Pareto, Mandelbrot, le grand débat national et un peu plus de glyphosate

Après le débat de Souillac, le président s'est essayé à un débat avec des citoyens avec le jeu des questions réponses sur lequel je ne reviendrais pas. A cette occasion, il nous apprend que ses propres engagements sur le glyphosate ne seront pas tenus. Le ministre de l'agriculture est venu donner des chiffres rassurants. Je vous donne un autre éclairage de ce que pourrait révéler ces chiffres.

Qui est Pareto et quid de son principe ?

Pareto est un économiste et sociologue franco italien qui a donné son nom au principe éponyme. A partir d’observations empiriques, il avait formulé le constat que 20% des italiens possédaient 80% de l’Italie. Ceci allait créer la règle des 80/20. Cette règle n’a rien d’absolu, Pareto lui-même ayant montré qu’au Royaume uni, 30% des propriétaires possédaient 70% du pays.

Néanmoins cette règle traduit bien une disproportion que l’on rencontre souvent dans la vie. A un guichet 20% des usagers peuvent bien représenter 80% des problèmes. Ou bien 20% des gens qui trichent sur la TVA vont peut-être bien représenter 80% du total de la somme fraudée.

Il faut bien entendre par là que ces chiffres ne sont pas inscrits dans le marbre mais une faible proportion se retrouve à représenter un comportement ou un résultat fortement majoritaire.

Qui est Mandelbrot et que sont les fractales ?

Mandelbrot est un mathématicien franco-polonais qui a découvert les fractales, théorie selon laquelle des courbes sont invariantes en fonction de l’échelle à laquelle on les observe.

Celle-ci donne comme résultat surprenant que l’on ne peut pas mesurer précisément une frontière entre deux pays. Cela dépend du pas ou de la taille de ce que serait un bâton entre deux points successifs de celle-ci. Si on prend par exemple un point tous les 10 mètres pour déterminer où la frontière se trouve, et si on prend un point tous les mètres, il se pourrait bien que la deuxième frontière soit deux fois plus longue que la première. C’est le même problème si l’on mesurer une cote de bord de mer.

Attention un moment mathématique !

Il est intéressant d’appliquer Mandelbrot au principe de Pareto. Et cela donne des résultats intéressants. Partons du principe que 20% d’une population est propriétaire de 80% d’un patrimoine. Appliquons maintenant selon les fractales de Mandelbrot, une seconde fois le principe de Pareto à cette population de 20 %. Cela veut dire que 20% des 20 % initiaux, soit 4%, est propriétaire de 80% des 80% initiaux, soit 64%. Si on applique une nouvelle fois ce principe, cela donne les résultats suivants. 20% des 4% issus du résultat précédents, soit 0,8% de la population, sont propriétaires de 80% des 64%, soit 51,2%. Et on peut continuer plusieurs étages. En résumé quand une population à un comportement de Pareto à 80/20, il est intéressant de savoir que cela donne cette échelle de résultats

  • 20% propriétaire de 80%
  • 4% propriétaire de 64%
  • 0,8%, propriétaire de 51,2%
  • 0,16% propriétaire de 40,96%
  • 0,032% propriétaire de 32,8%

L’application permet de mesurer l’extrême concentration des comportements et des richesses sur un territoire donné.

Mais quel peut bien être le rapport avec l’actualité et la trivialité du grand débat national ?

Les mésusages et la méconnaissance de ces deux mathématiciens géniaux permettent de donner des chiffrages simples, et souvent faux par conséquent. Dans la vie publique, on aime bien la chose binaire : oui ou non, interdit ou autorisé, blanc ou noir. Mais la vie et les faits sont têtus, ils sont toujours gris, partiellement interdits ou autorisés, plutôt oui et plutôt non. A partir de là une loi est appliqué à 90%, les impôts sont payés par 98% des habitants, les gens votent à 75%. Bref, rien n’est tranché, net.

Comment se traduit des moments de vie politique à la lecture de Pareto et de Mandelbrot ?

Première application : le glyphosate.

Temps 1 : La décision, un seul maître à bord.

Le gouvernement dit, en 2021, fini le glyphosate. Il y a des mécontents, mais les choses sont claires, il y a une date butoir, un chiffre robuste.

Temps 2 : l’apparition d’une zone floue, un Jupiter d’un côté, plus de 300 Ponce Pilate.

L’opposition demande au gouvernement qu’un texte de loi arrêté cette date. Halte-là disent les députés de la majorité, la parole présidentielle sera respectée. On sera toujours à temps de voir au moment au cas où. C’est le début du mensonge.

Temps 3 : Le président aurait foiré.

Le président face à une question de gilet jaune conteste la parole présidentielle. On a cru un moment qu’il allait critiquer ce président irresponsable qui avait tenu de tels propos. Il a du penser un temps dénoncer les errements de François Hollande avant de se rappeler au dernier moment qu’il avait été le seul maître à bord de cette décision.

Temps 4 : il se pourrait bien que l’on ait tout foiré.

Le ministre de l’agriculture, pompier de  service, rappelle Pareto au bon souvenir du grand public, et nous dit que s’il ne reste que 20% des filières qui utilisent du glyphosate, ce sera une grande victoire.

Alors pourquoi le problème pourrait-il bien être beaucoup plus important que prévu ?

Lorsque le ministre, pompier de service se veut rassurant en présentant le progrès colossal en présentant que seulement 20% utiliseraient encore du glyphosate, cela donne à penser au grand public que le problème est en train se de résorber. Cela veut donner une image de gens responsables qui savent qu’il faut aller dans cette direction, et que les extrémistes qui veulent des échéances inatteignables sont des jusqu’auboutistes insupportables.

