L'Etat espagnol face à ses impuissances

Le Tribunal Suprême a donc prononcé sa sentence à l’encontre des prisonniers politiques catalans. Les peines sont lourdes Il faut vivre dans cette Espagne pour comprendre qu’une décision de justice, donnée comme moyen pour en finir avec la revendication de l’indépendance de la catalogne, n’aura d’autre résultat qu’approfondir la crise.

Les peines paraissent disproportionnées en regard de l'événement qui a motivé l’État espagnol à suivre cette voie de la judiciarisation. Dans une publication espagnole j'ai suggéré, à l'inverse des sanctions qui frappent désormais les prisonniers politiques catalans, qu'une  instance composée d’artistes, de créateurs, etc., leur décernent une récompense pour avoir été capable d’organiser une consultation et mobilisé plus de deux millions de personnes, au nez et à la barbe de tous les services de police et de sécurité. Un prix pour récompenser ce qui fut une véritable œuvre d'art produite  de façon géniale et particulièrement créative. Car enfin, il était évident, c'était dans tous les esprits y compris chez les indépendantistes, qu'une déclaration d'indépendance unilatérale dans ces conditions n'était pas jouable ni même prévue. Pour avoir un effet constitutionnel, un référendum d'autodétermination doit réunir un ensemble de conditions afin de rendre indiscutable son résultat. C'est pourquoi les partisans du référendum ajoutaient: "référendum négocié", corps électoral, niveau de seuil pour le déclenchement d'une procédure institutionnelle d'indépendance, campagne, date, temps de latence, etc. Mon hypothèse est que dans ces conditions démocratiques optimums les partis indépendantistes l'auraient perdu et s'en était fini pour cinquante ans du cas catalan.

Ce qu'on tenté les indépendantistes n'était autre qu'une vérification de la nécessité du référendum comme unique solution pour clore définitivement le problème politique coagulé dans cette région autonome. La date de la consultation, illégale en tant qu'elle ne pouvait pas avoir de suite constitutionnelle, été connue un an avant le 1er octobre. L'espace laissait largement le temps pour une négociation; l'État espagnol l'a utilisé pour organiser la répression! Dès lors la consultation s'est organisée clandestinement jusqu'au 1er octobre sans que Madrid n'ait pris aucune initiative sauf à faire venir des policers de tout le pays: "a por ellos" était leur devise, accompagnée, parfois en murmure ou par moment de façon tonitruante par une partie espagnoliste de la société. Tous les protagonistes savaient, faute de légitimité constitutionnelle, que le "procès" n'irait pas plus loin. Il s'agissait par conséquent d'une action symbolique citoyenne, une œuvre d'art citoyenne qui par les temps qui courts devraient se mesure autrement qu'en années de prison.

Une expression citoyenne sans précédant que les Gilets Jaunes ont eu-même imaginé de mettre en œuvre avec le RIC. Répression, répression! Appel à la justice en guise d'activité politique, dans un pays où la justice est politisée presque de façon outrancière: chacun des deux partis hégémoniques nomme ses propres juges, de façon plus ou moins proportionnelle, dans toutes les instances de l'appareil juridique; selon les cas ils sont nommés "progressistes" ou "conservateurs. Et tous se félicitent de l'indépendance de la justice "dans un État de droit consolidé"! Ce qui se rend difficile à digérer, après le franquisme, à comprendre, à accepter, renvoie au mythe d'une unité d'une Espagne fantasmée. D'où la crispation des gouvernements successifs sur cette question, à droite comme à gauche, plus encore quand sont mis en jeu les équilibres électoraux.

La sentence et sa réception sont des révélateurs sociaux-historiques de ce ce pays nommé Espagne, ou plutôt "les Espagnes " pour donner du sens à la notion "d’État espagnol". Ce que manifeste la nouvelle situation c'est le colossal ratage socio-politico-historique de la « transition démocratique », dont se félicitent pourtant les "élites" espagnoles, qui n'a pas réussi à imposer "l'unité de l'Espagne comme nation une et indivisible". Ce fut le projet de Franco après avoir été celui de Primo de Rivera. A l'école, dans les médias et à travers les propagandes politiques, la fable de la "reconquista" en Andalousie est encore développée avec une foule d'anachronismes. Il y a encore des gens qui croient que l’Espagne existe en continuité depuis les civilisations européennes, l’Hispanie romaine, les invasions barbares et le royaume wisigoth, ou  qu’Al Andalou serait une parenthèse dans une Espagne mutilée!

