de vivre leur éducation. Il s’agit d’abord pour la mère de les préserver par tous moyens de cette violence. Le fait de subir ce climat d’insécurité ainsi que le fait de ne pas avoir confiance en l’homme qui est le père des enfants et de ne pas être rassurée elle-même, vont pousser certaines  mères à mettre en place une éducation type pare-feu. En raison de ce contexte, la relation de la mère à l’enfant ou aux enfants est souvent différente de celle que vivent les enfants en milieu sécurisé où il n’est pas nécessaire, à la fois, de protéger les enfants de la violence du père et de les pousser à respecter celui-ci en tant que père.

Dans ce contexte, l’enfant se débat comme il peut au milieu de plusieurs injonctions paradoxales. Il n’est pas étonnant alors que la communication de la mère avec les enfants soit « étonnante », voire détonante, vue de l’extérieur. Mais c’est aussi un contexte qui, souvent, accélère la maturation de ces enfant quand, face au laxisme complaisant du père ponctué de ses violences pas toujours contenues envers les enfants, elle met en place une éducation qui tente d’être pédagogique : elle exige l’obéissance mais elle explique, elle fait tout, toute seule dans son style et unique en son genre, pour que les enfants aient des ressources pour affronter la situation.

C’est une façon d’être avec les enfants que, sans doute, l’on ne retrouve pas ou peu en milieu sécurisé et qui explique qu’elle est rarement comprise mais toujours critiquée… La critique la moins dure est d’entendre « cette mère est dure » ou « cette mère est spéciale ». Les plus dures, c’est quand on lui dénie le droit d’être mère ou, à cause de son rendu au nom du peuple français, quand un juge dit qu’elle n’a « manifestement pas compris la souffrance de l’enfant » alors même que c’est parce qu’elle l’a comprise qu’elle y répond à sa façon. Ce qu’elle a vécu, personne parmi les juges familiaux (des proches à ceux du judiciaire) ne l’a vécu.

Elle n’est pas comprise car l’idéologie institutionnelle et sociétale en ce domaine de violence intrafamiliale est une représentation sociale qui cache ou masque la violence du père - quand elle a lieu - derrière le modèle de la sainte-famille où le père est sacralisé en un éternel Joseph bienveillant dont la violence éventuelle est vendue comme un comportement normal de l’homme, un comportement jupitérien qui ne saurait surprendre. La mère est donc socialement « jugée » à partir des canons de « mère bonne » ou de « mère compétente » issue d’une pensée de l’être-femme historiquement destinée à être une génitrice sous contrôle. 

Quand on dit que la mère est une mauvaise mère, on remarquera que l’on demande rarement son avis à la principale concernée. Se considère-t-elle comme mauvaise ?  Mais cette question suppose pour y répondre de poser un modèle. Quel est-il ? On retrouve un tel modèle dans le nouveau testament - c’est la sainte vierge - ainsi que dans les ouvrages de la Comtesse de Ségur, de Victor Hugo et bien d’autres. Plus près de chacun, sa propre mère. Face à son enfant, une mère pourtant (un père aussi, d’ailleurs) ne se pose pas la question de son amour. Elle en est la mère, cela lui suffit.

En conclusion, les hommes de notre histoire la perçoit comme une femme qui a osé résister à leur amour d’eux-mêmes, ils en sont vexés et crient vengeance. Les enfants sont instrumentalisés en raison d’un concours de circonstances : l’entrée dans la dixième année, une addiction aux réseaux sociaux ou aux jeux vidéo, le miroitement côté paternel d’une vie sans contraintes, la possibilité de ne plus rendre de comptes. Tout cela constitue autant de planètes attractrices qui tournent autour d’un astre obscur mais puissant qui ne manque pas de rappeler à ses enfants combien leur mère ne les aime pas et ne s’est jamais occupée d’eux. La preuve de son infamie leur est clamée : le médiateur de justice la voit en irresponsable incapable de satisfaire au modèle de la sainte famille, personne ne vient contredire l’enfant qui, jusqu’à 9 ans la considérait comme une mère incroyablement attentive et exigeante et, tout d’un coup, à 10 ans, la transforme publiquement en mère trop exigeante qui l’aura bridé, en connasse qui n’a rien compris à la souffrance de leur père, en mère qui n’a jamais aimé. Et le juge de juger ainsi… Ainsi va le monde…

Georges HOAREAU

 

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