Comment peut-on écrire un article aussi mauvais ? Des experts qui n'en sont pas.

Un édito de N. Bouzou sur le l'Expansion traité de la méthanisation et est présenté sous le titre volontairement provocateur "Pour une politique écologique efficace et réaliste". J'ai décortiqué cet article qui n'est que dogmatique et révélateur de ces experts qui ne travaillent pas leur sujet et assènent des banalités sous couvert de leur soi-disant expertise.

Autant le dire dès le tout début du texte, je ne suis pas un lecteur de l’Express. Je ne lis donc pas les chroniques de Nicolas Bouzou. Ne voyez aucun ostracisme contre ce journal, mais on ne peut pas tout lire.

De bonnes âmes – connaissant mon gout pour la méthanisation - n’ont pu s’empêcher de me soumettre cet éditorial où « L’économiste et essayiste » au titre prometteur : « Pour une politique écologique efficace et réaliste ». Je vous invite à le lire avant de lire mon commentaire.

Après 20 ans de pratiques en matière de développement durable, je ne cherche aucune fonction de censeur, je cherche juste à comprendre comment quand on connaît si peu un sujet, on peut se voir proposer de telles tribunes.

Dès le titre, on sent le bluff. Pour tous les observateurs de la vie politique, on sait que les propos sont mensongers dès qu’ils utilisent des adjectifs qualificatifs. Donc j’instruis immédiatement le procès des mots « efficace » et « réaliste ». À ce moment je recommande l’excellent fascicule « Au nom du réalisme », paru aux Éditions UTOPIA, qui décrypte le réalisme et les immenses mensonges de la politique que l’on invoque en utilisant ce terme.

Ce qui est intéressant ici, c’est la nature différente de l’usage de ce mot. Dans le livre cité ci-dessus, il y est question du mensonge intentionnel pour dominer, influencer l’opinion publique. Idem pour le mot efficace, quand un politique emploie ce mot, c’est pour empêcher tout débat. "Comme ce que je dis est « efficace », tout ce qui n’est pas mon propos serait donc inefficace".

Mais à la lecture de l’éditorial, on ressent que ces précisions préliminaires cachent plutôt de l’incompétence.

 

Tout d’abord, il faut expliquer ce que sont le développement durable, l’écologie et les objectifs qui sont visés. Depuis une quarantaine d’années, les états, les ONG, et l’ONU ont produit des textes qui sont maintenant la référence. Que ce soit à Rio en 1992, les objectifs du millénaire de Lisbonne ou les 17 engagements du développement durable, tous ces textes mettent en premier objectif du développement durable la lutte contre la pauvreté. Je vois bien les tentatives pour réduire ces questions à des problématiques uniquement techniques, comme l’énergie, les pesticides ou le climat. Ces problématiques existent, sont graves, et il faut les traiter, mais la question environnementale ne se résout que dans une approche holistique.

Dès le premier paragraphe, notre essayiste, qui n’a pas dû travailler le sujet, cite les Pays-Bas ou la Suisse comme les pays parmi les plus respectueux de l’environnement.

OUPS !

Faut-il rappeler à notre économiste que ces deux pays sont considérés par les ONG comme des paradis fiscaux, ou, au moins, des optimiseurs fiscaux ? Or il est important de rappeler que les systèmes d’optimisations fiscales sont les premiers facteurs de création de pauvreté. En retirant de la ressource publique aux états, ils contribuent à diminuer la redistribution et donc à la capacité à lutter contre les inégalités, favorisant ainsi la pauvreté.

Les Pays-Bas et La Suisse fournissent des acteurs majeurs de l’agriculture industrielle, indifférents à tout esprit de durabilité. À ce point du propos, j’invite à lire Jean Ziegler, ancien rapporteur spécial à l’ONU et actuel vice-président du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies et ses excellents ouvrages « Une Suisse au-dessus de tout soupçon » ou « La Suisse lave plus blanc ». Cela donne une idée de l’exemplarité de ce pays si propre sur lui aux yeux de notre expert éditorialiste.

Notre homme veut donc démontrer que seul son raisonnement est le bon et pour cela, toujours dès ce premier paragraphe, tous ceux qui ne pensent pas ce qu’il va dire sont "des politiques déclassés ou des soi-disant intellectuels".

Je ne vous cache pas qu’à partir de ce point-là de ma lecture, je me suis concentré pour débusquer si je n’avais à faire, moi aussi, à un soi-disant intellectuel.

