geraldholubowicz
Journaliste et chef de produit spécialisé en innovation éditoriale, j'étudie l'impact des médias synthétiques (deepfakes) sur la fabrique d'une culture visuelle numérique.
Abonné·e de Mediapart

31 Billets

0 Édition

Billet de blog 3 oct. 2020

Les deepfakes de Represent.us: la démocratie vit et meurt avec vous

Le 3 novembre prochain, les Américains sont appelés à voter pour désigner leur 46ᵉ président. À cette occasion, Represent.us, une organisation à but non lucratif qui se bat depuis 2012 contre la corruption et l’influence de l’argent dans les campagnes américaines publie deux vidéos, deux deepfakes, de Vladimir Putin et Kim Jong-Un.

geraldholubowicz
Journaliste et chef de produit spécialisé en innovation éditoriale, j'étudie l'impact des médias synthétiques (deepfakes) sur la fabrique d'une culture visuelle numérique.
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Les deux hommes apparaissent solidement plantés, l’un derrière son bureau, l’autre derrière un pupitre officiel du Kremlin, le regard planté dans la caméra. Avec calme, ils s’adressent à l’Amérique qui les regarde. « Vous pensez que nous tentons d’interférer dans le processus démocratique américain, mais la vérité, c’est que nous n’avons pas à le faire. Vos bureaux de vote ferment, vous ne savez plus qui croire, vous êtes divisés »… Un discours d’une minute qui met en lumière les défis politiques que traverse l’Amérique depuis près de 4 ans maintenant. 

Bien évidemment il s’agit de deux deepfakes que l’ONG a réalisés avec l’agence Mischief 1. Calqué sur le modèle de « In the event of Moon disaster » deux acteurs ont été engagés pour prononcer le faux discours, puis un créateur de deepfakes a été engagé pour réaliser le montage. Une dizaine de jours a suffi pour réaliser ce que des spécialistes des effets spéciaux auraient pu faire en un mois et pour plus cher. 2.

Dictators - Vladimir Putin © RepresentUs

Les deux vidéos sont aujourd’hui disponibles sur YouTube et Facebook sur les pages de Represent.us ainsi que sur un site dédié 3, mais elles étaient originellement programmées pour être diffusées après le premier débat Trump/Biden 4 sur Fox News, CNN, et MSNBC. Les networks en ont décidé autrement. Malgré la mention d’avertissement indiquant que les deux vidéos étaient des deepfakes, les pubs n’ont pas été vues à la télévision. La pédagogie n’était semble-t-il, pas assez claire.

Dictators - Kim Jong-Un © RepresentUs

L’analyse des commentaires postés sous la vidéo sur la page Facebook de l’organisation montre que certains se sont laissés bernés par l’illusion. D’autres semblent indécis sur la nature de la manipulation, d’autres enfin protestent contre la vidéo, invoquant un discrédit du message par l’utilisation d’un faux grossier.

Outre le fait que Represent.us joue dangereusement avec les frontières du réel, à l’instar d’Extinction Rebellion 5 qui avait détourné les déclarations de la Première ministre belge en début d’année, cet exemple illustre l’ambiguïté de ce nouveau format de contenu que sont les médias synthétiques :

  • Quand les networks traditionnels s’en méfient, les plateformes telles que Facebook ou YouTube (qui ont pourtant juré de lutter contre les deepfakes) diffusent ces vidéos.
  • La simple mention que ces vidéos ont été manipulées suffit-elle à exonérer les créateurs et les diffuseurs des potentiels effets de la tromperie sur les publics sensibles ou mal-informés ?
  • Se trouve-t-on ici dans le registre de la désinformation ou de la caricature, dans le message à caractère politique ou le militantisme ?
  • Quid de la liberté d’expression quand les télévisions censurent un contenu, non sur la base des propos tenus, mais sur la nature technique de ces vidéos ?
  • Les déclarations du candidat Trump, diffusées pendant le débat, ont-elles causé plus ou moins de dommages à la démocratie que ces vidéos si elles avaient été diffusées ?

