Le capitalisme, plus meurtrier que le coronavirus ? En marche vers le symbiocène

Le texte et l’échange qui suivent ont été rédigés en avril 2020 au pic de l’épidémie de Covid (il y avait alors 180 patients en réanimation à Strasbourg). Ils auraient pu dater, mais après réflexion, ils n’ont, hélas, pas perdu de leur actualité et de leur acuité. Essayons de recontextualiser

 

 

 

 

Le contexte écologique et idéologique général est celui, nous pouvons l’admettre, de l’anthropocène[1].

L’origine du désastre mondial actuel se situerait dans les premiers siècles du second millénaire chrétien. Selon Lynn White[2], c’est le christianisme qui aurait livré la nature à notre appétit sans limites. « Dans l’antiquité, chaque colline avait son propre genius loci, son gardien spirituel, (…). En détruisant l’animisme païen, le christianisme a permis l’exploitation de la nature dans un climat d’indifférence à l’égard de la sensibilité des objets naturels. Une forme d’encouragement puissant à l’exploitation intensive du monde naturel, placé à la disposition de l’activité humaine ». D’importants transferts écologiques s’opèrent à l’intérieur des empires : l’arbre à pain est déplacé de Tahiti aux Antilles, le thé chinois se retrouve en Inde, le mérinos, mouton espagnol, est introduit en France et en Angleterre. Les plantations de canne à sucre à grande échelle, se développe, au brésil d’abord, puis aux Caraïbes, fondées sur le travail des esclaves.

Plutôt que d’Anthropocène, Anna Tsing parle de Plantationocène pour désigner l’ère géologique actuelle. L’époque où les bouleversements de la planète sont imputables à notre espèce débuterait avec la colonisation des Amériques et les plantations à grande échelle qui l’accompagnent.

 

Y aura-t-il assez de lits de réanimation l’hiver prochain ?

 

L’épidémie de Covid 19 nous a fait entrevoir la possibilité pour certains, l’impératif pour d’autres de construite « le monde d’après », plus solidaire, altruiste et généreux pour les « petites mains » et les « premiers de cordée et de corvée », qui se sont avérés essentiels et vitaux durant la crise.

Mais l’ultralibéralisme n’a cure de nos états d’âmes et sa mécanique dévastatrice s’est remise à l’œuvre. Sans morale et sans pitié et sans aucun scrupule ni remord. « D’un point de vue économique, la Maison Blanche et le Congrès ont convenu d’un plan de sauvetage d’une valeur de 2 000 milliards de dollars. De ce montant, plus de 500 milliards de dollars iront aux grandes entreprises - avec 60 milliards de dollars uniquement pour les compagnies aériennes. En comparaison, environ 125 milliards de dollars seulement sont consacrés à la santé. Il faut savoir par ailleurs que ce sont près de dix millions de travailleurs qui se retrouvent au chômage depuis l’explosion de la crise, sachant que ces chiffres n’incluent que ceux ayant demandé des indemnités de chômage - et n’incluent pas, donc, les millions de travailleurs sans-papiers qui ont probablement perdu leur emploi mais ne sont pas éligibles au chômage. Il s’agit de la plus importante vague de suppressions de postes depuis la Grande Dépression. À titre de comparaison, les États-Unis ont vu 12 millions d’emplois supprimés entre 1930 et 1932… soit autant qu’actuellement, et ce en deux semaines seulement ! »[3]

 

Plus de 1 400 « Covid » étaient hospitalisés en « réa » ou soins intensifs au 5 octobre, au plan national, soit 1 000 de plus qu’au premier septembre 2020. Des modélisations de l’Institut Pasteur montrent que, si la trajectoire de l’épidémie reste la même, les hôpitaux de plusieurs régions seront débordés d’ici le 1er novembre.

Les pouvoirs publics et le ministère de la santé affirment pouvoir atteindre les 12 000 lits, mais pour faire face à ce défi, il faudrait enrôler 24 000 infirmiers et 10 000 aides-soignants[4]. On en est bien loin.

Je n’ai pas les moyens de prédire l’évolution de l’épidémie mais je constate que les pouvoirs publics continuent à gérer les effets désastreux de cette crise au jour le jour, en renforçant leurs pouvoirs de police et l’organisation du contrôle social, tandis que les citoyens, dans une grande proportion, subissent les effets de ces restrictions de liberté sans protester ni créer les conditions d’une solidarité et d’une fraternité accrue pour les plus vulnérables d’entre nous.

 

Demain le Symbiocène ?

 

Que cela ne nous empêche pas d’appeler de nos vœux la venue du symbiocène[5]. « L’anthropocène a été une ère de domination humaine sur tous les autres systèmes terrestres, et aussi le début de notre propre destruction. A l’opposé, le symbiocène s’envisage comme notre réintégration harmonieuse aux principaux systèmes terrestres. Il est fondé sur la symbiose, une manière de vivre en harmonie avec les autres espèces. » Pourrons-nous nous reconnecter « symbiotiquement au reste de la vie ? (…) » Mettons-nous « en marche » pour la réalisation d’une « pandémie d’émotions positives, une nouvelle politique de coopération et d’entraide »[6].

