FILLON : TRAVAIL-FAMILLE-PATRIE.
III- Patrie
«Si je suis élu président de la République, je demanderai à trois académiciens de s’entourer des meilleurs avis pour réécrire les programmes d’histoire avec l’idée de les concevoir comme un récit national». (F.Fillon, discours à Sablé-sur-Sarthe, 28 août 2016).
Le discours de l’ex Premier ministre de l’époque, un certain François Fillon, à l'Ecole militaire, le 4 décembre 2009, était clair : « Être français, c'est d'abord appartenir à un très vieux pays d'enracinement. » La France de François Fillon est donc une immobilité, une « France des origines » tissée de « lignées anciennes ». François Fillon, comme Maurice Barrès et Charles Maurras, ont donc le même mot de passe : l'enracinement. Et pour cible, évidemment, « les déracinés ». Les déracinés, autrement dit tous ceux qui témoignent d'identités de relations plutôt que de racines, d'identités vivantes, faites de liens, de rencontres et de partages. Pour M. Fillon, comme pour MM. Juppé, Mme Le Pen et autres, il s'agit donc de revenir en arrière, de renouer avec la culture de toutes les idéologies rétrogrades. Les références du conservateur François Fillon, homme pourtant moderne sinon cultivé, font appel à Clovis (466-511), fils de Childéric Ier -roi des Francs saliens, peuple germanique, et de la reine Basine de Thuringe, une autre germanique – un « déraciné », donc, qui eut l’immense mérite, M. Fillon s’en enorgueillit sans vergogne aujourd’hui, de repousser Alamans Burgondes et Wisigoth. L’Eglise, en plein désarroi après le départ de ses protecteurs romains, avait marié ce noble barbare converti au christianisme, à Clotilde, une princesse burgonde, une autre germanique, étrangère à "la Gaulle" de M. Fillon ! C’est le père de Clovis, Mérovée, qui engendra la lignée des premiers rois, « de France », laquelle se limitait, à l’époque, à l’Austrasie, royaume franc qui couvrait le nord-est de la France actuelle, jusqu’aux bassins moyen et inférieur du Rhin, limité parla Loire au sud, l'océan Atlantique et la Bretagne à l'ouest. A la mort de Clovis, en 511, son territoire est partagé entre ses fils. Le royaume occidental qui va s’appeler Neustrie revient alors à Clotaire Ier. Son autre fils, Thierry Ier hérite de la partie orientale dont la capitale est Mettis, la ville de Metz actuelle. Suite à des chamailleries sanglantes et fratricides sans fin, Charles Martel, devient roi de tous les Francs après la mort de son concurrent Clotaire IV, en 719, et en battant ses rivaux de Neustrie près de Senlis. Il va, par la suite, poursuivre sa brillante carrière en mettant au pas les peuples d'outre-Rhin (Saxons, Bavarois, Thuringiens et Frisons), et en ouvrant la voie à Charlemagne, son petit-fils.
Dès719, les Sarrazins occupaient le Languedoc actuel. Cette province, entre les Pyrénées et le Rhône, s'appelait alors Gothie, en souvenir des Wisigoths. En 725, le duc d’Aquitaine avait vu les Sarrasins lancer une fructueuse razziasur la riche abbaye d'Autun, en Burgondie, mais il n’avait pas bronché. Cette fois, lorsque Eudes d’Aquitaine s’était rendu compte que des bandes armées sarrasines filaient de nouveau vers le nord, à contre cœur, il avait alerté son vieil ennemi Martel, qu’il considérait comme un barbare concupiscent qui venait, au demeurant, de franchir la Loire et menaçait ses possessions. Charles, moyennant le serment de fidélité du vieil Eudes, avait simplement saisi cette opportunité de conforter son autorité. Ainsi, la bataille de Poitiers, loin de constituer un « choc de civilisations » -Charles ne répond pas à l’appel du Pape Grégoire III menacé par les Lombards qui, l’année suivante pilleront la basilique de Saint Pierre au Vatican- s’analyse plutôt comme un coup d’arrêt d’une razzia sarrasine à un moment où Martel cherchait surtout à consolider son pouvoir sur le royaume franc, quitte à razzier, lui-même, les riches abbayes qui se trouvaient sur son passage.
