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Billet de blog 27 juin 2020

George Floyd et les deepfakes: la folle théorie de Winnie Heartstrong

Alors que le mouvement #blacklivesmatter continue d’agiter les États-Unis et se développe partout dans le monde, certaines voix de la droite américaine tendance Trump tentent – une fois de plus – de propager les théories complotistes les plus folles. Entre récupération politique et opportunisme, la thèse défendue par Winnie Heartstrong (Rep, Missouri) s’illustre comme étant la plus dingue.

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Photomontage de Winnie Heartstrong devant le capitole

La dernière folie en date nous vient du Midwest des États-Unis et plus précisément de Saint Louis, Missouri. Winnie Heartstrong 2, candidate du G.O.P au poste de représentante (l’équivalent des députés) du 1er district de l’état a publié le 14 juin dernier sur un site spécialement créé pour l’occasion un document de 23 pages 3affirmant que la mort de Georges Floyd est un coup monté utilisant des deepfakes. Ses conclusions résument parfaitement le reste de l’argumentation :

«Georges Floyd est bien mort. Mais il est mort en 2016 au Texas. En revanche Stephen Jesse Jackson (l’acteur remplaçant Georges Floyd) lui est bien vivant tout comme Derek Chauvin. Des preuves indiscutables suggèrent que Mr Jackson a joué le personnage de Mr Floyd dans la vidéo de son arrestation. En revanche, la personne dans la vidéo n’est ni Mr Jackson ni Mr Floyd mais un composite numérique des deux mettant en oeuvre la technologie des deepfakes. De la même façon, nous théorisons que l’officier Derek Chauvin dans la vidéo de l’arrestation est également un composite. Nous concluons que personne dans cette vidéo n’est en réalité une personne mais plutôt des composites numériques de deux ou plusieurs personnes pour créer de nouvelles personnes grace aux technologies de deepfakes.»

Un volumineux «rapport» de 23 pages

Voyons déjà d’un peu plus près ce que la candidate des républicains de Saint Louis a produit. Le fichier .pdf téléchargeable sur un site au nom de domaine interminable présente tous les codes du pré-print universitaire 4. Mise en page neutre, police de caractère classique, interlignage double, un Dr. (pour Docteur) précède le nom de l’autrice, renforçant l’autorité du document. Celle-ci serait bien détentrice d’un doctorat en philosophie obtenu en 2019 5 mais on est loin de l’expertise requise pour développer une thèse de 23 pages sur les médias synthétiques. Le reste du document ravira les conspirationnistes de tous poils.

Bienvenue chez les conspis

Du résumé on passe directement à la section 3, intitulée sobrement «la mort de George Floyd». Cette partie repose essentiellement sur le témoignage d’un avocat posté sur Facebook. Ce résident de Corpus-Christi, Texas, raconte qu’il connaissait très bien George Floyd puisqu’il était son avocat et que le dit Floyd était en réalité mort depuis 3 ans. Aucune expertise, aucune enquête, pas même une interview directe, rien pour éventuellement rendre le témoignage plus crédible.

La section 4 est consacrée au «Corps de George Floyd». Absence de tatouages, mannequin sans jambes, les théories les plus dingues se succèdent pour justifier une théorie fumeuse.

L’image du rapport Heartstrong comparant Jackson et Floyd. Les indicateurs de la seconde ligne ne reposent – on s’en doute – sur rien de scientifique.

Avec «L’arrestation de George Floyd», on rentre dans le dur. Heartstrong se lance dans une analyse comparative de deux visages prétendument semblables, celui de George Floyd et de son supposé double Stephen Jesse Jackson. C’est avec lui que la manipulation, un face swap hautement élaboré 6aurait été effectué. Après en avoir conjuré le FBI d’utiliser les preuves apportées dans le rapport pour enquêter sur cet avatar, elle survole les raisons de son implication supposée. Il se trouve que Jackson, également connu sous le surnom de «Captain Jack», est un basketteur champion de NBA (2003) qui a joué dans l’équipe de notre Tony Parker national, les Spurs de San Antonio 7. Ami de longue date de Floyd, Jackson est apparu à plusieurs reprises lors des hommages et des cérémonies en l’honneur de Floyd. Penser qu’il puisse avoir eu un rôle dans ce scénario irréel n’est pas défendable une seule seconde.

Après un court passage sur le danger des deepfakes, c’est au tour de Derek Chauvin, le policier responsable de la mort de George Floyd, de passer sous l’œil expert de la candidate républicaine. Ici on frise le ridicule puisque Heartstrong explique en détail que Benjamin Bailey, un présentateur très connu aux États-Unis du show télévisé Cash Cab diffusé sur Bravo, est en réalité la doublure du policier incriminé. Une affirmation qui repose sur l’expertise d’un certain Yaacov Apelbaum, CEO d’XR Vision, un laboratoire d’analyse d’image basé à New York.

