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Billet de blog 24 avr. 2020

Jean-Michel Beau ou le courage (et la douleur) de la vérité

Le lieutenant-colonel Jean-Michel Beau n’est plus. Décédé jeudi 23 avril, il incarnait le courage ordinaire de la vérité. Sans son aide, nous n’aurions pu, avec Georges Marion, révéler sous la présidence Mitterrand l’affaire des Irlandais de Vincennes et le scandale de la Cellule de l’Elysée.

Edwy Plenel
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Emporté à 76 ans par un cancer, au centre hospitalier de Lunel dans l’Hérault, Jean-Michel Beau fait partie de ces morts éclipsés par la comptabilité macabre du Covid-19. Il avait quitté la gendarmerie nationale en 1988 avec le grade de lieutenant-colonel. Mais, pour moi, il restera toujours le commandant Beau, son grade en 1982, lors de l’affaire dite des Irlandais de Vincennes, quand il était chef de la section de recherches de Paris-Minimes.

J’ai fait sa connaissance un soir du printemps 1985, en compagnie de Georges Marion, à l’époque au Canard Enchaîné, avec qui j’enquêtais en tandem et qui me rejoindra par la suite au Monde (lire son témoignage ici). « Bonjour ennemi ! » : ce fut sa formule de bienvenue. Alors en poste à la Direction de la protection de la sécurité de la défense (DPSD, aujourd’hui DRSD), l’ancienne Sécurité militaire, il avait voulu cette discrète rencontre parce qu’il avait décidé de se battre. Avec l’aide, s’il le fallait, de ses pires ennemis : les journalistes dont les révélations avaient compromis sa carrière.

Jean-Michel Beau sur le plateau d'Apostrophes en 1989 © DR

Trois ans auparavant, à l’été 1982, Paris avait été ensanglanté par une vague d’attentats terroristes liés au Proche-Orient dont le plus meurtrier fut l’attaque antisémite du restaurant de Jo Goldenberg, figure de la communauté juive, rue des Rosiers. En réaction, François Mitterrand, élu chef de l’État un an plus tôt et premier président issu de la gauche sous la Cinquième République, annonça la création à ses côtés, au sein même de l’Elysée, d’une mission de coordination de l’anti-terrorisme confiée à un « super-gendarme », Christian Prouteau, ex-patron du GIGN, l’unité d’élite de la gendarmerie. 

Quelques jours plus tard, le 28 août 1982, la présidence de la République saluait, d’un communiqué tonitruant, des « arrestations importantes dans les milieux du terrorisme international ». L’opération avait été menée à Vincennes, dans la banlieue Est de la capitale, sous les ordres du capitaine Paul Barril, l’inséparable bras-droit de Prouteau. En guise de terroristes internationaux, trois militants républicains irlandais – Michael Plunkett, Stephen King et Mary Reid –, membres d’une organisation de gauche dissidente de l’IRA. Ils seront emprisonnés durant neuf mois, jusqu’à ce que cette fable s’effondre et que la procédure à leur encontre soit annulée. Car ce n’était rien d’autre qu’un montage pour faire du chiffre et impressionner l’opinion.

Non seulement les trois Irlandais n’avaient rien à voir avec les attentats, mais les supposées preuves matérielles – armes, explosif – avaient été apportées et déposées dans leur appartement par les gendarmes du GIGN venus les interpeller. Pour étouffer le scandale, il fallait un bouc-émissaire. Ce fut Jean-Michel Beau qui, en tant qu’officier de police judiciaire, avait cautionné la procédure de Vincennes alors qu’elle était toute entière irrégulière. Il avait agi par esprit de corps et de discipline, respectant l’injonction qui lui avait été faite que cette affaire devait tenir, coûte que coûte. Injonction venue directement de l’Élysée, où siègeait le chef constitutionnel des armées, et relayée complaisamment par une hiérarchie gendarmique ravie d’y avoir damé le pion à la police nationale.

