Les Gilets jaunes à la Réunion, un mouvement tout compris ?

Les Gilets Jaunes à la Réunion, c'est le blocage de l'économie et des exactions en marge. Tout un monde, politiques et crapules aussi, manifestent contre le prix du diésel mais aussi contre le coût des lois sociales et divers problèmes. Ainsi, deux jeunes GJ discutaient du coût de la vie. Tu te rends compte, dit l'un, même le prix du zamal (canabis) a augmenté ! Où va-t-on ? Route bloquée !

On sait qu'ici à la Réunion les Gilets jaunes sont "en chaleur" ; c'est une expression locale pour dire que, non seulement, ils ne sont pas contents - ce qui est le propre d’un Gilet jaune - mais, de plus, ils arrivent à paralyser l'économie depuis maintenant une semaine. Alors, c'est simple pour moi, je pense que ma petite entreprise de formation dans le transport ne tiendra pas le coup. En effet, pour former des conducteurs il faut des routes pas bloquées et des stations-services avec du carburant dedans. Sans cela, le travail n'avance pas, je dirais même, il ne roule pas. Pour le moment, je ne vois pas bien comment arriver à payer les 38 salaires de l'entreprise à la fin du mois. Voilà une bonne raison d'être avec nous me disait hier un Gilet jaune !

J'en discutais avec une connaissance qui a lui aussi une petite entreprise. Il a manifesté personnellement toute la semaine avec les Gilets jaunes, ce qui n'a pas trop empêché son commerce puisqu'il vend du pain et de la bière, et comme il a l'esprit militant il va même ce jour (samedi) prendre le temps d'encourager une délégation qui va rencontrer dans la journée notre préfet. Lui, il manifeste parce que le travail coûte trop cher en France. On voit que dans cette manifestation tout se rejoint : les salariés manifestent parce qu'ils ne gagnent pas assez pour payer leur diésel et les petits entrepreneurs manifestent parce que les salariés coûtent trop cher.

Mon ami entrepreneur me dit qu'il a fait son calcul. Si jamais il se met à déclarer ses employés en CDI et à "ne plus frauder" son entreprise n'est pas "viable". C'est aussi un discours que j'entends tous les jours et les faits, c'est-à-dire la non-viabilité, sont fondés. Mais j'essaie de comprendre la cohérence du propos de militant des Gilets jaunes qu'il est et je l'interroge. Dans quelle mesure, lui dis-je, ne contribues-tu pas au malheur que tu dénonces ? Est-ce que le fait de déclarer 30% de ton activité ne serait pas au moins un peu à l'origine du malheur qui te révolte et, du fait de la précarité des salariés auquel tu participes, la raison même de la colère de la plupart de tes co-manifestants ? Je n'ai pas eu la réponse parce que son téléphone sonnait et qu'il ne pouvait plus dès lors poursuivre la conversation. De toute façon, la question était difficile.

 Bon, tout cela me fait dire que ce mouvement  n'est pas très sérieux, mais il aura au moins le mérite d'attirer l'attention des autorités sur l'intérêt d'une politique un peu plus pédagogique. En attendant, "cabri y mange salades", ce qui veut dire que pour moi le désastre continue.

Excédé, j'ai été manifesté moi aussi hier dans un rassemblement de Gilets jaunes qui bloquaient la route. Je l’ai été avec une pancarte bricolée à la va-vite  sur laquelle j'ai écrit "ENSEMBLE CONTRE LES  GILETS JAUNES DÉMAGOGUES - POUR LA LIBERTÉ DE CIRCULER ET DE TRAVAILLER". Il y eût comme un mouvement de stupéfaction chez les manifestants, chacun se frottant les yeux et, c'est normal, assez rapidement aussi, un mouvement de désapprobation générale. Mon âge qui commence sans doute à être avancé à leurs yeux a dû jouer en ma faveur et divers militants sont venus, pour certains m'inviter pas très poliment à prendre ma retraite et de laisser le travail pour les jeunes, pour d'autres tenter très gentiment de me sensibiliser.