Pas besoin d’attendre, comme l’arrivée du Messie, le vaccin contre la Covid 19 si nous devons être responsables d’« une épidémie de soins », que nous espérons et que nous appelons de nos vœux, de nos engagements et de nos prières.

 

G Y Federmann

11 octobre 2020

 

Collaboration entre chirurgiens et médecins anesthésistes/réanimateurs en période de pandémie à Covid-19 aux hôpitaux universitaires de Strasbourg

Extraits du texte publié en avril 2020 dans Pratiques n° 90 Pandémie Covid-19 : les ressorts.

Auteurs : C. Muccioli, E. Noll, J. Pottecher, P. Diemunsch, P.A. Liverneaux

 

La pandémie à Covid-19 a considérablement modifié les pratiques médico-chirurgicales en un temps record. Malgré un système hospitalier en crise et un déménagement de site récent, les médecins, comme tous les soignants des Hôpitaux universitaires de Strasbourg (HUS) ont fait preuve d’une capacité d’adaptation exemplaire. Les anesthésistes-réanimateurs ont recentré leur activité principalement vers la réanimation pour augmenter significativement les capacités d’accueils des patients graves. En parallèle, les chirurgiens ont stoppé toute activité réglée et ont vu leur activité d’urgence diminuer drastiquement, limitant les accès du bloc opératoire aux strictes urgences traumatologiques, infectieuses, ou carcinologiques.

Dans ce contexte, les rapports entre ces deux professions complémentaires ont été bouleversés. […] Du fait de la pandémie à Covid-19, les chirurgiens, privés d’une grande partie de leur activité, se sont sentis désœuvrés, inutiles voire dépressifs. Aux HUS, ils ont tout naturellement proposé de se mettre au service des médecins anesthésistes-réanimateurs (MAR) afin de les soutenir dans certaines de leurs tâches chronophages.

Dans cet esprit, un groupe de renfort […], composé d’une centaine de personnes, a été activé. […] Cinq actions ont été définies.

L’action 1 consistait à appeler les familles au téléphone afin de leur donner des nouvelles de leurs proches. […] Les patients conscients, hospitalisés dans les services de médecine, gardaient un contact téléphonique avec leurs familles. En revanche, aucun contact direct n’était évidemment possible avec les patients sous assistance respiratoire, la plupart étant placés en coma artificiel. Il était donc essentiel de maintenir un contact avec les familles au moins deux fois par jour. […] Certains chirurgiens se sont concentrés exclusivement sur l’action 1 pendant toute la semaine, ce qui leur permettait d’établir un lien étroit avec les familles et de bien connaître les dossiers de leurs proches, mais aussi leur histoire personnelle. […]

L’action 2 consistait à synthétiser les dossiers médicaux des patients sortant de réanimation afin de faire gagner du temps aux MAR. […]

L’action 3 consistait à participer à la décision d’admission des patients en unité de réanimation et en unité de soins critiques, ainsi qu’à établir le niveau d’engagement thérapeutique dans un contexte à Covid-19 à partir d’une échelle de fragilité clinique de gravité croissante de 1 à 9. […]

L’action 4 consistait à effectuer des retournements de patients en décubitus ventral ou dorsal selon les décisions des MAR pendant les réunions. Le décubitus ventral permet une meilleure aération des zones pulmonaires dépendantes, facilite le drainage des sécrétions, optimise le rapport ventilation sur perfusion et améliore ainsi l’oxygénation artérielle. Tous les participants étaient donc préalablement formés aux procédures institutionnelles de protections individuelles. Chaque manœuvre à haut risque de contagion était accomplie par six personnes sous la direction d’un MAR. […]

L’action 5 consistait à enquêter sur les patients transférés vers d’autres établissements de soins en France […] et à l’étranger […]. L’objectif était d’une part de donner des nouvelles de ces patients aux équipes soignantes et d’autre part de préparer leur éventuel retour aux HUS après stabilisation. […]

La coordination des cinq actions était assurée par un interne de chirurgie […]. La participation aux actions était fondée sur le volontariat. Les appels à participer aux semaines suivantes étaient envoyés régulièrement aux membres du groupe de renfort. Un calendrier était rempli en fin de semaine pour la semaine suivante et actualisé au fil de l’eau. […]

 

L’efficacité du groupe de renfort pouvait être mesurée quantitativement par le nombre d’actions réalisées, mais c’est sur le plan qualitatif qu’elle était le plus évidente. Ainsi, les relations entre les différents corps de métiers de l’hôpital se sont nettement améliorées, avec une quasi-absence de conflits et une reconnaissance mutuelle des efforts accomplis dans le même sens : sauver des vies. Les chirurgiens.ennes, les MAR, les infirmier.ère·s et les aide-soignants.e·s ont fait preuve d’une capacité et une rapidité d’adaptation exceptionnelles, malgré la fragilité du système hospitalier, en crise depuis des mois voire des années. Mais il n’y avait pas que des côtés positifs. En particulier, la confrontation à des situations difficiles pouvant aboutir aux décès de certains patients constituait une source de souffrance partagée par tous les soignants. […]

