Relire Max Weber: non, les violences policières ne sont pas légitimes !

Sauvageries policières ! Elles mettent en cause le droit de manifestation depuis quelques années. Devant un tel paysage, les mobilisations antiracistes veulent démasquer et rendre publique une réalité surtout vécue par les populations des quartiers d’urbanisation prolétaire.

Je ne vise pas ici les processus qui ont produit les configurations sociales dans ces territoires ; nous avons analysé cela dans d’autres travaux, notamment la nature concrète et symbolique de la « racialisation », du racisme de couleur et de ses préjugés, comme résultat d’une crise sociale de longue durée, dans une économie libérale radicalisée, d’où se sont propagées des représentations spécifiques des catégories populaires. Elles se sont formées par la permanence dans la société française de rapports sociaux pratiqués en colonisation. Pour nous, cela renvoie à des homologies de situation, donc non semblables mais métamorphosées dans un contexte socio-culturel différent. Il en est ainsi aux États Unis où l’esclavagisme a une histoire propre.

J’aborde donc succinctement cette question de la « violence » à propos de l’activité de la police. Elle accompagne l’évolution du champ politico-étatique vers un modèle étatique de type « autoritariste". Pourquoi dire en effet « violence policière » quand il s’agit de sauvagerie, qu’évoquent d’ailleurs d’autres mots de portée toute aussi vigoureuse ? Sous magistère de la machine politico-policière de l’État, l’idée qu’il puisse y avoir « violence policière » est, au sens premier, insensée : elle n’a pas de sens ! « Ne parlez pas de répression et de violences policières, ces mots sont inacceptables dans un État de droit ! » s’indignent Macron et autres fabricateurs de stupidités conceptuelles. Certaines activités des différents corps de la police de l’État sont ainsi préservées ; la violence serait par nature étrangère à la police ! En dépit bien sûr des quelques cas qui confirment la règle. La violence est niée, uniquement dans ce cas, banalisée, motivée même, voir stimulée par des injonctions moralisatrices. C’est quand elle devient « immorale », c’est à dire sociale, quant elle exprime une colère sociale, que la violence revient en force dans l’espace public : pour la dénoncer et faire son procès ! Pourquoi ? Parce que le magistère derrière lequel la police se planque et se protège contre toute condamnation pour violence ou sauvagerie s’appuie sur une escroquerie intellectuelle qui semble échapper à bon nombre de cerveaux académiques, par paresse évidemment, peut-être aussi par adhésion au discours de l’État, c’est l’interprétation abusive et surtout fausse de la définition de Max Weber du mode de domination par l’organisation qui institutionnalise l’État : elle est « celle qui détient et revendique le monopole de la violence légitime » ! C’est une mode maintenant de la citer, elle tourne en boucle !

Ainsi cautionné, le concept même de violence appliqué à la police est pulvérisé : en d’autres termes elle devient raisonnable. Max Weber peut se retourner dans sa tombe. Son analyse de la légitimité de la violence, la bonne conscience de Macron et autres ignorants qui la cultivent et l’instrumentalisent pour des raisons conjoncturelles et d’opportunité politique, n’a en effet rien à voir avec une justification de la « violence » exercée par une police d’État. Weber ne pensait pas aux formes possibles de la violence d’État, « brutalités » ou autres « sauvageries » policières », ni d’ailleurs à celles d’une justice supposée « juste » par nature. Le théoricien décrivait la violence légitime comme concept général, pas comme notion pouvant impliquer n’importe quelle forme de violence concrète. On ne trouve pas chez Weber quelque chose qui pourrait se dire sauvagerie légitime, pas plus qu’une autre forme d’exaction violente spécifique. Ceux qui l’invoquent pour nier et dissimuler les sauvageries policières disqualifient sa portée heuristique. Car la formule de M. Weber signifie autre chose : la domination de l’État ! Quelle puisse s’exercer en une pluralité de violence concrètes, brutalités ou sauvagerie, n’est pas le problème de Weber. Celui qu’il pose dans Économie et Société s’intéresse aux types – idéal-types de domination légitime spécifiques au service d’une organisation étatique. Plus important encore, pour lui elle ne désigne pas un attribut fixe, naturalisé du fait de l’existence de l’État, mais présuppose la nécessaire existence d’une croyance en la légitimité de la domination de l’État diffusée dans une société située et datée. Elle est donc instable et variable. Et, précisément, Weber distingue les différents types possibles en analysant la nature de la croyance, autrement dit le caractère de la légitimité qui suscite spontanément l’obéissance des gouvernés aux gouvernants. Car pour réaliser cette mission de domination, il faut en effet que la coercition pure, la forme élémentaire de la violence, sa force symbolique si l’on préfère, soit acceptée spontanément et même jugée indispensable par les membres de la communauté, y compris les activités concrètes qu’elle peut parfois engendrer.

Cette « croyance nécessaire » condamne l’État et ses institutions sécuritaires à changer ses normes quand elle s’affaiblit ou disparaît face à la croyance en une autre légitimité qui lui en dispute le monopole : ce qui est peut-être en train d’advenir aujourd’hui. En démocratie, la légitimité de l’État est bien plus solide quand elle est interrogée de façon permanente et obstinée par le contrôle populaire.

 

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