D'abord, me lance un retraité, on se bat pour toi, pour ton bien. Est-ce que tu ne seras pas content quand le prix du diésel va baisser ? Je réponds que non. Il est un peu désappointé par ma réponse. Je reconnais que je suis un peu de mauvaise foi sur ce coup-là parce que j'ai quelques camions à faire rouler et quand le gasoil augmente ce n'est pas évident. Mais comme leur mouvement n'est pas prêt de s'arrêter et que, quand il s'agit d'empêcher le blocage des routes, les forces de l'ordre montrent de telles faiblesses qu'elles ne font pour le moment que mettre en valeur les forces du désordre, le problème du coût du diésel ne se posera sans doute plus pour moi étant données les chances de survie de mon entreprise après cela.

Comme le dialogue, lui, est établi avec les manifestants par le fait même qu'on n'est pas d'accord, je leur demande en quoi empêcher mes salariés, mes stagiaires et moi d'aller travailler depuis une semaine contribue à mon bien ? Je ne comprends pas... je leur dis encore que, durant ma carrière jusque-là -j'en ai encore pour une dizaine d'années, je ne désespère pas en la matière- j'ai touché plus souvent le fond que la jouissance et, à chaque fois que j'ai été au fond, jamais je ne me suis arrogé le droit d'empêcher mon prochain de circuler et de travailler. Je ne comprends vraiment pas pourquoi ils m'empêchent de travailler.

Dans un élan philosophique, je leur demande d’ailleurs si les manifestations de blocage de la circulation et de l'économie sont conformes aux valeurs de la démocratie. Quelle est donc la valeur d'un bulletin de vote ? On dit "Macron, démission". Certes, mais alors quid de la démocratie ? On a voté ou on n'a pas voté ? On m’a répondu hier que le peuple français n'est pas d'accord et c'est parce qu'il s'est bloqué qu'il me bloque aujourd'hui.  D'ailleurs, me demande ce Gilet jaune retraité, comment peux-tu dire "Gilets jaunes démagogues" puisque le peuple ne saurait se punir lui-même et être démagogue ! Mais je ne suis pas sûr d'avoir tort.

Nous avons localement des personnalités qui encouragent le mouvement de blocage.  Des députés, par exemple, mais on peut comprendre car, pour eux, la démagogie est un instrument de travail nécessaire et sans doute inévitable s'ils veulent, quand ils sont insoumis, que les insoumis finissent par être dans le camp de ceux qui soumettent ou, quand ils sont de droite ou d'extrême, pour les mêmes raisons que les insoumis, que Macron leur cède sa place et qu'on oublie un peu sa victoire pour le présent quinquennat. La démagogie, en l'occurrence n'est pas le monopole d'un seul parti. On comprend aussi l'empressement de certains petits chefs d'entreprise qui voient là une opportunité de "baisse des charges" ou de recapitalisation d'un aura déclinant aux yeux de leur base.

Pour certaines crapules en col blanc, se positionner en leader de la success-story des Gilets jaunes est même stratégiquement un bon coup pour parer les éventuelles incriminations à venir. Et, tant les automobilistes qui mettent un gilet jaune sur leur tableau de bord pour amadouer les filtreurs de barrage que les chefs d'entreprise qui disent "comprendre" le mouvement mais qui pleurent ou qui font semblant de manifester pour récupérer un peu, le problème est bien de flatter pour gagner ou, au minimum, ne pas trop perdre au change.

Tout cela pour dire que je suis profondément opposé à ce mouvement des Gilets jaunes qui, parce qu'il m'empêche de travailler, ne se contente pas de faire de Madame Le Pen et Monsieur Mélenchon des alliés pragmatiques sur le fonds politique d'un réel mal-être social, d'une part, et sur le fondement opportuniste mais malvenu de la lutte contre l'amélioration de la qualité de la vie, d'autre part... ceci avec la bénédiction de quelques démagogues dont le mot d'ordre est ce slogan : " le peuple n'est pas compris".

Georges HOAREAU

 

 

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