 

Au sortir de la crise, la reprise des activités à court terme se fera progressivement, d’une part parce que les personnels épuisés auront besoin de repos, d’autre part parce que l’hypothèse d’une deuxième vague nécessite la plus grande prudence avant de redéployer les personnels soignants vers leurs activités d’avant la pandémie. Enfin, à moyen et à long terme se pose la question de l’avenir de l’hôpital public universitaire, constamment tiraillé par des injonctions paradoxales, toujours faire plus et mieux avec moins de moyens. Ce modèle productiviste et managérial devra être complètement revu au risque de voir exploser le système de santé, pilier important de notre démocratie.

 

Encart

Philippe, merci pour ce texte collectif qui témoigne avec pragmatisme et lucidité des capacités d'adaptation des équipes hospitalières face à une menace sanitaire. Cette expérience traumatique collective va-t-elle nous encourager à protéger, solidairement, encore mieux, l'hôpital public au décours de la crise ?

Philippe Liverneaux : On pourrait dire que la crise sanitaire déclenchée par le coronavirus a révélé certaines défaillances structurelles de notre service public hospitalier, dont les objectifs comptables de maîtrise des dépenses ont montré leurs limites pendant la crise du Covid-19 et doivent être remis en question afin d’instaurer une nouvelle gouvernance centrée sur des objectifs stratégiques, telle l’autonomie de l’Union européenne en matière de production de biens médicaux, sans oublier la nécessaire revalorisation des salaires du personnel soignant, un des moyens de retenir les anciens et d’attirer les plus jeunes dans la profession.

La tarification à l’activité (T2A) est devenue contre-productive. Elle a entraîné de l’inflation d’actes moins utiles et urgents.

Nous devons encourager une gouvernance collégiale des hôpitaux qui donne une meilleure part aux soignants et aux usagers. Nous devons redéfinir une stratégie globale de notre politique de santé au niveau national et européen et disposer d’une véritable autonomie et indépendance face aux menaces constituées par les futures crises sanitaires : en épidémiologie, en santé publique, en matériel médical et en recherches thérapeutiques et vaccinales.

Je rappelle, à cet égard, que nous ne disposons que de quinze jours de stocks de l’anesthésiant Propofol® (diisopropylphénol). L’exemple de Boris Johnson devrait inciter à réflexion, puisqu’il s’est retrouvé sous respirateur « allemand » et aux bons soins d’un infirmier « portugais ». J’insiste aussi pour redonner tout son poids à l’OMS.

Nous avons, face à ce drame collectif, l’occasion exceptionnelle de faire bouger les lignes.

 

Tu as évoqué le fait que les « chirurgiens privés d'une grande partie de leur activité, se sont sentis désœuvrés, inutile voire dépressifs ». Comment cela s'est-il traduit et quelles traces affectives et psychologiques cela laissera-t-il ? Quels enseignements pour la suite ?

Nous avons pris plus conscience de l’importance capitale du travail d’équipe et avons compris que nous pouvions nous mettre au service de nos collègues anesthésistes-réanimateurs.

Nous avons dû descendre de notre piédestal et prendre conscience que la noblesse ne résidait pas seulement dans l’excellence de la technique, mais aussi dans l’invention de nouveaux métiers au service de la survie de certains usagers hospitalisés en réanimation et de la qualité des rapports humains instaurés téléphoniquement avec les familles.

Il s’agira de faire fructifier le fruit de ces expériences au-delà de la fin de cette crise.

 

Propos recueillis par Georges Federmann et publiés dans Pratiques n° 90 Pandémie Covid-19 : les ressorts.

[1] L’Anthropocène est une époque de l'histoire de la Terre qui a été proposée pour caractériser l'ensemble des événements géologiques qui se sont produits depuis que les activités humaines ont une incidence globale significative sur l'écosystème terrestre. C’est la première fois qu’une espèce vivante se trouve en position d’être à l’origine de sa propre disparition.

[2] Les racines historiques de notre crise écologique de Lynn White (1967) In Science repris par Le Monde du 24 juillet 2020, page 29

[3]https://www.revolutionpermanente.fr/Etats-Unis-le-capitalisme-plus-meurtrier-que-le-coronavirus

[4] François Béguin, Chloé Hecketsweiler, Camille Stromboni, Réanimation, une promesse intenable, Le Monde, 7 octobre 2020

[5] https://www.letemps.ch/culture/glenn-albrecht-pandemie-une-lecon-devons-accepter

[6] Glenn Albrecht, Laure Noualha, La solastalgie et autres néologismes, Yggdrasil, No 5 (sur 12), p.39

Texte accueilli en 2020 par la revue Espoir ( Colmar)

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