«On ne fait pas ça à un camarade»

Journaliste au « Canard enchaîné », puis au « Monde », j'ai bien connu Jean-Michel Beau, le commandant Beau de l'affaire des Irlandais des Vincennes. Sa mort, jeudi 23 avril, me fait irrésistiblement penser au chemin qu’emprunta l’un des protagonistes de l’affaire Dreyfus, le commandant Georges Picquart.

Si rien n’est jamais entièrement comparable dans les destins des hommes, la mort de Jean-Michel Beau – le commandant Beau de l’affaire des Irlandais de Vincennes – fait irrésistiblement penser au chemin qu’emprunta l’un des protagonistes de l’affaire Dreyfus, le commandant Georges Picquart, héros du dernier film de Roman Polanski, J’accuse

Bombardé en 1885 chef du contre-espionnage militaire français un an après la condamnation pour haute trahison du capitaine Dreyfus, Picquart, bientôt promu lieutenant colonel, découvrit que le fameux « petit bleu », pièce qui avait permis de condamner Dreyfus, n’était pas l’œuvre de ce dernier ainsi que l’affirmait la justice, mais celle d’un autre officier, le commandant Esterhazy. Il fit part de sa découverte à ses supérieurs, lesquels lui enjoignirent de se taire. Soucieux de l’honneur de l’armée, Picquart s’exécuta.

Par passion partisane, antisémitisme ou médiocre opportunisme, les responsables de l’armée avaient laissé condamner un innocent, faisant tout ce qu’ils pouvaient pour que ce dernier ne soit pas blanchi. L’affrontement entre le haut État-Major et les partisans du condamné dura des années. Mais un jour Picquart « craqua » et raconta ce qu’il savait à l’un de ses amis, un civil, avocat de surcroît, qui alla le rapporter à l’entourage du capitaine Dreyfus. Cette démarche constitua un pas décisif vers la révision du procès, la libération du condamné et, enfin, sa réhabilitation. 

De part ses enjeux politiques comme de l’émoi qu’elle suscita dans la société française, l’affaire des Irlandais de Vincennes – Edwy Plenel en rappelle ici même les grandes lignes – n’est pas l’affaire Dreyfus, loin s’en faut. Mais toutes deux ont en commun le rôle qu’y jouèrent deux officiers mal-à-l’aise dans la gestion du lourd et finalement insupportable secret que leur commandait leur hiérarchie.

Lorsqu’éclata l’affaire des Irlandais de Vincennes, Jean-Michel Beau, fils de général et lui-même père de gendarme, venait d’être nommé à la tête de la prestigieuse section de recherches de Paris, l’équivalent, dans la gendarmerie nationale, de ce qu’est la police judiciaire parisienne. Coulé dans le moule – il avait commencé sa carrière comme officier de renseignement à Berlin – autoritaire et raisonnablement conservateur, confiant dans ses qualités de chef, le commandant Beau pouvait espérer une brillante carrière.

Et c’est sans gros remords qu’appelé à dresser les procès verbaux découlant de l’arrestation des Irlandais dans un appartement de Vincennes, il accepta d’écrire, à la demande de ses supérieurs, qu’il y était arrivé en même temps que le capitaine Barril commandant l’équipe du GIGN chargée du « saute-dessus » proprement dit. Les mêmes procès-verbaux assuraient qu’il avait lui-même procédé à la perquisition qui avait conduit à la découverte des armes cachées dans l’appartement.

Ce n’était à ses yeux que péché véniel, petite entorse à la procédure commandée par l’intérêt supérieur et, à ses yeux, légitime de l’État en lutte contre le terrorisme. Or c’est Barril qui, à l’insu de Beau, avait apporté les armes. Lorsqu’il l’apprit, Beau en fut mortifié. « On ne fait pas cela à un camarade», me dit-il souvent plus tard. Mais, comme Picquart, il se tu, évitant tout contact avec les journalistes qui le talonnaient. Et puis, un jour, comme Picquart, il craqua, prit contact avec nous dont il avait besoin pour l’aider à apporter la preuve du montage.

Débarqué de son commandement, relégué dans un obscur bureau de la sécurité militaire, à l’affût du moindre indice qui lui permettrait de confondre ceux qui l’avaient entraîné dans cette impasse, il ruminait, nous prenait à témoin, espérait un jour un débouché pour, quelques semaines plus tard, retomber dans la dépression. Ce furent des années de profonds doutes ; l’affaire qui rythmait sa vie était devenu son seul objectif. Sa vie personnelle en paya le prix – deux divorces !– sa santé aussi.  

Lorsque la vérité enfin éclata, il espéra avoir gagné. Las, les coupables ne furent même pas poursuivis. Il repartit en croisade, écrivit des livres, donna des interviews qui, espérait-il, relanceraient la machine. Mais le scandale était passé et les coupables, protégés par la présidence de la République et par l’esprit de corps, demeurèrent impunis. Comme Picquart, Beau ne parvint pas à briser ce mol compagnonnage du pouvoir politique et du pouvoir militaire. Mais à l’inverse de Picquart devenu, plus tard, général et ministre de la Guerre, Beau quitta l’armée le panache en berne, nommé in extremis lieutenant-colonel en guise de bulletin de sortie. 

Parfois un élément, à peine une information, le faisait sortir de son silence. « Vous avez vu ? Il fait encore des siennes ! ». «  Il » c’était Barril qu’il suivait toujours à la trace. Il batailla encore contre cet ennemi intime lors du procès des écoutes téléphoniques. La cellule élyséenne qui en était à l’origine l’avait mis, lui et des milliers d’autres, sur écoute. Cela lui donna l’occasion de se porter partie civile et de gagner une manche contre ses adversaires condamnés à lui verser des dommages et intérêts. 

Mais pour le reste, même s’il ne le clamait pas, il savait désormais avoir perdu. 

Rien dans son parcours et dans sa formation ne le destinait à un tel échec. Gendarme engagé et formé pour faire respecter la Loi, il ne pouvait comprendre comment des coupables identifiés et localisés pouvaient encore échapper à la justice. Retiré dans le Sud, non loin de Montpellier, il appelait de temps en temps, m’invitant à passer quelques jours de vacances au soleil. Je ne l’ai pas fait et le regrette profondément aujourd’hui.

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