 

Le second paragraphe est dans la ligne du mépris de classe devenu assez courant aujourd’hui. En gros soyons condescendants avec les « jeunes gens adorables qui sèchent le lycée ». Alors que nous avons besoin de « de bataillons de jeunes ultra-compétents ». À la lecture, on ne sait pas en quelle matière, il faudrait qu’ils soient compétents. Mais le sens même du texte donne plutôt à penser qu’il faudrait des bataillons de jeunes ultra-obéissants.

 

Dans le troisième paragraphe, il est fait référence au Prix Nobel d’économie 2018 (William Nordhaus) pour justifier que pour faire de l’écologie il faudrait avant tout plus de croissance. Il en faut, je cite, pour « accélérer la recherche sur les batteries, moderniser les centrales nucléaires ou installer des bornes de recharge électriques ». Voir résumé l’écologie à ce petit bout de la lorgnette du problème global que nous avons devant nous, est tout simplement affligeant.

 

Mais dans le quatrième paragraphe, M. Bouzou fait son coming out et se déclare écologiste depuis longtemps. Pour preuve, il se concentre sur « la productivité des investissements verts et l’acceptabilité politique de l’écologie ». Il ne le dit pas mais c’est un des sujets de William Nordhaus. En guise de démonstration, il se concentre tellement sur la productivité des investissements verts qu’il ne prend pour seul exemple de voir comment ne pas sortir du nucléaire. Je n'avais pas souvent croiser de tels écologistes.

Fort heureusement dans le cinquième paragraphe et pour sortir du débat nucléaire / éolien / photovoltaïque, notre économiste se lance dans un plaidoyer pour le biogaz, technique novatrice... qui existe depuis des dizaines d'années.

Effectivement, c’est l’économiste que j’apostrophe ici, car c’est surprenant de ne pas connaître l’économie de ce genre de projets. Le biométhane ne verrait pas le jour à cause d’une réglementation tatillonne. Pour suivre cette filière depuis la fin de mes études d’ingénieur, je vois bien que la réglementation ou l’administration sont loin d’être les seuls problèmes.

Le premier problème est avant tout financier. Un économiste devrait savoir dire ça ! Pour faire du gaz avec des déchets verts, il faut une base de substrats, une recette que l’on fait méthaniser. Mais les lisiers de porcs ne fonctionnent pas comme les fumiers de vaches, qui eux non plus n'ont rien à voir avec les résidus d’abattoirs, eux-mêmes différents de ceux des laiteries. Chaque installation est une expérience industrielle différente. Il n’existe donc pas de modèle mathématique reproductible pour les banques. À l’inverse de l’éolien ou du photovoltaïque pour lesquels on connaît les gisements, projets pour lesquels on trouve toujours les banques, la méthanisation est un investissement à risques moins mutualisables. Je vous invite à aller voir une banque en présentant un projet de méthanisation, et vous verrez le manque d’enthousiasme que vous allez provoquer. En clair une unité de méthanisation n’est pas facilement « modélisable » et donc les banques, les investisseurs ne sont pas nombreux. Et il en va de même pour les subventions presque toutes liées au TRI (Temps de Retour sur Investissements) qui est très aléatoire pour la méthanisation.

Et la réglementation est d’autant plus tatillonne qu’il a fallu batailler fortement pour que les lobbies électriques et gaziers permettent d’intégrer dans les réseaux (électriques ou gaziers) ces nouveaux producteurs. Je connais des projets qui ont mis plus de 10 ans pour voir le jour.

C’est dommage qu’un économiste ne soit pas au courant de ces problématiques.

 

Dans le septième et avant dernier paragraphe, notre éditorialiste devient politologue, ce qui n’était pas précisé dans sa présentation. Il nous explique que l’acceptabilité politique passe par l’abandon de politiques punitives.

Par politique punitive (encore un adjectif), il faut comprendre que Nicolas Bouzou est contre toute taxation carbone. Là il ne cite plus son prix Nobel qui justement explique comment la mettre en place. Il est contre toute fiscalité écologique européenne… Car elles se heurteraient à un rejet populaire.

Pour être à mon modeste niveau de maire et dans la vie publique depuis une vingtaine d’années, je me sens autorisé à corriger quelque peu notre néopolitologue. Les gilets jaunes ont bel et bien entamé leur mouvement par le rejet de taxes sur les carburants qu’ils consomment tous les jours pour aller travailler. Non seulement, il n’y a pas eu de rejet de fiscalité écologique, mais bien au contraire, le débat sur cette question aura été très créatif. La taxation sur le kérosène des avions ne subit aucun rejet populaire, pas plus que la taxation du fuel des bateaux de croisières ou autres cargos. Au contraire, il m’a semblé lire un large consensus sur ces deux points.

