L'enfant mal-aimant, né de père violent (3)

C’est l’histoire actuelle et violente de deux femmes, deux mères, Dominique et Gabrielle, mais c’est probablement l’histoire trop silencieuse de beaucoup de femmes qui, comme mères, se voient brutalement désavouées. L'enfant a dix ans, un smartphone offert par un père qui avait battu leur mère il y a quelques années mais qui tient là sa vengeance. (3ème partie...)

Une rupture est d’abord une décision qui se distingue de celle d’une vie commune en ce qu’elle est souvent une décision unilatérale. Dans le cas présent, la décision est de mettre fin à une relation devenue cauchemar. Mais une relation est comme tissée de plusieurs fibres élastiques qui, souvent, ne se rompent pas de façon synchronisée car des liens persistent bon gré, mal gré. Celui des deux qui ne veut pas la rupture va jouer de ces liens pour essayer d’empêcher l’autre de jouir de sa liberté nouvelle.

Il ne s’agit pas seulement de cela, il s’agit aussi pour le malade de continuer à être lui-même, donc, à persécuter, humilier, harceler, faire du chantage et tenter de séduire à nouveau celle sans qui il est complètement désorienté, avec l’espoir qu’elle reviendra à force si ce n’est de force. Il lui faut pour cela mettre en œuvre beaucoup d’énergie malveillante et si, bien dosés et aux moments choisis, zamal et alcool l’aident dans ses manœuvres, il puise surtout sa force dans la conviction qu’il est l’homme de sa vie et que, sans lui, la vie de cette femme n’a pas beaucoup d’intérêt. Il ne cesse de le lui répéter. Une vie tellement sans intérêt que la mort serait alors pour elle mieux que la vie, il le lui dit aussi.

Il l’a menacé plusieurs fois, ses enfants aussi, à la maison comme sur la voie publique, par des menaces qui ne laissent pas de doute et qui en disent long. « Je mettrai une corde dans ton cou » lance-t-il en colère ou encore, lors d’une scène devant l’école des enfants « je vais te tuer tôt ou tard ». C’était une scène, juste après leur séparation, qui avait été filmée par une amie de la mère. Le gendarme à qui elle raconte cela lui dit : « il vous a touché ? Il y a du sang ? Vous êtes vivante ? donc, on ne peut rien pour vous ! D’ailleurs, votre ex-compagnon est déjà passé avant vous, il nous a prévenu que vous alliez venir ! On ne peut pas prendre votre plainte. Par contre, lui, il a le droit de porter plainte contre vous car vous n’avez pas le droit de filmer les personnes contre leur gré ».

La gestion de l’après-séparation nécessite une communication entre les deux parents, communication qui s’établit tant bien que mal, plutôt mal que bien, d’ailleurs, mais elle a le mérite d’exister de façon apaisée quand arrivent les phases d’imploration et de séduction. On rappelle que cette communication, ici, est fondée sur cinq phases qui se succèdent sur une période. Parfois la période est très courte et on va avoir par exemple cette succession de phases le temps d’une simple dispute qui finit bien et parfois la période est longue ou très longue. Ces phases de communication constituent un cycle : la séduction, l’humiliation, la violence, la rupture, l’imploration du pardon.

Cet apaisement permet à l’autre parent de négocier avec le malade un effort de règlement de petites choses concernant cet après-séparation, de petites administrativités ou d’éducation des enfants. Il ne veut pas faire l’effort d’officialiser auprès de la Caisse d’Allocation Familiale (CAF) la séparation, il trouve tous les prétextes pour cela, notamment qu’il a un problème de voiture. Peu importe, elle lui propose de l’emmener, elle a une voiture qui fonctionne. Il voit là une occasion de se rapprocher d’elle, côte à côte dans la voiture. Leurs trois filles sont restées dans la famille du papa.

