L'arsenal juridique actuel pour lutter contre l'antisémitisme est suffisant

Au cours du conseil municipal de Strasbourg du 22 mars dernier a été débattu de l’adoption éventuelle de la nouvelle « définition opérationnelle » de l’antisémitisme proposée par l’Institut Racisme et Mémoire de l’Holocauste. Depuis ce jour, on assiste à de multiples prises de position souvent très virulentes et univoques contre ce vote. Analyse par Bernard Aghina et Georges Yoram Federmann.

Au cours du conseil municipal de Strasbourg le 22 mars dernier - celui-là même de la désormais fameuse subvention pour la construction de la mosquée Millî Görüs – on a aussi débattu de l’adoption éventuelle de la nouvelle « définition opérationnelle » de l’antisémitisme proposée par l’Institut Racisme et Mémoire de l’Holocauste (IHRA). Cette résolution proposée par Jean-Philippe Vetter a été rejetée par 39 voix contre 19 et 1 abstention.

Et depuis ce jour, on assiste sur les réseaux sociaux mais également dans les colonnes du journal local, à de multiples interventions prolongeant ce débat, à des commentaires ou prises de position souvent très virulentes et univoques contre ce vote, contre la majorité municipale et contre la maire Jeanne Barseghian.

C’est pourquoi nous avons souhaité livrer ici une opinion différente, revenir sur certains arguments présentés et approfondir un peu le sujet de cette « définition IHRA » et ses développements.

Un débat très caricatural

Quand on va tout d’abord sur le compte Facebook de Jean-Philippe Vetter, l’auteur de la résolution, on ressort atterré de découvrir la teneur des contributions et le niveau général de haine et d’insulte qui y règne : ceux qui ont refusé cette définition IHRA seraient des antisémites caractérisés, et d’ailleurs la preuve, ce sont les mêmes qui veulent subventionner les musulmans ; bien des contributeurs demandent aussi quelle serait la procédure pour destituer Jeanne Barseghian de son poste de maire… Et quand un interlocuteur ultra-minoritaire, un avocat colmarien très au fait du sujet, ose argumenter en sens inverse, on lui dénie le droit de parler car il n’est pas juif !

Bien plus mesurée mais pourtant problématique, la tribune publiée dans les Dernières Nouvelles d'Alsace du 3 avril de Catherine Trautmann consacrée à l’affaire de la subvention à la mosquée Millî Görüs (« Il est urgent de réparer et réconcilier ») établit elle aussi un lien entre le vote de cette délibération mosquée et la non-adoption de la définition de l’IHRA : « De plus le rejet par le groupe Écologiste et Citoyen de la définition de l’antisémitisme représentait une incompréhension de la sensibilité personnelle et collective des juifs strasbourgeois. Laisser penser que Strasbourg (…) pourrait ne pas s’opposer à la contestation même de l’existence de l’État d’Israël ne pouvait être ressenti que comme une agression. »

Cette formulation est très problématique car tout simplement mensongère : à aucun endroit de la définition opérationnelle de l’IHRA il n’est question de la contestation de l’existence de l’Etat d’Israël , Catherine Trautmann reprenait là une fausse information déjà présentée comme argument principal par Jean-Philippe Vetter au conseil municipal.

Pourquoi ces contre-vérités ? A qui profitent-elles ?

Dans ce journal encore, le 17 avril sous le titre « Sortir des ambiguïtés dans la lutte contre l’antisémitisme », il est question d’une lettre des conseillers municipaux d’opposition Pierre Jakubowicz et Rebecca Breitman à la maire de Strasbourg : ils s’emploient à refaire la séance du conseil municipal en contestant violemment les arguments développés par la majorité pour rejeter la résolution Vetter, notamment l’évocation de la « Déclaration de Jérusalem ».

Ce texte publié en mars dernier a été élaboré précisément à cause des nombreuses contestations de la définition de l’IHRA de 2016 apparues en Israël et dans le monde. La Déclaration de Jérusalem (JDA) est l’aboutissement d’un travail très sérieux réalisé en réponse et en complément à la définition de l’IHRA pour mieux déterminer ce qui peut ou non être qualifié d’antisémitisme. Et notamment en ce qui concerne Israël, les exemples cités sont bien plus nombreux et précis que ceux de l’IHRA.

Mais pour les deux conseillers municipaux, il est « choquant » d’évoquer ce texte et les centaines de signataires, intellectuels et personnalités israéliennes et du monde entier sont disqualifiés comme « d’extrême gauche » certains mêmes ayant « des prises de positions effrayantes qui laissent sans voix ».

