Le deepfake de Christophe Guilhou embarrasse au Cameroun

Deepfakes et politique (suite). L’ambassadeur de France au Cameroun, Christophe Guilhou, s’est retrouvé au cœur d’une polémique après qu’un deepfake de lui ait été diffusé sur les réseaux sociaux. «La République française, c’est la puissance de tutelle qui a colonisé le Cameroun» dit cet avatar synthétique.

Soyons honnête, la ficelle est un peu grosse. La vidéo de 5 minutes 21 secondes diffusée sur Facebook montre l’ambassadeur tenant des propos qu’aucun représentant de l’État français ne pourrait tenir. Normal, il s’agit d’une vidéo réalisée à l’aide de l’application talkr dont le logo est visible en permanence sur l’extrait posté. (ci-dessous la réponse de l’ambassadeur)

Le tweet de réponse de Christophe Guilhou, ambassadeur au Cameroun Le tweet de réponse de Christophe Guilhou, ambassadeur au Cameroun

La vidéo fait suite à une visite de l’ambassadeur au président Camerounais, Paul Biya (84 ans), en pleine pandémie de COVID-19. Les opposants au régime Camerounais affirmaient que la rencontre n’avait pas eu lieu et que les images diffusées à la sortie de sa réception par la télévision camerounaise publique étaient fausses. Paul Biya n’avait pas été vu depuis près de 5 semaines et la visite de l'ambassadeur venait empêcher une procédure pour vacance de pouvoir qui aurait pu bénéficier au parti d'opposition. 

C’est donc la première fois – à ma connaissance – qu’un deepfake est donc utilisé pour des raisons politiques dans un contexte impliquant la France ou un de ses représentants.

Des précédents dans le monde

La question des deepfakes en Afrique interpelle de plus en plus d’observateurs de la vie politique du continent. Cette année verra pas moins de 21 élections se dérouler entre le Cameroun, l’Égypte, l’Éthiopie, le Gabon, le Mali, le Soudan, le Togo et le Tchad et à cette occasion la vie démocratique sur les réseaux sociaux se radicalise et se polarise, laissant apparaitre les pratiques les plus extrêmes.

À ce titre, les deepfakes représentent certainement une cause d'inquiétude. Il y a quelques mois, c’est le Gabon qui était en proie au doute quand son président Ali Bongo était apparu à l’écran suite à une hospitalisation. Ses détracteurs avaient immédiatement invoqué les deepfakes pour justifier une vacance du pouvoir. D’autres politiques en Asie et en Europe ont été également victimes de rumeurs concernant leur apparition dans un deepfake ou ont vu leur image utilisée dans des montages vidéos impliquant l’utilisation de médias synthétiques 2.

La diffusion de cette vidéo manipulée pose encore une fois la question de la responsabilité des réseaux et notamment celle de Facebook qui, malgré de nombreuses déclarations rassurantes, laisse se propager des contenus manipulés à des fins politiques ou partisanes. À date, les deepfakes sont encore visibles sur de nombreux comptes de ressortissants camerounais ou de médias locaux comme d’ailleurs sur le compte Twitter de l’ambassadeur de France.

Cet article a été publié pour la première fois sur deepfake.media

 

Références


1. Talkr, Use audio or text-to-speech to create scenes with your favorite toys, pets, or celebrities talking!” IOS/Android

2. Sophie Wilmes en Belgique, Haziq Abdullah Abdul Aziz en Malaisie, ou Manoj Tiwari du Bharatiya Janata Party (BJP) en Inde, Jeremy Corbyn et Boris Johnson en Angleterre,  Joe Biden aux États-Unis

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