Dans la voiture, il n’arrête pas de vouloir la convaincre de renoncer à ses intentions, il l’implore sans fin de renoncer à aller à la CAF, il ne faut pas que leur relation se termine, il faut tout recommencer, il parle, il pleure, il menace. Elle ne cède pas et continue sa route. Elle roule à 110 km/h sur la voie de gauche et, d’un coup, il tire violemment sur le volant, la voiture fait plusieurs embardées, elle résiste au coup de volant, freine, la voiture finit près d’un mur à droite. Un camion arrive, s’arrête tant bien que mal mais les protège d’un sur-accident. Gabrielle est tétanisée. Il prend le volant.

Elle retrouve ses esprits longtemps après, exige et obtient qu’il lui rende le volant. Elle est en colère maintenant. Assis à côté d’elle, il lui dit tranquillement qu’il voulait qu’ils se tuent pour « qu’on finisse ensemble ». Gabrielle raconte cette histoire à la mère, frère et sœur de son ex-compagnon une fois de retour pour reprendre les enfants. « Ah-bon !  Il a fait ça ?», Telle est leur réponse. Gabrielle dit ne pas avoir raconté cela à sa propre famille par honte, par peur qu’elle lui reproche d’avoir encore voulu aider cet homme mauvais. Avec le recul, comment explique-t-elle son absence de réaction ? Elle pense avoir toujours ressenti de la pitié pour lui, dit-elle, quand il était en détention, quand après ses actes de violence, elle se retenait de porter plainte. Mais porter plainte pour quel résultat ?

Elle a juste pensé prendre un billet sans retour vers la métropole, c’est ce que font en général les femmes dans son cas quand elles le peuvent, il est vrai que dans cette situation, c’est une chance d’être réunionnaise. Dans l’autre sens aussi, d’ailleurs, quand une réunionnaise qui travaille en France se retrouve dans un tel piège, la pensée est que dix mille kilomètres de distance peuvent utilement servir à réussir une rupture. Ce n’est pas vrai dans les faits car un smartphone savamment offert par le père fait que le déménagement se fait de toute façon avec lui, il aura son porte-parole. On connaît ainsi le cas de ce petit homme bien élevé, arrivant à 9 ans avec sa mère de métropole, intelligent et éveillé qui, vers 10 ans a commencé à donner des coups de poing à sa mère qu’il traitait dans sa colère avec les mots du père maintes fois entendus, de salope et grosse connasse voleuse, pour pouvoir retourner en métropole chez son père qui, contrairement à sa mère, ne voyait aucun inconvénient à ce qu’il ne quitte plus son téléphone. 

Porter plainte pourquoi ? sur quel gendarme va-t-elle tomber ? Celui qui prend les choses à cœur, comprend, conseille, entreprend et soutient… mais dans l’impuissance des arguments offerts par la société, comme elle a pu en côtoyer, tout autant, un peu moins souvent, peut-être, que celui qui lui répond quand elle entend signaler une non-restitution d’enfant, vous voulez que je fasse quoi ? votre fille, elle veut rester chez son père. Je ne vais pas le forcer, c’est sa fille quand-même. Interloquée, quand elle lui demande son identité de gendarme, il se vexe et répond : j’ai été bien gentil avec vous cette fois. J’ai votre numéro et la prochaine fois je peux vous assurer que je le serai beaucoup moins.

C’est à ce niveau que l’impuissance à agir se fait sentir, quand elle a vécu plusieurs fois ces expériences négatives et déroutantes pour comprendre que son problème familial est à la fois courant et complexe et qu’il se heurte aux insuffisances d’une société qui n’est manifestement pas en état de le régler. Le traumatisme qu’elle et ses enfants subissent est continuel comme la crevaison lente d’une roue de voiture, cela ne semble vouloir s’arrêter qu’avec la crevaison complète. C’est un vrai traumatisme caractérisé par des cauchemars récurrents dans lesquels elle se voit retournée avec lui dans leur « chez eux » d’avant et dans l’impossibilité de s’en sortir malgré ses appels au secours et, au réveil, d’être à peine soulagée car le travail de sape auprès de ses trois enfants continue chaque jour. Et c’est un cauchemar éveillé.