L’arrivée des médias synthétiques dans le champ politique soulève nombre de questions épineuses pour les démocraties occidentales. Ils mettent nos systèmes de communication électoraux à l’épreuve et questionnent les populations sur la nature des changements qu’ils sont prêts à accepter en matière de débat public. Pour le moment les réactions relativement hostiles semblent indiquer que les deepfakes n’ont pas bonne presse en politique, mais pour combien de temps ?

Cet article a été publié pour la première fois sur deepfake.media

Références


1. Site de l’agence Mischief USA

2. « Deepfake Putin is here to warn Americans about their self-inflicted doom« , MIT Tech Review par Karen Hao le 29 septembre 2020

3. « Take it from a North Korean dictator: Democracy lives or dies with you », Represent.us, 2020

4. Le premier débat des élections américaines de 2020 a eu lieu le mardi 29 septembre 2020 à Cleveland.

5. Extinction Rebellion s’empare des deepfakes, 2020

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Migrations
La véritable histoire d’Omar Elkhouli, tué par la police à la frontière italienne
Cet Égyptien est mort mi-juin pendant une course-poursuite entre la police aux frontières et la camionnette où il se trouvait avec d’autres sans-papiers. Présenté comme un « migrant », il vivait en fait en France depuis 13 ans, et s’était rendu en Italie pour tenter d’obtenir une carte de séjour.
par Nejma Brahim
Journal — Éducation
Au Burundi, un proviseur français accusé de harcèlement reste en poste
Accusé de harcèlement, de sexisme et de recours à la prostitution, le proviseur de l’école française de Bujumbura est toujours en poste, malgré de nombreuses alertes à l’ambassade de France et au ministère des affaires étrangères.
par Justine Brabant
Journal — Europe
L’Ukraine profite de la guerre pour accélérer les réformes ultralibérales
Quatre mois après le début de l’invasion, l’économie ukrainienne est en ruine. Ce qui n’empêche pas le gouvernement de procéder à une destruction méthodique du code du travail.
par Laurent Geslin
Journal — International
Plusieurs morts lors d’une fusillade à Copenhague
Un grand centre commercial de la capitale danoise a été la cible d’une attaque au fusil, faisant des morts et des blessés, selon la police. Un jeune homme de 22 ans a été arrêté. Ses motivations ne sont pas encore connues.
par Agence France-Presse et La rédaction de Mediapart

La sélection du Club

Billet de blog
Faux aliments : en finir avec la fraude alimentaire
Nous mangeons toutes et tous du faux pour de vrai. En France, la fraude alimentaire est un tabou. Il y a de faux aliments comme il y a de fausses clopes. Ces faux aliments, issus de petits trafics ou de la grande criminalité organisée, pénètrent nos commerces, nos placards, nos estomacs dans l’opacité la plus totale.
par foodwatch
Billet de blog
Cochon qui s’en dédit
Dans le cochon, tout est bon, même son intelligence, dixit des chercheurs qui ont fait jouer le suidé du joystick. Ses conditions violentes et concentrationnaires d’élevage sont d’autant plus intolérables et son bannissement de la loi sur le bien-être animal d’autant plus incompréhensible.
par Yves GUILLERAULT
Billet de blog
L’aquaculture, une promesse à ne surtout pas tenir
« D’ici 2050, il nous faudra augmenter la production mondiale de nourriture de 70% ». Sur son site web, le géant de l’élevage de saumons SalMar nous met en garde : il y a de plus en plus de bouches à nourrir sur la planète, et la production agricole « terrestre » a atteint ses limites. L'aquaculture représente-elle le seul avenir possible pour notre système alimentaire ?
par eliottwithonel
Billet de blog
Grippe aviaire : les petits éleveurs contre l’État et les industriels
La grippe aviaire vient de provoquer une hécatombe chez les volailles et un désespoir terrible chez les petits éleveurs. Les exigences drastiques de l’État envers l’élevage de plein air sont injustifiées selon les éleveurs, qui accusent les industriels du secteur de chercher, avec la complicité des pouvoirs publics, à couler leurs fermes. Visite sur les terres menacées.
par YVES FAUCOUP