Les résultats de diverses analyses vidéo sur les images de Derek Chauvin et Benjamin Ray Bailey (Source : Apelbaum) © Yacoov Apelbaum

Quand l’analyse très personnelle de Heartstrong conclue à la preuve irréfutable que Chauvin a été remplacé par un face swap de Bailey, l’expert new-yorkais arrive lui à une toute autre conclusion. Derek Chauvin est bien Derek Chauvin… c’est pour ça qu’on le reconnait sur la vidéo de l’arrestation. 8. Le document ci-dessus montre bien qu’il n’existe aucune ressemblance entre les deux (facial match: 21% – ear geometry match: 15%).

La suite du rapport explore les liens entre Chauvin et Floyd et fini par reprendre la bonne vieille thématique des «Crisis actors» apparue après le massacre de Parkland, Floride qui avait alors mis en cause les victimes médiatisées dont certains adolescents comme David Hogg 9. Cette théorie portée par des voix proéminentes du conspirationnisme américain comme Alex Jones a également été employée à l’occasion des attentats du Bataclan et de l’attentat du Marathon de Boston mais fut longtemps circonscrite à un public d’amateurs de théories du complot. La grande nouveauté des années Trump, c’est que certaines femmes et hommes politiques mineurs s’emparent de cet argument pour le faire exister dans ce qu’on appelle les médias mainstream aux États-Unis. C’est notamment le cas de Winnie Hearstrong qui à l’instar de son président Trump 10, reprends la théorie dans son rapport.

Dur dur d’exister, qui est Winnie Heartstrong

Quelqu’un, quelque part a dû se dire que le nom de famille de cette afro-américaine de 30 ans serait un argument électoral de plus, un déclencheur de vote. Heart Strong, si le cœur est costaud, c’est qu’il ne manque pas de culot. La candidate se compare d’ailleurs volontiers sur les chaines YouTube, les podcasts qui veulent encore d’elle et sur son compte Twitter, à Alexandria Occasio Cortez, la charismatique représentante démocrate du 14ᵉ district de New York. Les deux femmes n’ont pourtant rien à voir.

La candidate à la primaire des candidats républicains de l’élection des représentants du Missouri semble loin de la désormais très connue AOC. Si elle a toutes les chances de remporter la primaire contre son adversaire le comédien Anthony Rogers, lui-même soutenu par un aide de camps de Trump inculpé à trois ans de prison 11, Heartstrong ne fait absolument pas le poids face à William Lacy Clay, le candidat Démocrate sortant, soutenu depuis 2001 par une ville très Libérale (à gauche, donc pro démocrate). Sa plateforme électorale, conservatrice, pro-life 12, ne lui porte pas plus chance. Heartstrong a tenté sa chance dans une précédente élection dans le Maryland où elle a essuyé un cuisant échec avant de rebondir dans le Missouri. Alors pour tenter d’exister, aux grands mots, les grands remèdes. Winnie Heartstrong s’est adossée à toutes les théories conspirationnistes en vogue, de la remise en question des tueries de Sandy Hook et de Fergusson jusqu’aux «false flag» ces histoires prétenduement élaborées de toute pièce par le FBI ou d’autres officines du gouvernement américain.

Heartstrong tente ici un positionnement conforme à celui de son Président, Donald Trump. Choquer, provoquer, perturber, utiliser la mauvaise foi, les mensonges, les rumeurs pour faire parler de soi. C’est là toute la stratégie d’une candidate désespérée.
Dans le cas de l’affaire Floyd, on ne pouvait pas faire plus abject ou farfelu. Les premiers tweets – trop infamants – ont été supprimés, les vidéos sur Viméo retirées 13, mais Heartstrong tente d’entretenir le buzz le plus longtemps possible sur d’obscures chaines extrémistes de droite comme celle de David Zublick ou Sensus Fidelium.

The Liar’s dividend

La lecture du rapport rédigé par Winnie Heartstrong interroge notre perception du phénomène des deepfakes. Tout d’abord, on s’aperçoit que la technologie derrière le mot «deepfake» n’est pas comprise et que les notions techniques élémentaires de la manipulation numérique d’image ne sont pas maitrisées. L’idée d’une science toute puissante, qu’on devine derrière la technicité de façade des arguments du rapport, est invoquée comme élément de preuve irréfutable en soutien de l’analyse. Elle sert d’écran de fumée rhétorique pour convaincre une audience crédule de la justesse des propos contenus dans le rapport. Paradoxalement, la parole de l’expert qui viendrai contre-dire l’analyse erronée serai rapidement qualifiée de partisane et immédiatement reléguée au rang des «complots du camps d’en face ».