Mais, à partir de 1985, Jean-Michel Beau refusa de porter seul un chapeau qui n’était évidemment pas le sien. Sa rébellion nous permit, avec Georges Marion, d’aller jusqu’au bout de cette histoire, en révélant la chaîne d’irresponsabilité qui avait conduit à ce fiasco lamentable via un ancien sympathisant égaré de la cause républicaine irlandaise, Bernard Jégat. Son point de départ se situait, hélas, au sein d’une rédaction, celle du Nouvel Observateur, où l’on avait préféré jouer les supplétifs du pouvoir étatique, en transmettant avec empressement à l’Elysée un tuyau crevé, plutôt que de faire son travail de journaliste, en vérifiant et en enquêtant.

Son livre paru en 1989, un an après son départ de la gendarmerie

Dans cette débâcle, qui donnait crûment à voir les pathologies de ce présidentialisme qui gangrène toujours notre vie publique, le commandant Beau a sauvé l’honneur. Celui de son arme, à laquelle il restait fidèle fût-ce contre sa hiérarchie, et celui de la République, dont il défendit une haute idée qui ne s’accommodait ni du mensonge ni de la servilité. Il le fit en se battant contre lui-même tant tout son monde s’était effondré, celui d’un homme d’ordre et de discipline, d’un militaire contraint, pour son salut, d’affronter solitairement la lumière de la vérité après avoir été aveuglé par obéissance. 

C’est peu dire qu’il en paya le prix. Jusqu’à son dernier souffle, ses douleurs furent incommensurables, que ne suffisaient pas à apaiser les hommages rendus à son audace. Car, sans lui, nous n’aurions pu dévoiler toute la part d’ombre de la présidence de François Mitterrand. Sortie de route initiale des « gendarmes du Président » comme on les surnommait – les professionnels aguerris préféraient dire : ses « pieds nickelés » –, l’affaire des Irlandais fut en effet le fil qui nous mena jusqu’au cabinet noir qu’était la « cellule » de l’Élysée. Sous couvert d’antiterrorisme, elle était chargée de surveiller, espionner, écouter – écouter surtout et beaucoup –, les citoyens et citoyennes qui avaient le tort de déplaire à François Mitterrand ou d’inquiéter son entourage.

Au nom du Président, comme en monarchie l’on aurait dit « au service du Roi », et bien sûr en toute illégalité. Quand, en 2004 et 2005, eut lieu le procès des écoutes de l’Élysée, Jean-Michel Beau crut tenir sa revanche. Partie civile, il ne manqua aucune audience de ce marathon judiciaire – près de quatre mois – dont la tenue n’avait été rendue possible que par la disparition du principal donneur d’ordre, François Mitterrand lui-même. Il espérait trouver une réhabilitation par la condamnation de ses persécuteurs. Préfets ou généraux, ils furent bien condamnés, à de courtes peines de prison avec sursis et à de faibles amendes, ne faisant d’ailleurs même pas appel tant les faits les accablaient. Mais le commandant Beau n’en fut pas moins amer.

Car, s’en tenant à sa saisine restrictive – la violation de l’intimité de la vie privée –, le tribunal considéra dans son jugement que les écoutes incidentes dont le commandant avait fait l’objet – notamment lors de ses conversations avec des journalistes, Marion ou moi pour l’essentiel – ne concernaient « en rien l’intimité de sa vie privée ». La justice qui avait voulu le rendre coupable de l’affaire des Irlandais lui refusait, au final, le statut de victime auquel il avait droit.

Dans Le journaliste et le Président (Stock, 2006), où j’ai réuni tous mes écrits sur le long feuilleton de cette affaire d’État, j’écris à la toute fin ceci : « Le commandant Beau – selon son grade de 1982, quand sa vie a basculé – devrait rester serein. Le concernant, ce que la justice n’a pas pu ou n’a pas su dire, l’histoire l’a déjà dit et écrit. À l’opposé des allégeances et des soumissions, il aura incarné ce courage ordinaire qui sauve les principes et laisse périr les privilèges. »

Journalistes, nous ne sommes rien sans nos sources. Ce sont elles qui prennent les vrais risques et qui, parfois, ne s’en remettent jamais. Adieu Jean-Michel, et merci.

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