L'enfant maltraitant, enfant de père violent (2)

C’est l’histoire actuelle et violente de deux femmes, deux mères, Dominique et Gabrielle, mais c’est probablement l’histoire trop silencieuse de beaucoup de femmes, de beaucoup de mères. L’histoire finira bien car elles sont fortes et déterminées. On a commencé avec Gabrielle, on continue avec elle...

C’est une maladie qui pousse le père vers l’envahissement de l’enfant car un enfant est le premier des instruments de domination qui va rendre la fuite difficile. La mère est attachée aux enfants, le père fait de cette attache un bouton-pression. La mère est comme boutonnée au contexte que lui construit le malhomme. Psychologiquement prise dans une tourmente, la femme est en effet attachée même quand elle est en fuite. Quand la mère est en fuite, la pression sur les enfants est de les amener à adopter un point de vue simple qui est que, globalement, leur mère est une salope qui veut faire souffrir leur père qui les aime. Les phases de séduction, humiliation, violence et imploration sont alors utilisées envers les enfants pour obtenir leur appui. Quand elle n’est pas encore en fuite, les enfants sont balancés dans la mare des sentiments contraires qui baignent la famille, directement quand les sentiments leur sont adressés, indirectement quand ils sont balancés à la mère.

Parce qu’ils sont attachés à la mère, le père-vers a plus de force, il peut se permettre toute la violence qu’il veut car la mère est liée par deux consciences, sa conscience à elle et pour elle dans l’incertitude du comment devenir à nouveau, d’abord, et la conscience de son enfant ou de ses enfants dans l’incertitude de comment ils peuvent devenir sans leur père, ensuite. Mais surtout, rester c’est ne pas avoir à affronter le regard « social », le regard des autres, des proches ou non, parce que l’on ne peut pas ne pas se voir quand on est confronté au regard de l’autre. C’est la peur alors d’être confrontée à son propre regard de femme qui aura raté le choix d’un compagnon et qui aura raté le choix d’un père compétent pour ses enfants. C’est reconnaître s’être trompée gravement, d’avoir perdu et d’avoir à s’expliquer encore et encore.

Affaiblie par l'image d'elle-même que lui dicte ce compagnon violent et humiliant qui prétend sans cesse que sans lui elle ne vaut rien, elle finit par y croire et croire que rien ne vaut la peine d’être tenté.A l’opposé, elle pense avoir des ressources suffisantes pour renverser le cours de la violence, pas seulement parce que, finalement, elle est capable de la supporter, mais aussi parce que, dans une sorte de réaction de survie, elle se fait forte d’en être capable. C’est peut-être une illusion mais se faire forte n’est pas seulement tenter de se persuader pour pouvoir accepter son destin. C’est penser vraiment en être capable, « se faire forte » repose en effet sur une éducation fondée sur les notions de bien et de mal où le bien, répété dans le temps pour faire face au mal, est censé en venir à bout.

C’est aussi avoir les capacités intellectuelles pour voir clair dans la situation, pour analyser et comprendre d’où vient sa frustration, pour relativiser sa brutalité, pour se permettre alors d’en avoir pitié et tenter de rendre un peu de dignité au père, du moins aux yeux de ses enfants. Il se présente d’ailleurs à eux comme quelqu’un qui a souffert, qui n’a jamais été heureux, qui n’a jamais été aimé avec un contexte familial défavorable, avec des proches qui l’ont empêché d’avancer… Mais se faire forte dans ce contexte, c’est être forte toute seule et cela ne suffira jamais sauf à sacrifier une bonne part de son humanité, autrement dit, de sa culture, de sa vie sociale, de sa vie… de son ego. Le problème est que sa détermination peut paradoxalement conduire à la résignation et non pas à une rupture salvatrice.

L'illusion n’est pas d’être forte, elle est de croire qu’il va suffire d’être forte pour survivre et, même, de croire que ce sentiment vient de son tempérament alors même que pour une bonne part, il a été forgé par le contexte en yoyo sentimentaire que lui impose son compagnon. En réalité, force mentale il y a, mais l’illusion est dans ses effets : elle croit en effet pouvoir le changer à terme. Sa volonté est un élément qui contribue à la pérennité de la relation de force qu’il lui impose.

