Géraldine Delacroix
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Billet de blog 20 mars 2021

Géraldine Delacroix
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Ici, autrefois, on vendait des œuvres d’art

Visite expresse, avant vrai-faux confinement, de deux expositions qui traitent chacune à sa manière de mémoire et d’actualité.

Géraldine Delacroix
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Puisqu’il n’est pas interdit de monter dans un avion, pourquoi ne pas projeter des films dans les appareils cloués au sol, faute de passagers ? Autrement dit, pourquoi ne pas les transformer en salles de cinéma ?

C’est la proposition faite à Air France par l’artiste Martin Le Chevallier, qui n’avait pas reçu de réponse à l’heure où nous écrivons ces lignes.

Depuis le rejet d’une proposition artistique qu’il avait imaginée en 2009, ce dernier a peu à peu pris le pli de chercher les limites de l’acceptabilité des œuvres par les commissaires d’exposition, ou les jurys des appels à projets. Des « propositions réellement inacceptables » voient ainsi le jour à partir de 2009, comme la vente du pavillon français de la biennale de Venise, qui n’aura pas l’heur de plaire. Comme sera refusée par la Pologne, quelques années plus tard, la proposition de transformer son pavillon vénitien en église.

Réellement inacceptables ? On aurait, naïvement sans doute, pu imaginer qu’Audi se saisisse de la proposition suivante : « En 2017, je concoure pour le prix “AudiTalent Award”. Je propose au constructeur de voitures d’organiser une parade expiatoire : sur la route sur laquelle des tests ont révélé que la mesure des émissions polluantes des véhicules diesel était faussée, une procession de véhicules Audi implorerait le pardon des consommateurs. Le projet n’est pas récompensé. »

Le classeur des projets refusés.

En 2019, l’artiste s’adresse à plusieurs maires LREM et propose une solution à l’occupation des ronds points par les gilets jaunes, sous forme d’un « un ensemble de solutions sculpturales relevant de la “prévention situationnelle” . Il s’agirait de s’inspirer des dispositifs urbains destinés à éviter que des personnes s’allongent là où elles ne devraient pas. Ces nombreuses structures ou reliefs dissuasifs, placés au pieds des immeubles, sous les porches ou sous les ponts, sont à la fois ingénieux et inventifs », plaide l’artiste qui accompagne sa proposition de schémas explicatifs.

« Avez-vous un projet de rond-point dans votre commune ? Ou pourriez-vous envisager la rénovation d’un carrefour existant sur la base de ces propositions ? Si oui, je serais ravi d’en discuter avec vous », indique Martin Le Chevallier dans ses courriers.

Plusieurs mairies vont répondre, toutes vont décliner et plusieurs promettre de recontacter l’artiste au besoin. Aucune ne relèvera l’ironie de l’offre qui leur est faite.

Leurs réponses, et les autres, sont aujourd’hui archivées dans un classeur de type commercial en vente au prix de 100 euros.

Elles voisinent avec la proposition – refusée encore – consistant à descendre Jules Ferry du piédestal où il domine femmes et enfants, au jardin des Tuileries, pour le poser par terre, à côté, en réponse au souhait d’Emmanuel Macron d’honorer la mémoire des victimes de l’esclavage. Ou encore l’idée soumise au ministère des armées après un « appel à projets concernant des solutions innovantes destinées à lutter contre la pandémie de Covid-19 en France ».

L’exposition présente également des images réalisées pendant le premier confinement, en 2020, et d’abord postées sur les réseaux sociaux, simple constat, nous explique Martin Le Chevallier, de la « cessation de la folie productiviste » qui le préoccupe (1). De petites étiquettes vertes apposées sur les devantures de commerces non essentiels : « Ici, autrefois, on vendait n’importe quoi » sur une boutique nommée C’est deux euros. « Ici, autrefois, on gommait les visages » en vitrine d’un institut de beauté...

Métro Olympiades, Paris, France 17 Mars 2020. © Antoine d'Agata / Magnum Photos (Escalator)

Comment l’artiste s’empare-t-il de l’événement ? Comment le traduit-il formellement ? C’est à ces questions qu’essaye de répondre une autre exposition parisienne, où l’on pouvait voir, entre autres, quelques images et une très impressionnante vidéo du photographe Antoine d’Agata. Lui aussi a travaillé en 2020 sur l’irruption de l’épidémie, la sidération du premier confinement et la violence de la maladie telle qu’elle a surgi dans les services hospitaliers.

Pour ce faire, d’Agata a utilisé une caméra thermique qui, pour de bon cette fois, a gommé les visages, ne laissant transparaître que l’âme – si l’on peut dire.

La vidéo s’intitule « La vie nue ». La musique agace l’oreille, la pulsation rythme l’inquiétude. La vitesse des images évoque celle de la submersion par le virus, de la rue à l’hôpital sourd une mélopée électro-hospitalière. Puis viennent l’orgue et la mort, les images arrêtées, le refroidissement des couleurs et du tempo. Une respiration se fait entendre, mais est-ce vraiment cela ?

On voudrait confronter le président de la république à cette perception de la pandémie, on voudrait qu’il s’émeuve enfin.

«LY 13 / Kiste LY 12», Raphaël Denis, 2019. © G. Dx

A quelques pas de là, dans la salle voisine, trois bustes de femmes s’effacent derrière toiles et cordes. Leur force évocatoire se dirige vers de multiples directions, mais en cette veille de reconfinement il saute aux yeux que ces femmes sont masquées. L’histoire qui les porte est pourtant toute différente, mais pas moins dramatique, c’est celles des œuvres spoliées, disparues, détruites pendant la seconde guerre mondiale, objet d’un important travail de l’artiste Raphaël Denis (dont d’autres travaux sur le même thème sont également visibles).

Mais déjà les portes des galeries, commerces non essentiels, se sont refermées, c’est l’ironie du sort.  

(1) L’exposition présente «Obsolete Heroes», une série de portraits à date de péremption aléatoire de hérauts de l’obsolescence programmée, portraits éphémères dont nous avions déjà parlé ici.

  • La stratégie du râteau, Martin Le Chevallier, Galerie Jousse entreprise, Paris. Initialement prévue jusqu’au 3 avril.
  • Des Formes et l’Histoire, Antoine d’Agata, Nicolas Daubanes, Raphaël Denis, Julien Prévieux, Galerie Gradiva, Paris. Initialement prévue jusqu’au 30 avril, accessible sur rendez-vous.

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