Ce n'est qu’au 19° siècle que la bataille de Poitiers entre dans l'histoire, lorsqueChateaubriand, chantre du christianisme triomphant (Le Génie du christianisme),apprend aux Français, d’une part qu’il est un historien scrupuleux et, d’autre part, que le héros de Poitiers avait sauvé la chrétienté en sauvant la France (« la France » ?...). À la fin du même siècle, l’antisémite Édouard Drumont que Adolph Hitler a lu, emmène, lui, la mémoire de Poitiers sur le terrain racial. L’auteur de « la France juive » retient un coup d’arrêt à la progression des Sémites, une catégorie ethnique englobant les Arabes aussi bien que les Juifs. C’est à partir de la fin des années 1990 que la bataille de Poitiers est devenue un signe de ralliement islamophobe : son souvenir est invoqué par le terroriste norvégien Anders Breivik,et le slogan électoral frontiste « Charles Martel 732, Le Pen 2002 !» est dans la lignée directe. De même, le mouvement Bloc identitaire, s’est distingué par l’occupation du toit de la mosquée de Poitiers en octobre 2012, puis par l’édition, après les attentats de janvier 2015 à Paris, d’autocollants « Je suis Charlie Martel ».
(Lire : « Charles Martel et la bataille de Poitiers : De l'histoire au mythe identitaire » William Blanc et Christophe Naudin, ed. Libertalia, 2015. »)
Jeanne d’Arc est sans doute, comme Charles Martel, fondatrice de « la France des origines » de M. Fillon. La petite bergère qui entendait les voix de l’Archange Michel, Sainte Catherine et Sainte Marguerite, harnachée d’une armure qui devait peser une trentaine de kilos et de la lourde épée de Charles, déterrée suivant les injonctions des voix, et dans la stupéfaction générale, dans le hameau de Fierbois (entre Châtellerault et Poitiers). Elle chevauche et guerroie toute une année, accompagne le dauphin à Reims pour qu’il soit consacré roi, lève le siège d’Orléans mais, les voix s’étant tues, elle est faite prisonnière sous les murs de Compiègne par le méchant duc de Bourgogne qui la vend aux Anglais et sa propre Eglise la condamne au bûcher pour hérésie. Un quart de siècle après sa mort, Le pape Calixte III, à l'initiative de la mère de Jeanne, constitue à Rouen un tribunal ecclésiastique destiné à réexaminer les conditions du premier procès et, le 7 juillet 1456, les juges déclarent le procès de 1431 «entaché de vol, calomnie, iniquité». Elle sera réhabilitée, béatifiée en 1909 et sanctifiée en 1920.