Vu de loin, on peut ne pas comprendre pourquoi Gabrielle n’a pas saisi l’occasion de l’accident pour rompre définitivement. On peut ne pas comprendre, certes, mais on comprend bien en regardant près : c’est parce qu’elle a des valeurs, par exemple, celle de ne pas abandonner quelqu’un en perdition, y compris quand le quelqu’un est un crétin… elle ne sait pas encore que derrière le crétin se cache en fait le malade et que là est le problème. C’est aussi, on l’a dit, parce qu’elle est forte mentalement et se fait forte d’être capable d’être forte. C’est parce que, dans cette période de sa vie, elle n’a pas le recul pour prendre la mesure de la turpitude du malhomme, pour comprendre que l’homme est incurable.

Elle est, il est vrai, une héroïne de la vie ordinaire. Mais, il convient de ne pas oublier que l’homme est talentueux en mal, il a repéré depuis longtemps la jeune fille au tempérament affirmé et assez aimante pour convenir à sa maladie. Il sait sans le savoir, autrement dit, il sait quasi-instinctivement qu’il peut attirer certaines femmes, plutôt intelligentes et éveillées sur le monde, débrouillardes. Il sait que ce genre de femmes, elles sont nombreuses, sont celles qui sont le plus capables de vivre les tempêtes psychologiques qu’il leur fait vivre pour qu’il puisse vivre lui-même. 

Tempêtes psychologiques consistant pour elles à être capables d’être totalement soumises tout en étant plus fortes que lui et sa maladie, de payer le prix de cette force qu’elles lui opposent par des humiliations à répétition – humilier lui donne de l’énergie - et d’être suffisamment sensibles aux implorations répétées jusqu’à harcèlement pour céder à un renouveau auquel lui-même finit par croire avant de recommencer immédiatement le cycle maudit.

Il vient un moment où une rupture plus affirmée s’effectue, où Gabrielle ne cède plus aux implorations, où elle résiste avec détermination à l’absence de résignation du compagnon, où elle s’installe dans un chez-elle et non pas chez sa maman, où, en un mot, elle est autonome. L’autonomie, elle connaît, puisque son compagnon a été incarcéré deux années et, de plus, il est plutôt du côté des bouches à nourrir que de celles des mains qui produisent puisque son activité principale est de se droguer doucement au cannabis (zamal) et à l’alcool et, il est vrai, des petits boulots de temps en temps. 

Mais la rupture n’est pas une rupture de tout. Si la violence physique n’est plus possible car la femme n’est plus là et qu’il n’y a plus de corps à battre, une relation nouvelle s’engage rythmé par le temps alloué à chaque parent pour la garde des enfants par la Justice. Chez ses trois filles, il se produit des petits chocs qu’elles encaissent bien mais seulement en apparence car le mal fait son œuvre dans la durée. Pendant ce temps, la mère tente de faire les choses dans les règles de l’art, du droit et de la morale, avec l’idée que les enfants ont besoin de voir et de vivre le père. 

Mais le malhomme ne se résigne pas à l’idée d’une séparation qu’il vit, non pas comme une conséquence normale de son comportement brutal, mais plutôt comme une véritable injustice qu’il ressent sincèrement, une insulte en quelque sorte à son statut d’homme et surtout comme une mauvaise appréhension de sa véritable valeur. Par une inversion spectaculaire des faits, il croit sincèrement – c’est là sa maladie - que son comportement n’a pas à être remis en question, que c’est un malentendu, une hypocrisie de sa femme car ce qui lui arrive est totalement sa faute à elle. Pour lui, en effet, sa violence est due à une réaction normale justifiée par cette résistance à la volonté de l’homme qu’il est de faire d’elle la femme parfaite et adaptée à la vie avec lui. Il clame alors que justice lui sera rendue par ses enfants à qui il va apprendre au fur et à mesure qu’ils grandissent à haïr leur mère pour le mal qu’elle a fait à leur père.

Maintenant, les enfants passent chez lui les vacances et certains weekends, il est certes violent et régulièrement sous effet des drogues – alcool et zamal – sans être totalement déchiré toutefois, c'est son état ordinaire. Il dit aimer ses enfants et quand ils sont chez lui, c’est dans la même « cour » que sa mère, frère et sœur, dans « sa maison » maintenant, maison que Gabrielle a construite et payée pendant son incarcération. Il y a une ambiance, pas de règles, on fait ce qu’on veut question hygiène, on regarde les écrans à volonté, y compris la nuit quand Michelle à 11 ans commence à aller sur les réseaux sociaux discuter la nuit entière avec son « petit copain » à peine plus âgé qu’elle.