Le second point concerne de ce que l’on voit et le consensus général qui se forme autour de cette réalité perçue. Celle qu’on désigne par chez nous comme «les faits ». Les deepfakes (on pense ici plus largement à tous les médias synthétiques) questionnent indubitablement l’authenticité des documents vidéos, sonores ou les photographies que nous pouvons découvrir en ligne ou à la télévision. Nous doutons de plus en plus de ce que nous voyons. C’est d’autant plus vrai que la société du spectacle chère à Guy Debord s’est focalisée sur le visuel 14 et que la montée en puissance des réseaux sociaux et les crises de confiances dans le personnel politique et les médias ont renforcé la défiance à l’autorité. Le populisme de Trump et des hommes de pouvoir de son acabit (Bolsonaro par exemple) a fini par imposer un certain laisser faire rhétorique. Au nom de la liberté d’expression, on peut désormais tout dire (ou presque) en tout cas, tous les mensonges sont permis à condition qu’ils soient dit avec suffisamment d’aplomb.

C’est ce que Yasmin Green appelle “the liar’s dividend” 15 ou ce que Lilian Edwards appelle l’effet de «plausible deniability» 16. Winnie Heartstrong, profite de cette embellie, de ce moment en suspension, où plus personne ne semble vouloir croire ce qui a été vérifié par des professionels fiables. Oui George Floyd a été victime d’une arrestation brutale par un policier motivé par un biais raciste. Aucune autre théorie ne tient face à la brutale évidence des faits enregistrés par les téléphones des passants ce jour-là

Le pouvoir de transformation qu’exercent les médias synthétiques sur notre réalité, de par leur simple évocation, dépasse l’objet produit et diffusé en toute confidentialité par quelques geeks ou artistes passionnés. Ce pouvoir prend place dans le concept que les deepfakes évoquent. Bien sûr, l’idée de la manipulation intraçable n’est pas nouvelle 17, mais les deepfakes ont donné corps à ce fantasme, ils l’ont rendu tangible (même s’il n’est pas quantitativement réel) et ont permis à des femmes ou des hommes comme Winnie Heartstrong de s’en emparer pour déployer un message politique populiste. 

Cet article a été publié pour la première fois sur deepfake.media

Références


1. Black Lives Matter est un mouvement politique militant contre le racisme systémique envers les Noirs. Il est apparu en 2013 aux États-Unis à la suite de l’assassinat du jeune Trayvon Martin

2. À lire: la fiche de Winnie Heartstrong sur le site américain Ballotpedia qui recense les candidats aux différentes élections que compte le pays

3. Le 26 juin, le document peut-être téléchargé sur investigatedeepfakefloyd.com via un lien dropbox

4. Dans le domaine de la publication scientifique, une prépublication est une version d’un article scientifique qui précède son acceptation par le comité de rédaction d’une revue scientifique – src : wikipédia

5. Reddit – 2020

6. Un échange numérique des visages de deux sujets dans une image, pour un effet humoristique.

7. La fiche wikipédia de Stephen Jesse Jackson 

8. “Down the Discreditation Rabbit Hole” par Yaacov Apelbaum, 9 juin 2020

9. “Where the ‘Crisis Actor’ Conspiracy Theory Comes From“, par Jason Koebler, Vice, 1er aout 2019

10. “How Donald Trump has enabled the outrageous ‘crisis actors’ conspiracy in Florida” CNN, 21 février 2018

11. “Roger Stone, ancien conseiller de Donald Trump, condamné à trois ans de prison“, le Monde, 20 février 2020

12. Le mouvement pro-life aux États-Unis est anti-avortement.

13. Un extrait de la vidéo publiée sur Parler, le réseau social de la droite conservatrice, est encore visible sur Twitter

14. Marshall McLuhan en premier et après Walter Ong ont compris la modernité comme l’aboutissement d’un long processus historique qui a conduit les gens à se fier massivement à leur vue.

15. Yasmin Green explains the “Liar’s Dividend”, un témoignage de la conférence the Front Lines of the Information Wars, co-organisée par la Columbia University et Poynter, le 5 septembre 2019

16. “The worry I have is that deepfakes are a way of creating chaos in the current disinformation climate […] but also they’ll create some sort of plausible deniability and that’s what I see as being the major aim,” said Professor Lilian Edwards” dans Sex, coups, and the liar’s dividend: what are deepfakes doing to us? par Hilary Lamb, E&T, 8 avril 2020

17. C’était même la base de série télévisée comme le fugitif ou x-files

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