AUTO-ECOLES : UN SOUPÇON DE FRAUDE, UN DOIGT D’HONNEUR

Je réagis à l’affaire CLCV (Consommation, Logement et Cadre de Vie) qui dénonce le manque de transparence des auto-écoles en matière de tarif et à un article du Journal de l’Ile de la Réunion (JIR) du 24 aout 2013 intitulé « auto-écoles, des pratiques frauduleuses… ». Selon CLCV, seulement 87% des auto-écoles sont parfaites… si l’on inverse ses propos alléguant que 13 % sont frauduleuses. Selon le JIR, les auto-écoles qui proposent des leçons de 45 minutes tentent d’arnaquer  les élèves. Mettons donc le doigt sur ce déshonneur et transformons-le en honneur, celui de la profession d’auto-école qui le montrera dignement à tous ceux qui nous font ce procès d’arnaque.

Aujourd’hui, toute une profession se débat pour survivre, chaque moniteur comble le trou de sa trésorerie en creusant soit un autre trou là où il le peut, soit en étant inventif dans les limites parfois non autorisées et à ses risques et périls. Compte tenu de l’importance sociale et psychologique du permis de conduire, les pratiques des auto-écoles, notamment les pratiques tarifaires, amènent parfois la société française à se rebiffer un peu comme on peut voir dans ce soi disant pavé dans la mare que lance CLCV, sans doute en mal de publicité, en tous les cas, peu sérieuse dans ses investigations. Il est vrai que le superficiel relève de la perception primaire et, présentant donc l’avantage d’être sensationnel, il se prête bien à la démagogie et aux unes des journaux de fin de vacances.

A la Réunion, le coût horaire maximum d’une leçon de conduite est 40 euros. C’est trop cher nous dit-on. Mais on oublie plein de choses. 40 euros, rappelons-le, c’est d’abord un chiffre symbolique puisque c’est le coût d’une prestation sur le marché des péripatéticiennes de St Pierre. Mais déjà là, la comparaison n’est pas flatteuse pour notre profession puisque la durée moyenne observée est de 3 minutes débouclé-bouclé (je parle du pantalon). Comparé à un coiffeur c’est déjà mieux, puisque le mien me prend 10 euros pour 10 minutes, soit 60 euros de l’heure. Sauf qu’une tondeuse coûte 1000 fois moins qu’une voiture. C’est alors quand même bizarre qu’un coût horaire de 40 euros d’un moniteur automobilisé soit jugé comme une arnaque alors que l’on accepte allègrement de payer 60 euros de l’heure un coiffeur, 70 euros de l’heure un mécanicien et sa clé de 14 chez Renault ou Peugeot.

Les moniteurs auto-écoles eux-mêmes finissent par participer à la dévalorisation de leur métier et au rejet de tentatives intelligentes de sortir de cette paupérisation chronique. Celui qui a lu autant en emporte le vent avec un minimum d’esprit critique a la preuve que, souvent, l’esclave est celui qui, le plus ardemment, défend l’esclavage. C’est comme cela que j’interprète les propos de cette « professionnelle du métier » d’auto-école qui accompagne la dénonciation de ses collègues qui proposent des leçons de 45 minutes au lieu de 1 heure. En effet, dès lors que cette durée est affichée, ce qui est important c’est quand même la qualité de la prestation.  En clair, il vaut mieux faire une leçon de 45 minutes avec un moniteur qui vous fait travailler, que 1 heure avec un moniteur qui vous emmène promener.

Si on perçoit chez l’auteur de l’article une volonté de faire la part des choses, c’est assez comique de lire « Certaines enseignes vont jusqu’à proposer des leçons de 20 heures facturées à la minute ».  Je suis dans le métier depuis 1979 et c’est la première fois que je lis l’expression « leçon de 20 heures ». Je connaissais la « leçon de 45 minutes », voire, la leçon d’une demi-heure, c’était la durée à la mode en 1976 quand j’ai passé mon permis. Mais je découvre sous la plume de cette journaliste « leçon de 20 heures facturées en minutes ». On dirait une découverte, mais aucune leçon de conduite ne dure 20 heures, sauf peut-être dans le livre des records. Il faudra vérifier.

Mais je vois bien ce que l’on veut signifier par là. La leçon de 45 minutes relèverait de l’escroquerie, la leçon d’une heure de la bonne pratique. Sauf qu’ayant une longue histoire du métier maintenant (j’ai débuté en 1979), j’ai vécu l’époque où la leçon d’une heure était justement vue comme une escroquerie car la durée standard était une demi-heure. C’est quand la concurrence a commencé à se développer dans les années 1980 que les auto-écoles ont multiplié la durée par 2 pour pouvoir meubler les emploi du temps. Cette durée qui nous paraît aujourd’hui normale, logique et honnête n’est qu’un fait de mode et de contexte concurrentiel.