Il n’y a pas que l’ainée, en effet, il y a aussi maintenant la cadette, Lucie, qui subit un harcèlement de la part du père qui est maintenant aidé en cela par sa sœur ainée, Michelle, pour qu’elle ne vive plus chez cette maman qui a abandonné leur papa si malheureux. Tellement malheureux que s’il fume du zamal et consomme de l’alcool comme il le fait, c’est de la faute à leur mère qui l’a quitté. Lucie qui est tiraillée entre un père malheureux et sa mère, tiraillée aussi entre sa petite sœur et sa sœur ainée qui serait bien rassurée sur sa décision d’avoir renoncé à sa mère si sa sœur cadette vient habiter elle aussi chez son père. Lucie qui, par conséquent, dit avoir mal et aurait préféré ne pas exister.

Il y a la dernière, Sarah, qui aura 11 ans dans l’année et qui ne veut plus aller chez son père parce qu’elle a peur. Elle lui a demandé, en effet, lors de son dernier séjour d’être moins méchant alors qu’il était violemment en colère parce que sa sœur Michelle ne quittait plus son smartphone. Il avait alors donné un grand coup dans le lit de Michelle, ce qui les avait un peu secouées. Sarah avait peur mais elle a appris à être courageuse, elle avait les mots pour cela, les mots de sa mère. Elle dit alors à son père que c’est bien de vouloir mettre des règles en place et de reprocher à Michelle de ne plus quitter sa pomme-phone, mais que sa façon de faire, « c’est con ».

Stupéfait d’entendre ce cri du cœur et sous stupéfiant, il leur crie alors avec colère que si c’est pour lui parler comme cela, qu’elles restent chez leur mère plutôt et qu’elles ne viennent plus. Sarah l’a pris au mot et ne veut plus y aller. C’est qu’elle a vraiment peur. Son père, dit-elle, leur avait montré un couteau qui se trouve dans sa chambre et leur avait dit : « ce couteau, c’est pour tuer votre mère ». Maintenant, Sarah parle de suicide à l’école. La maitresse a prévenu sa maman.

Le remède au mal est aujourd’hui un « tout ou rien ». Un tout quand l’assassinat a eu lieu, un rien avant. Une fois qu’il a eu lieu, en effet, la force publique sait se faire forte d’arrêter un pauvre crétin malade abasourdi persuadé d’avoir lavé son honneur – dont, d’ailleurs, il n’a jamais pris la mesure de la saleté –, persuadé d’avoir fait son devoir d’homme et de père bafoué et qui, tel un gorille en démonstration de force, se frappe la poitrine en clamant « c’est moi l’homme, vous m’avez sous les yeux ». Le mal aura vaincu. L’homme fera quelques années de prison ou d’hôpital psychiatrique. On n’en parlera plus.

Mais il existera un jour très certainement, il faut l’espérer en tous les cas, un dispositif de protection qui prendra toute la dimension du problème en amont du point de crise car une prise de conscience sociale de ce problème, il est vrai, est dans l’air du temps. Cette prise de conscience sera politique puis traduite en actions de prévention, bien entendu dès lors que l’on aura séparé les discours d’impuissance de ceux de l’action, dès lors que seront écartés les étendards verbaux de l’inaction politique comme : « on ne peut pas mettre un gendarme derrière tous les malades… » ou « on ne peut rien faire tant qu’il n’y a pas de sang… » ou encore l’imparable dénonciation désabusée du « y-a-qu’à ; faut qu’on » qui permet à tout décideur de se dédouaner honorablement.

La solution résidera, entre autres mesures adaptées, dans la démonstration au malade de sa maladie en sachant que l’un des effets de cette maladie, justement, est un déni qui trouve son renforcement dans l’ostracisme doux mais violent dont la femme est victime de la part de son entourage familial et, plus généralement, du système de protection sociale. Ainsi, le fameux « rappel à la loi » est vain et plus dangereux qu’utile pour faire face à cette maladie mentale.

à suivre...

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