Il serait bon de rappeler que le premier « extrémiste » aurait été le président Macron dans ce raisonnement, mais c’est surtout une clé d’accès pour ne quasiment rien supprimer ou très peu.

Pareto et Mandelbrot, venez nous aider...

Imaginons maintenant que par le plus grand des hasards, les 20% des filières soient celles qui utilisent 80% du glyposate. Cela voudrait dire que là où il y avait 100 tonnes de ce poison intégré dans nos terres, là, où il aurait du y en avoir zéro, il se pourrait qu’il y en ait 80. Ce n’est plus le même scénario.

Imaginons maintenant que ce même ministre nous dise ; « oui mais en 2025, il n’y aura plus que 1% des filières qui utilisent ce cocktail chimique ! » Quel homme raisonnable et admirable ! Sauf que ce dernier pourcent pourrait toujours générer 64% du glyphosate actuel.

Je ne veux pas manquer l’occasion d’être provocateur, mais si ce dernier pourcent d’agriculteurs « obligés » d’utiliser ce cancérogène probable, pour être plus performant décide d’en utiliser deux fois plus sur leurs terres, il pourrait fort bien y avoir 128 tonnes là où il n’y en avait que 100 aujourd’hui.

Le chiffrage en pourcentage est le fossoyeur de la mesure. Tout est une question d’indicateur. En l’occurrence celui-ci est très simple, c’est la somme des tonnages de glyphosate acheté en France. Il existe une manière très simple de mesurer l’évolution à la baisse, ou pas de la consommation de ce produit dont la France et l’Europe ont décédé de se séparer.

A chaque fin de mois, il faudrait publier les tonnages de glyposate vendu durant les 12 derniers mois. Cela permettrait d’intégrer les variations saisonnières.

La raison pour laquelle cela ne se fait pas ? Un tel indicateur permettrait à la représentation nationale ou à un  journaliste de questionner le ministre sur les avancées réelles ou pas.

J’invite tous les parlementaires qui liraient cet article à faire cette proposition de loi.

 

Question : pourquoi personne ne parle de cela ?

Si vous en êtes arrivé à ce point du texte, c’est que vous avez du consacrer 10 minutes de lecture. Pour mémoire, dans le fameux grand débat de Souillac, on demandait aux maires d’éviter de faire plus de 5 minutes. Une interview à l’émission les 4 vérités, c’est moins de10 minutes. Le temps court est un vrai ennemi du fait démocratique.

Quant au glyphosate, je crains fort qu’en 2030, il s’en rependra toujours. Je suis presque prêt à parier que des études « contradictoires » viendront obscurcir le sujet. Bien joli que nous ne finissions pas avec un ministre de l’agriculture qui finisse par déclarer que fort heureusement, nous n’avions jamais abandonné le formidable produit qu’est le glyphosate.

Application numéro 2 : la fraude fiscale.

Les travaux de Piketty, Landais et Saez ont mis en exergue que c’est dans les 1% les plus riches que se situaient les problèmes de fiscalisation. Si on applique maintenant la règle de Pareto sur les impôts et que l’on disent que 20% des contribuables paient 80% des impôts sur le revenu. On ne doit pas être loin du compte car des chiffres de l’administration fiscale d’août 2017 disait que 10% en payait 70%.

L’application des deux règles simultanées donne à penser que 0,8% paieraient 51% de l’impôt sur le revenu, ce qui est très important.

Mais le problème vient du fait que c’est ce dernier pourcent qui contourne le plus les règles fiscales.

De Carlos Ghosn résident fiscal aux Pays-Bas à la famille Arnaud qui défiscalise gaiement au Panama, en passant pas les différents fichiers aux Bermudes ou au Panama encore, qui démontrent que des milliers de français dans cette toute petite tranche, on se rend compte qu’une toute petite partie génère un tort considérable à l’ensemble des citoyens.

Application numéro 3 : la fraude sociale.

Une étude du Sénat de 2015 sur les chiffres de 2014 montrent que moins de 1% des 2,5 millions de bénéficiaires du RSA. Le chiffre est de 20.800 fraudes. Appliquons les règles de nos deux mathématiciens et regardons de plus près :

  • 20% des fraudes, soit 4.160 fraudeurs représenteraient 80% de la fraude
  • 4% des fraudes, soit 832 fraudeurs représenteraient 64% de la fraude, et
  • 0,8 % des fraudes, soit 166 fraudeurs représenteraient 51% de la fraude !

Ce qui veut dire en clair que pour stopper plus de la moitié de la fraude sur tout le territoire national, cela ne concernerait moins de 200 fraudeurs.

Mais pour ceux-là, ce sont 2,5 millions de personnes qui sont soumises à des tracasseries et paperasseries qui fait que des milliards d’aides ne sont pas distribués à des foyers qui en ont réellement besoin.

Enfin et pour avoir toujours cela en mémoire, la somme de toute les fraudes sociales ne représentent pas 1% de la fraude fiscale. En revanche pour celle dernière, on diminue le nombre de contrôleurs fiscaux. Quel dommage que personne ne pense à recruter des contrôleurs supplémentaires pour ces quelques milliers de tricheurs.

 

Pour prouver une politique, on cherche l’appui de chiffres. Mais donner un chiffre, c’est donner aussi à un contradicteur la possibilité de créer un indicateur ? Un indicateur est un outil de contrôle de l’action politique. C’est pour cela que la plupart des politiques évitent un tel obstacle.

En utilisant les deux règles que je vous délivre en entrée de cet article, je vous donne les clefs pour mieux décrypter les « preuves » que l’on nous donne et vous permets de créer vos propres indicateurs.

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