Géraldine Delacroix
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Billet de blog 19 nov. 2015

Délicatesse

Etre un petit dégât collatéral. Eprouver le besoin de s’adresser à un spécialiste de PTSD, post traumatic syndrom disorder, après avoir passé sa vie, plus de la moitié de sa vie, avec un spécialiste de la chose. On ne se dit plus au revoir, à Paris, on se dit bon courage.

Géraldine Delacroix
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Etre un petit dégât collatéral. Eprouver le besoin de s’adresser à un spécialiste de PTSD, post traumatic syndrom disorder, après avoir passé sa vie, plus de la moitié de sa vie, avec un spécialiste de la chose. On ne se dit plus au revoir, à Paris, on se dit bon courage.

Ce vendredi soir je n’étais pas dehors. Enfin, plus. J’y étais avant, pas très loin mais ailleurs, une terrasse à quelques stations de métro. Un peu pompette, un enfant au lit, l’autre devant le match à la télé, je me suis couchée de bonne heure. Et puis j’ai voulu jeter un œil à Twitter, comme ça, comme d’hab, pour vérifier qu’il ne se passait rien, peut-être pour trouver quelque chose à lire avant de dormir. Il était 22h06 quand j’ai envoyé mon premier texto. Se relever, allumer l’ordi, enclencher la machine. Gérer les infos qui affluent, s’organiser avec les collègues, téléphoner, trier l’urgent de l’archi urgent, s’inquiéter pour ses amis, avoir des nouvelles de son troisième enfant, le premier en fait, l’aîné, en lieu sûr – ouf. Abandonner, finalement, vaincue par la fatigue, se dire que demain sera noir, être rassurée par des texto qui disent oui, ça va. Laisser un mot à l’enfant couchée trop tôt, la prévenir que le lycée sera fermé, que le monde a changé pendant son sommeil, au cas où je me réveillerais trop tard.

Samedi matin, lire et publier un superbe article écrit durant la nuit et qui la raconte. Laisser de quoi déjeuner aux enfants. Le marché, d’ailleurs il n’y a pas de marché, les courses du samedi, ce sera pour une autre fois. Toute la journée, faire ce qu’on peut, regarder les portraits des personnes disparues défiler sur Twitter, travailler, travailler, travailler. Mais je n’y arrive pas si bien, pas comme d’habitude, pas comme dans d’autres occasions. Rentrer pas trop tard, assez tôt pour discuter et dîner avec les enfants. S’inquiéter de nouveau pour de fausses alertes qui ont pourtant l’air vraies, ambulance et pompiers sont sur place, du côté ouest de Paris, où il ne se passe rien. Dormir, finalement, en sachant qu’au réveil je trouverai le récit de ce samedi en silence.

Dimanche, réveil plus tard qu’il n’aurait fallu. Premières discussions avec un camarade de travail, la journée est lancée, l’article publié. Le téléphone sonne. « Il y a eu un accident. » Le samedi soigner les blessures des survivants du Bataclan, le lendemain flancher, perdre le contrôle du volant, casser de la tôle, se faire mal. Je n’ai toujours pas rappelé la personne qui m’a prévenue, je n’ai pas bien compris qui elle était.

Un mail aux collègues, leur dire que j’arrête momentanément de travailler. Prévenir les enfants, je pars aux urgences, je ne sais pas quand je rentre.

Revenir forcément, débarrasser la table, se poser un peu, mais en fait non, vérifier qu’il reste encore quelque chose pour le soir au frigo. De nouveau, partir sans savoir quand je rentre. Il est 18h00 et Mediapart est presque vide, les enquêteurs enquêtent, les reporters sont en reportage, d’autres travaillent de chez eux. Prendre pour quelques heures les choses en main, relayer ses compagnons d’actu qui pourront peut-être dîner un peu moins mal. Suivre sur Twitter et dans sa boîte mail les paniques à République et dans le Marais. Discussion surréaliste. Il ne se passe rien à République. Mais si, j’y suis, je suis bloqué. Tous les gens sont partis. Le mouvement de foule a bien eu lieu. Pourquoi, je ne sais plus.

Il fait nuit, l’immeuble est vide, la canette de bière aussi. Les articles sont arrivés, publiés, il va falloir fermer, rentrer, prendre le métro… Envie de ne voir personne, espérer qu’ils dormiront tous à cette heure. Il n’y a pas foule dans les rames.

Lundi, partir de bonne heure, enseigner mon métier. Mais décidément rien ne se passe comme prévu. Il n’y a pas d’élèves et cela n’a rien à voir avec les attentats, juste une erreur de planning. L’école est inquiète, un de ses membres a perdu la trace de sa fille au Bataclan. Impossible de décrocher de mon mobile. Le métro dans l’autre sens, paperasses, hôpital, les courses qui n’ont toujours pas été faites, les retours du lycée. Au lycée, tiens, on avait le droit de fumer aujourd’hui. C’est lundi mais il n’y a pas Castle à la télé, il y a Pujadas, des paroles et des actes, Mélenchon que j' écoute au passage, les autres m'effraient tous...

Mardi les étudiants sont bien là. Mais la jeune fille ne reviendra plus. Sport, politique, médias, ce sont nos trois thèmes de travail pour toute l’année. Tous en lien avec vendredi. Il va falloir faire comme en vrai, produire vos propres informations, les jeunes. Sortir les caméras, les téléphones, écouter, noter, bouger. Moi, je prends pas le métro, me dit-elle. Les envoyer à Libé, leur trouver un interlocuteur au Monde, une élue à interviewer, trouver des angles, Wembley, stade de France. Vous y étiez ? Voilà le sujet. Racontez, faites vous raconter. Le papier est très bien. Il y en a un qui résiste et qui veut absolument parler de motocross. Soit. On ne va pas se battre.

J’ai prévu de passer place de la République, pour la première fois depuis vendredi. Je dois avoir le temps. Mais je m’y prends si mal que non, quand j’arrive il est trop tard, il y a des rendez-vous qui suivent. Je m’éloigne en culpabilisant vaguement, tu ne te recueilleras pas ma fille. Tu ne prendras pas tes propres photos. Tu as peut-être peur. Tu n’es qu’un petit dommage collatéral. Nous sommes des millions de petits dommages collatéraux.

Il nous faudra tellement de délicatesse. Je t’ai rencontrée. Tout le contraire de la violence. Il était temps. Ecrire. Vouloir. Je te rechercherai, délicatesse, je te retrouverai, je te cultiverai, je te donnerai, je te répandrai, et tu me le rendras.

(NB: billet légèrement modifié ce matin)

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