De même, la leçon de 45 minutes a été mise en place en raison de cette concurrence. En 1985, j’ai proposé cette durée pour réagir au cassage des prix qui commençait à sévir. Le calcul était simple, en faisant 45 minutes, un moniteur pouvait traiter 3 à 4 élèves de plus par jour pour un prix unitaire à peine plus bas. En 1992, j’avais fait part de cette pratique à un collègue de Lille. Il y a réfléchi, il l’a mise en place, ça a sauvé son entreprise et depuis il me rend hommage chaque matin. Je peux vous dire que celui qui est encensé par l’association de consommateur CLCV et qui vend son forfait 780 euros à Lille, ce n’est pas lui, et heureusement car tous ceux qui vendent un forfait code et conduite à moins de 1500 euros sont sans doute des imbéciles et sûrement des flous du cerveau.

En effet, au tarif encensé par CLCV, si on ne compte que les cours de conduite en oubliant les 50 heures de code – ce qui n’est pas rien -, il reste un coût horaire HT de 30 euros maximum. A ce tarif, le moniteur se condamne à travailler seul puisque le coût horaire d’un formateur salarié qui serait déclaré – encore faut-il qu’il le soit – est de 25 euros minimum. Si on compte 6 euros de gas-oil (4 litres), le coût est dépassé. Il faudrait alors rouler sans assurance, sans secrétaire, sans local. Que faut-il en conclure ? Il faut bien alors combler ce qui manque en faisant jouer les codes les uns contre les autres : le code de la route - qui se transforme non sans dégâts en code de survie - contre le code du travail et contre le code fiscal.

Or, les services de l’Etat savent très bien que ce forfait est économiquement impossible. Mais ils sont obligés de faire ceux qui ne voient pas parce qu’en jouant de ces codes, en les transformant en codes de mauvaise conduite, les auto-écoles font du social à la place de l’Etat. Si la DIECCTE se mettait vraiment à faire son boulot, le forfait de 20 heures serait à son prix économiquement normal, soit à environ 4000 euros. C’est toute la société qui ferme les yeux sur ce service rendu aux familles et jeunes citoyens français par les auto-écoles. Je n’ai jamais vu un moniteur recevoir une médaille du mérite. Pourtant les moniteurs ont du mérite à pratiquer un tel métier, sans doute l’un des plus beaux puisque qu’il se substitue à l’Etat français en faisant du social (le permis à moitié coût), et, de plus, donne pas mal de boulot à ses huissiers de justice, aux contentieux de la CGSS et du fisc ainsi qu’aux agents du service des fraudes.

Grâce à ce travail non reconnu (pour ne pas dire clandestin) des auto-écoles, l’économie française a tout à gagner. Ce jeune de 18 ans qui passe son permis va durant sa vie d’automobiliste consommer environ 15 voitures, du carburant, des assurances et des taxes en quantité. Il va pouvoir se mouvoir et travailler. On aurait pu alors penser que s’il y avait une formation à financer, ce serait bien celle préparant à l’examen du permis de conduire. Mais non seulement ce n’est pas financé, mais le permis de conduire n’est pas reconnu comme une formation entrant dans le champ de la formation professionnelle et la TVA se paie plein pot par les familles qui n’ont plus les moyens de le faire.  Alors, on se demande quand les associations de consommateurs du genre de CLCV vont enfin devenir sérieuses et s’attaquer au fond du problème et de ce qu’elles devraient faire, à savoir défendre véritablement  les consommateurs en se défiant de l’esbroufe.

Ces associations ne se cassent pas la tête car il y a des professions têtes de turc à casser ; elles vont dans la facilité se faire mousser et justifier les cotisations de leurs membres en s’attaquant à ce qui a (misérablement) pignon sur rue. S’attaquer aux auto-écoles plutôt qu’aux notaires, aux avocats, aux juges, aux procureurs, aux architectes, à EDF, etc. Parce que si l’on prend chacune de ces professions et que l’on analyse la qualité de la pratique, on s’apercevra invariablement que 13% d’entre elles sont d’une certaine façon « frauduleuses ». Ce qui m’étonne, c’est que cette évidence, cette loi statistique, soit ignorée par les journalistes qui s’empressent de reprendre une étude qui enfonce des portes ouvertes, en oubliant que,  par là-même ce qu’ils dénoncent, ils prouvent que 87% des auto-écoles fonctionnent bien.

Je ne comprends pas pourquoi les associations de consommateurs, plutôt que d’alimenter le point faible de Benoit HAMON, je veux parler de sa tendance - naturelle en politique - à la démagogie, ne s’insurgent pas contre le fait que les familles ou les jeunes doivent se taper en moyenne 2000 euros de formation obligatoire pour obtenir un incontournable droit de conduire. Pourquoi le permis de conduire n’est pas financé quand on sait que c’est l’Etat qui règlemente durement les conditions de sa délivrance et que ce sont les compagnies d’assurances qui bénéficient  de la qualité de la formation ainsi obtenue. Aujourd’hui, ni l’Etat, ni les associations de consommateurs, ni les politiques, ni la plupart des syndicats, ni la Sécurité Routière, ne cherchent à réfléchir, encore moins à réformer en profondeur un dispositif économiquement en perdition. Mais pointer du doigt ce déshonneur ne saurait empêcher de reconnaître que, sans doute malheureusement, tous ces acteurs font ce qu’ils savent le mieux faire : souffler de l’esbroufe et du sensationnel… quand ce n’est pas de la démagogie !

Georges HOAREAU

Moniteur auto-école

 

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