D’autres sont convaincus qu'Isabelle Ière de Castille et Ferdinand II d’Aragon ont réalisé l’unité territoriale, sociale et politique. L’Espagne c’est autre chose et surtout une autre histoire d’où resurgit la question nationale dans ce contexte de continuité fantasmée, imposée par le Parti Populaire (PP) et secondairement par le Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE), d’un État national idéal-typique qui n’a jamais existé ; y compris sous la férule du « Généralissime ». Les peuples hispaniques n’ont pas accédé, ou partiellement, à cette conscience d’un destin commun attendue et voulue par José Antonio Primo de Rivera. Ce qui se donne à voir lors de manifestations de liesse « nationale » constitue le miroir inversé de cette réalité d’où proviennent précisément les conflits d’aujourd’hui. Ce qui se donne à voir autour du conflit catalan et avec la réception de la sentence renvoie à une modalité sous-jacente: la consolidation des régionalismes déployée sous l’effet des politiques menées par les partis de la transition. Il faut se rappeler que le durcissement a commence en 1984 après l’opposition du gouvernement PP au nouveau statut d’autonomie de la Catalogne et son annulation par le Tribunal Constitutionnel après le référendum de 2006 où il fut pourtant acté par 73 % des électeurs catalans. Une occasion ratée ; sinon on ne parlerai plus aujourd’hui du « conflit catalan ».

De fait, la question problématique de l’« État espagnol » aurait pu se résoudre aisément dans le cadre d’institutions fédérales ou confédérales. Arc-boutés sur un unitarisme centraliste totalisant, sinon totalitaire, périmé, les partis de la transition n’offrent aucune solution face à l’incapacité historique chronique et celle des institutions politiques et constitutionnelles actuelles pour associer des collectifs se définissant comme "nation" d’où sont issus les mouvements séparatistes. Pour eux, il n'y d’unité espagnole qu’imposée: une posture largement critiquée et analysée par Ortega y Gasset qui voyait dans le propre nationalisme espagnoliste l’obstacle principal à la formation de l’État national sur le territoire ibérique. Certes, les lois constitutionnelles des États nationaux, le plus souvent écrites par des juristes qui n’ont pas autre chose dans la tête que le modèle d’unification centralisée, interdisent de penser d’autres formes d’organisation territoriales et sociale dans la présente Espagne. Par ailleurs, on oublie souvent que l’église catholique a un rôle prévalent dans l'ensemble social et a participé amplement à la consolidation dans l’inconscient collectif du mythe de l'unité espagnole ; la hiérarchie catholique n’est pas seulement doctrinale, elle s’inscrit dans l’espace, dans le mode de vie et d’habiter des clercs suivant leur place et leur rôle dans l’édifice, dans les processions de semaine sainte et de gloria, etc. Ses liens avec l’État restent forts, pas seulement sous la figure dissimulée, mais réelle, de l'Opus Dei.

Dans tous les cas, le surgissement de l’imbroglio politico-juridique quant aux nationalistes catalans incarcérés devrait aussi alerter sur la dégradation des pratiques démocratiques dans ce pays comme ailleurs en Europe et dans le monde: en France? A travers la controverse emprunte de jésuitisme, la classe politique issue de la transition veut faire des prisonniers politiques de vulgaires délinquants criminels. Beaucoup de gens veulent croire que ceci est impensable dans une démocratie, y compris chez les plus avisés. La dégradation que j’évoque renvoie au constat que les "démocraties", parées de toutes les vertus dans un système achevé, peuvent être gouvernées par, je pèse mes mots, des voyous et des fascistes en puissance. Là se trouve un drame que nous vivons dans ce pays, celui de la capitulation intellectuelle : la « démocratie » n’est plus interrogée, au moment même où l’exigence d’un changement constitutionnel, prévu par le processus de transition s’impose, notamment la question "république ou monarchie?". Il faut en finir avec cette guerre d’Espagne contre la Catalogne que l’on se raconte parce qu’elle aurait prétendument traversée les siècles, une Catalogne qui a voté à 91 % en faveur de la constitution de 1978 contre 88 % dans le reste de l’Espagne.

Ma thèse est que l’affrontement "catalans contre espagnols" n’a pas de réalité en Catalogne, ni dans les autres communautés autonomes. Peut-être y en a-t-il une autre construite ailleurs, sur la scène médiatique et dans les salles de rédaction d’une presse faiseuses d’opinion majoritairement réactionnaire. Ces derniers poursuivent des desseins politiques dont le moins que l’on puisse dire est qu’ils ne favorisent pas l’apaisement. Supposer une fracture sociale liée au mouvement indépendantiste est une hypothèse fausse qui interdit de comprendre les mécanismes, les enjeux et sa raison. Je prend peu de risque à affirmer aujourd’hui que le poids du nationalisme catalan et ses effets excluant est beaucoup moindre que dans le nationalisme « espagnoliste » qui se donne à voir en ce moment. On est très loin de la problématique « tu me voles, tu me dois ». On change de paradigme ou, pour le dire mieux, on est en train de changer de période. Le « nationalisme » trouve aujourd'hui une signification nouvelle dans la « résistance » à ce qui est en train de se décomposer au plan des territoires nationaux et de l'« État national social ». L'islamisme, les migrations ou les mouvements sociaux identitaires et national-régionalistes manifestent cette décomposition de l'"État national social" en Espagne et en Europe.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.