Son père lui a acheté un téléphone depuis ses 10 ans, elle se débrouille comme elle peut avec la WIFI de sa maman. Elle ne quitte plus son téléphone et d’ailleurs, quand par la suite sa mère a tenté de limiter le temps d’écran par une rupture du WIFI, son père lui a payé un abonnement. Quand elle y passe ses nuits, Gabrielle tente de l’en empêcher, elle confisque le téléphone mais Michelle se rebelle, elle se connecte sur une tablette ou tout ce qui est possible tout en menaçant sa mère d’aller vivre chez son père si on ne la laisse pas faire comme elle veut. C’est la genèse de la crise d’autorité, la métamorphose, le début d’un rapport de force entre l’enfant qui se fait adulte en état de choisir « le » parent qu’elle veut et la mère qu’elle somme de céder sous peine de la quitter pour aller vivre chez son père.

Chez son père, les weekends ou pendant une partie des vacances, tout est permis, d’autant que tout ne l’est pas chez la maman.  Voir à volonté son petit copain qui a changé entretemps, elle a 12 ans, sur les réseaux sociaux jour et nuit sans limite, faire les magasins, elle aime bien, elle est coquette et traitée en adulte. D’ailleurs Michelle n’a plus voulu rentrer chez sa mère car celle-ci imposait des règles impossibles : travailler à l’école, travailler les devoirs, limiter le temps sur les réseaux sociaux, dormir la nuit, limiter les visites du copain, etc.

Il est un âge sans doute, vers 10 ans souvent, où les règles parfaitement intégrées de l’enfance commencent à être remises en question en même temps que sont remises en question l’autorité en général, celle des parents en particulier car, séparés ou pas, les deux parents font autorité dans la tête de l’enfant. Cette remise en cause de l’autorité est une étape nécessaire à la construction d’une identité saine. L’intégration des règles fait d’autant plus son chemin que l’autorité est cohérente et que le jeune expérimente la justesse des exigences dans un monde où les sources d’autorité, pour divergentes qu’elles soient, vont à peu près dans le même sens. Quand les parents se contredisent de façon criante, parce qu’ils font autorité tous les deux, le parent qui impose les règles les plus contrariantes est alors déchu de son autorité au profit de l’autre, d’autant plus facilement si l’enfant ressent que sa décision de déchoir sa mère est encouragée.

Pour un homme rejeté par une certaine femme et dont la vie n’avait de sens que dans la possession humiliante de celle-ci, voir ainsi son enfant la rejeter et, inversement, le présenter à elle et au monde comme l’exemple même du parent normal comparé à la mauvaise mère « pas normale » qu’elle est, est la preuve inespérée d’une certitude qui venait tout juste d’être ébranlée par sa fuite du domicile : c’est bien lui qui est le bon parent et elle, la salope. Lui qui craignait les tribunaux n’hésite plus maintenant à en faire appel pour l’humilier davantage et tenter d’appuyer où ça fait mal. Désormais, Michelle est celle qui porte les paroles du père, beaucoup de paroles qui vont tuer symboliquement la mère.  Parfois plus que symboliquement, quand une mère ainsi désavouée est amenée au suicide, mais c’est sans doute plus rare. Dans tous les cas, elle en sera définitivement blessée. 

 Cette situation où on voit des enfants à qui un des parents propose un monde sans obligations et où le téléphone-réseaux-sociaux devient la pomme du paradis terrestre offerte sans limite à un jeune de 10 ans est un enfer devenu trop habituel. Cette pomme technologique tendue à une Ève ou un Adam de 10 ans est une chose nouvelle, une opportunité offerte à l’enfant d’une mise à sa disposition d’un monde distanciel qu’il tient alors passionnément dans la main et dont il ne se lasse pas d’ordonner la présentation selon son bon désir et le désir du père, désormais technologiquement présent en permanence. Le seul moyen d’échapper à cette présence du père, paradoxalement, serait d’être physiquement en sa présence.

Offert complaisamment par le père, défendable en ce qu’il a été acheté et offert pour de bonnes raisons qui sont des alibis qui font sérieux, pour mieux travailler les cours, pouvoir faire des recherches, être en communication avec le parent absent, etc., le smartphone devient un inespéré instrument de vengeance. Une pomme-phone offerte au bon moment suffit pour « faire d’une pierre deux coups » : discréditer la mère qui s’oppose à son usage et obtenir du coup la reconnaissance de l’enfant comme étant le seul parent légitime… une double déception et une vraie inquiétude sur le devenir de l’enfant pour le parent déchu. Une inquiétude aussi pour les autres enfants qui suivent en âge car si une a failli, pourquoi pas les autres ?

à suivre...

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