Les siècles suivants retiennent de Jeanne ce qui correspond à leurs préoccupations ou à leurs intérêts : au XVIe siècle, lors des guerres de Religion, les catholiques en font une héroïne contre les protestants ; au XVIIème et XVIIIème siècle, alors que se développe une pensée rationaliste, Jeanne est peu prisée mais l'image de l'héroïne nationaliste et sainte, de Jules Michelet à Charles Péguy, (dans ses Cahiers de la quinzaine) va se confirmer après Sedan et à la veille de 14. Aujourd’hui, Jeanne d’Arc a supplanté Martel aux yeux du FN mais pas à ceux de ses officines parallèles, Bloc identitaire, Manifestations pour tous, et autres Civitas mais les deux personnages sont à égalité dans les vitrines de la droite et de l’extrême droite. La bataille de Poitiers est vite devenue un objet politique, dont le contenu a varié selon les époques et les intérêts. C’est à partir des années 1990 qu’elle devient un signe de ralliement islamophobe. Son souvenir est invoqué par le terroriste norvégien Anders Breivik, qui veut ressusciter l’Ordre des Templiers -dont il serait évidemment le grand maître- auteur des tueries d'Oslo et de l'île d'Utoeya, en Norvège, où il massacre, de sang froid, 77 personnes le 22 juillet 2011. Elle a fait l’objet, ces dernières années, d’une exploitation intensive de la part de l’extrême droite. Le frontiste Aymeric Chauprade (Chronique du choc des civilisations, ed Chronique, 2015) fait de Poitiers un premier avatar du « choc des civilisations ». Quant au mouvement Bloc identitaire, il s’est distingué par l’occupation du toit de la mosquée de Poitiers en octobre 2012, puis par l’édition, après les attentats de janvier 2015 à Paris, d’autocollants « Je suis Charlie Martel ». Un détournement repris par une bonne partie de l’extrême droite, jusqu’à Jean-Marie Le Pen.
On ne sait pas encore s’il devra être mentionné, dans le « récit » de M. Fillon, Denis, premier évêque de Paris, décapité du temps de l’Empire Romain, qui aurait marché vers le nord pendant six kilomètres, sa tête sous le bras. Puis qu’il offrit cette dernière à une femme pieuse nommée Catulla, certainement ravie, avant de s’écrouler. On ensevelit Denis à cet endroit précis et on y édifia une basilique en son honneur…
Vénérer le passé à ce point conduit à l’inventer. Ainsi, un mois avant le discours de F. Fillon à l’Ecole militaire,Le 12 novembre 2009, le président Sarkozydonnait un aperçu de sa version du « récit » de la France, à La Chapelle-en-Vercors, haut lieu de la Résistance, il déclarait ainsi : « Depuis deux cents ans, à part l'expérience sanglante de la Terreur, nul totalitarisme n'a menacé nos libertés. C'est que la culture française est irréductible au totalitarisme » ! Oublié ( ?) le coup d’Etat de Louis-Napoléon, noyant dans le sang la toute jeune IIème République, effacée la Commune de Paris massacrée sur ordre de M. Thiers, rayé de l’Histoire le souvenir de l'Etat français de Vichy – extravagance, eu égard à l’endroit où l’ex Président s’exprimait - et des crimes du régime incarné par Philippe Pétain, synonyme de dictature personnelle, de terreur policière et de persécution raciale. Ce récit est, clairement, l’exemple d’une révision mensongère de notre passé qui ne peut qu’honorer et banaliser les idées, les hommes et les époques, qui ont incarné le refus des idéaux républicains, d'oublier leurs responsabilités directes dans cette période noire de notre histoire, de donner tort à ceux qui, à la Libération, imposèrent à cette droite conservatrice, défaite et discréditée, les valeurs référentielles d'une démocratie et d'une république sociale et laïque qu’il s’agirait pour eux, aujourd’hui comme hier, de mettre à mal.
Faut-il laisser libre cours aux obsessions nationalistes étroites, mues par une fière ignorance, pour tenter, de nouveau, la construction mythique d’un « récit » fabuleux à visée strictement politique? Les Français sont-ils, à ce point, paniqués, qu’il faille les encourager à reculer jusqu’à leur grotte préhistorique d’origine ? Faut-il, suivant M. Fillon, confier à un littéraire, serait-il académicien, les tribulations d’un concurrent du père Noël ? L’Histoire est avant tout une discipline des sciences humaines, sérieuse, complexe et exigeante. On ferait mieux de s’en souvenir plutôt que d’égrener un chapelet d’images d’Epinal enfantines, en vue d’une utilisation bassement politicienne.