Ce qui laisse sans voix ici à Strasbourg, c’est bien plutôt cet extrémisme et cette virulence d’une partie de l’opposition municipale qui ne voit dans les idées des autres que des « tentatives maladroites de justification »

Revenir aux textes

Et si on remplaçait les procès d’intention et les polémiques sur des phrases imaginaires par une lecture honnête des documents concernés ? Sur la question cruciale de savoir si critiquer Israël c’est être antisémite ou non, reportons-nous au texte même de la définition de l’IHRA qui dit deux choses :

« L’antisémitisme peut se manifester par des attaques à l’encontre de l’État d’Israël lorsqu’il est perçu comme une collectivité juive. Cependant, critiquer Israël comme on critiquerait tout autre État ne peut pas être considéré comme de l’antisémitisme. »

Toutefois parmi les exemples d’antisémitisme, elle cite :

« le traitement inégalitaire de l’État d’Israël, à qui l’on demande d’adopter des comportements qui ne sont ni attendus ni exigés de tout autre État démocratique ».

On sait qu’Israël se décrit fréquemment comme la démocratie la plus avancée (ou parfois la seule) du Moyen-Orient. Il serait ainsi pour le moins paradoxal de nommer antisémites ceux qui exigeraient de cette démocratie des comportements différents, en particulier dans les territoires occupés illégalement…

Sur ce même thème, la Déclaration de Jérusalem (JDA) est bien plus explicite et donc plus « opérationnelle » en citant d’abord comme « exemples à première vue antisémites » :

7. Tenir les Juifs collectivement responsables de la conduite d’Israël ou traiter les Juifs, simplement parce qu’ils sont juifs, comme des agents d’Israël.

8. Demander à des personnes, parce qu’elles sont juives, de condamner publiquement Israël ou le sionisme (par exemple, lors d’une réunion politique).

9. Supposer que les Juifs non-israéliens, simplement parce qu’ils sont juifs, sont nécessairement plus loyaux envers Israël qu’envers leur propre pays.

10. Nier le droit des Juifs de l’Etat d’Israël à exister et à s’épanouir, collectivement et individuellement, en tant que Juifs, dans le respect du principe d’égalité.

Mais elle cite aussi parmi les « exemples qui, à première vue, ne sont pas antisémites (que l’on approuve ou non l’opinion ou l’action) » :

13. Une critique d’Israël en tant qu’État, fondée sur des preuves. Cela inclut ses institutions et ses principes fondateurs. Cela inclut également ses politiques et ses pratiques, à l’intérieur et à l’extérieur, comme la conduite d’Israël en Cisjordanie et à Gaza, le rôle qu’Israël joue dans la région, ou toute autre manière dont, en tant qu’État, il influence les événements dans le monde. (…) Ainsi, même si c’est controversé, il n’est pas antisémite, en soi, de comparer Israël à d’autres cas historiques, y compris le colonialisme de peuplement ou l’apartheid.

14. Le boycott, le désinvestissement et les sanctions sont des formes courantes et non violentes de protestation politique contre les États. Dans le cas d’Israël, elles ne sont pas, en soi, antisémites.

Au conseil municipal, un débat de bonne tenue

Celles et ceux qui veulent en savoir plus peuvent visionner l’heure et demie de débat sur le sujet au conseil municipal du 22 mars : ils seront peut-être alors comme nous étonnés et agréablement surpris par la qualité des échanges et des arguments, notamment l’émouvante intervention de Jeanne Barseghian et celle très fournie et documentée du premier adjoint Syamak Agha Babaei. On est bien loin des invectives et des anathèmes qui ont suivi…

Il n’est pas contestable que la question du racisme et de l’antisémitisme est brûlante aujourd’hui et que des manifestations nouvelles apparaissent en rapport avec la perception d’Israël. Mais quand un jeune graffeur strasbourgeois portant un tee-shirt marqué « Israël » a été agressé l’été dernier, il n’y a pas eu besoin d’une nouvelle définition pour que cet acte soit jugé antisémite et que la dénonciation soit unanime, y compris au sein du conseil municipal.

Et s’il apparaît vraiment utile de préciser les choses et de prendre acte solennellement sur le sujet dans les assemblées locales - comme il en est question à un prochain conseil de l’Eurométropole et peut-être à nouveau au conseil municipal – alors pourquoi ne pas proposer au débat cette Déclaration de Jérusalem (JDA), un texte qui lève les ambiguïtés et sera certainement accepté par les élus de gauche : nul doute alors qu’un vote unanime pourrait être obtenu.

Nous sommes convaincus que cela nous permettra de lutter contre tous « les séparatismes », de travailler à une plus grande compréhension des aspirations et des peurs des différentes communautés religieuses locales, mais aussi de rester lucidement critique en ce qui concerne les politiques étrangères et intérieures de pays comme la Turquie, la Russie ou encore Israël.

Bernard Aghina,
Georges Yoram Federmann : http://judaisme.sdv.fr/perso/gyfeder/index.htm

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