 

Mais le summum de l’hilarité m’attendait dans le dernier paragraphe que j’imagine être une conclusion ou un parachèvement du coming out. Il faudrait, pour être efficace, promouvoir le télétravail dans les entreprises et dans le secteur public où notre expert le trouve inexistant.

En tant que maire, dans ma commune, il y a 17 salariés municipaux, et personne télé travaille. Je plaide coupable.

L’avantage des petites collectivités, c’est que l’on peut prendre les postes et les personnes un par un. Je me suis rendu compte que les ATSEM ne pouvaient pas télé travailler pour accompagner enfants et enseignants dans l’école. Les personnels d’entretiens ne télé travaillent pas, le personnel de la cantine non plus, ceux des espaces verts ne souhaitent tondre les pelouses communales de chez eux, ceux qui occupent des fonctions de maintenance des bâtiments non plus.

En fait j’ai 4 personnes qui sont aux postes administratifs de la commune. Il y a quelques années je leur ai proposé et dit mon accord sur le principe, mais aucune ne l’a souhaité préférant la convivialité du travail en commun.

Une des adjointes au conseil municipal est fonctionnaire, infirmière à l’hôpital de la ville préfecture. Je ne crois pas qu’elle envisage le télétravail, pas plus que son employeur.

Sortons maintenant de l’étroitesse de ma vision communale. Comment les artisans du bâtiment pourraient télé travailler, les commerçants de centre-ville ou de grandes surfaces, ceux qui mettent les produits en rayon, les professionnels de santé, les fonctions sociales ? Je n’ai jamais fait le compte, mais je pense que la très grande majorité des emplois ne sont pas possibles à distance.

Enfin, dans les « fonctions de bureau », pour connaître des candidats au télétravail, je vois bien à quel point il est souvent très difficile de faire accepter cela aux employeurs (privés comme publics). Et preuve que l’ambiance n’est plus forcément au télétravail, chez les pionniers de la Silicon Valley (comme toujours) on produit de moins en moins de télétravail ces dernières années. Ce n’est plus trop dans l’air du temps libéral actuel. L’heure est au contrôle. D’autant plus que dans ces quelques lignes, il n’est écrit aucune mesure. Le télé travail est présenté ici comme une incantation, rien de plus.

Et penser, comme notre essayiste, que le télétravail permettra de travailler plus sérieusement que dans un open space, relève du défi… écologique s’entend ! Ça fait rêver.

À mon tour d’arriver à une conclusion.

William Nordhaus aura été un prix Nobel de la paix sujet à controverses. Il dit que la taxation carbone nuit à la croissance. Mais il rajoute aussi qu’à long terme ce n’est plus si sur à cause des dommages causés dans le court terme et propose des pistes... pour la mettre en place.

Il dit aussi que la barrière des 2 °C est déjà perdue car l’action à mener a déjà trop tardé… comme la taxation carbone !

Quitte à s’appuyer sur un Prix Nobel, même controversé, autant être complet. Au fait, notre éditorialiste classe-t-il les scientifiques du GIEC dans les « soi-disant intellectuels » ?

Comment dans un plaidoyer qui s’octroie le titre aussi vaste « pour une politique écologique efficace et réaliste », comment arrive-t-on à ne pas parler d’agriculture, de mobilité, de déchets, de pollution, de pauvreté, d’éducation ?

 

La page de Nicolas Bouzou s’autoprésente par « Libre-échange par Nicolas Bouzou ». Il y est asséné des assertions (je ne peux pas écrire des vérités, tellement ces propos font preuve d’amateurisme). L’échange n’est pas libre car d’échange il n’y a jamais. Il est juste un oracle autoproclamé expert.

En introduction, il est dit que l’écologie est dominée par une moraline qui desservirait la cause. Les visions économiques qu’il défend appartiennent quant à elles à une bien-pensance plus dangereuse. C’est celle de la moraline qui dessert la très grande majorité des citoyens.

Condorcet avait écrit : « Toute société qui n’est pas éclairée par des philosophes est trompée par des charlatans. »

Ce sujet n’a pas été travaillé. Les propos tenus ici sont ceux que l’on pourrait entendre dans un café du commerce, c’est pour cela que Nicolas Bouzou est dans la seconde catégorie de Condorcet.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.