La difficulté de mobiliser le passé de la France dans une filiation historique intervient avec la mise à distance critique du référent national dû aux mutations socioculturelles marquées par le passage d’un monde protégé, contraint, fermé, à un monde incertain, ouvert et revendiqué comme nouvel horizon par la « mondialisation» économique, en crise d’avenir, et qui voit la résurgence des droits de l’homme en même temps que surgit le terrorisme djihadiste. Cette détermination de F. Fillon à la réécriture d’un récit national est conditionnée par unemise en exergue, comme nous l’avons vu, de sa « France des origines » tissée de « lignées anciennes », « enracinées » et immobiles, définissant une identité définitivement fixe depuis l’aube des temps, et non depuis la République française, qui vise etdiscrimine ainsi certains segments de la population française, précisément tous les originaires d’Afrique coloniale et, parmi ces derniers, particulièrement, les musulmans. Tous ceux-là devraient donc, pour M. Fillon, être tenus pour « Sous-Français d’origine ».
Il est intéressant de savoir que l’une des « communicante » de M. Fillon, Mme A. Méaux, a toujours été une militante de groupuscules d’extrême droite, passée , notamment, par le GUD. (Le Canard enchaîné du 28 décembre 2016). « Travail, Famille, Patrie » a été la devise officielle du gouvernement de l’État français (dit régime de Vichy), empruntée à l'association des Croix-de-Feu dirigée par le colonel de La Rocque. Elle figurait notamment sur les pièces de monnaie de l’époque.
Monsieur Hollande, lui-même, se vautre dans une réécriture de l’Histoire, pourtant récente : il invente, doctement, que « Daesch nous à déclaré la guerre ». Où et quand ? En 1969, 83 et 86, au Tchad (Opérations « Bison », « Limousin », et « Tacaud » ? En 1977 en Mauritanie (opération « Lamantin ») ? En Centrafrique en 79 (opération « Barracuda ») ? Au Zaïre en 83 et 86 (opération « Léopard ») ? 1990 au Gabon (Opération Requin) ? Au Rwanda la même année (Opération "Noirot") ? En Irak en 90 (opération « Daguet ») ? Au Cameroun en 1996 (opération "Aramis") ? En Afghanistan, 2001 (opération « Pamir »), intervention qui dura 13 ans ?En Côte d’Ivoire, en 2002 (opération "Licorne") ?Au Mali, de nouveau en 2013, (opération "Serval") ? En Lybie (2014) opération"Harmattan" ?... La liste n’est pas exhaustive… Toutes ces « opérations » n’auraient rien à voir, ni de loin ni de près, avec une quelconque « déclaration de guerre » de Daesch, qui serait survenue, selon M. Hollande, le 7 janvier 2015, lors du massacre des journalistes de Charlie-hebdo !
« Celui qui ne connaît pas l'histoire est condamné à la revivre. » C’est plutôt cette sentence de Karl Marx qu’il faut répéter aux jeunes générations, et ce constat de Victor Hugo : « L’homme a un tyran : l’ignorance. » (Les Misérables, tome1). Puis, sans doute, leur faire lire et commenter ce passage du chant 3 de la Henriade de Voltaire, décrivant la St. Barthélémy à la reine Elisabeth d’Angleterre, qui devrait interpeler les croyants et les républicains :
« …Je ne vous peindrai point le tumulte et les cris,
Le sang de tous côtés ruisselant dans Paris,
Le fils assassiné sur le corps de son père,
Le frère avec la sœur, la fille avec la mère,
Les époux expirant sous leurs toits embrasés,
Les enfants au berceau sur la pierre écrasés :
Des fureurs des humains c’est ce qu’on doit attendre.
Mais ce que l’avenir aura peine à comprendre,
Ce que vous-même encore à peine vous croirez,
Ces monstres furieux, de carnage altérés,
Excités par la voix des prêtres sanguinaires,
Invoquaient le Seigneur en égorgeant leurs frères ;
Et, le bras tout souillé du sang des innocents,
Osaient offrir à Dieu cet exécrable encens. »
GR.