Le torchon brûle et ça sent le roussi dans nos montagnes

Muriel est éleveuse de chèvres et fromagère dans le massif des Albères, tout au sud de la France. Après 15 années passées comme infirmière en bloc opératoire, elle a décidé de changer de vie et de s’installer Jeune Agricultrice, et depuis 5 ans elle alterne larmes et sourires. Aujourd’hui elle pousse un coup de gueule, en fait un cri de désespoir.

« Voilà, Nous y sommes! Trêve de balivernes, gaudriole et légèreté. Ça sent le roussi, comme l'avait dit le réalisateur Arnaud Brugier dans son long métrage sur les problématiques incendies sur le pourtour méditerranéen, il y a plus de dix ans déjà. Ça sent le roussi pour l'élevage du département et pour nos massifs, Albères, Aspres, Vallespir, Fenouillèdes. Voilà 2 ans que la profession se mobilise pour sauver l’avenir de l'élevage des Pyrénées Orientales. La réforme de la PAC a sinistré les exploitations les plus fragiles en faisant une coupe franche dans les aides allouées aux éleveurs.  Attention!  Ces aides n’étaient pas destinées aux congés, vacances, non. Elles servaient à maintenir de l’élevage sur nos zones de piémont, c’est à dire sur nos montagnes.  Zones contre productives, sur lesquelles nous faisions pousser nos agneaux, fromages, vin ... Tout poussait sur la caillasse, arrosé de sueur et parfois de larmes.  Mais l'engrais était notre force, notre ténacité et notre passion du métier d’agriculteur. Nos fermes permettaient de maintenir les milieux ouverts, d'éviter l'embroussaillage et donc de participer à la prévention des incendies de forêts.

Mais ça, c'était avant.

Avant que l'Europe et l'Etat fassent les mauvais choix, choisissent les économies de bout de chandelles au détriment des éleveurs et des territoires, sacrifient l'élevage sur les bancs de l’Assemblée Nationale  et du Parlement européen. Dans les Pyrénées Orientales, une soixantaine d'éleveurs entretenaient l'équivalent de 4000 hectares de coupure de combustible avec vaches, moutons, chèvres et complétaient le pâturage par du débroussaillage mécanique  (gyrobroyage). Cela se faisait par le biais de contrats avec l'Etat: des contrats MAET DFCI  (Mesures Agro Environnementales Territoriales de Défense des Forêts Contre les Incendies) et les éleveurs contractualisant étaient indemnisés pour leur travail.  Ils avaient des obligations de résultat, devaient maintenir le couvert végétal bas pour que les pompiers puissent intervenir en cas d’incendies. Qui dit obligations de résultat dit contrôle et sanctions!  Sanctions financières et administratives.

Ces contrats, l'Etat les a arrêtés. Il a délégué le soin aux régions de fabriquer une « jambe de bois ». Sauf que la région n’est pas bonne prothésiste. Voilà.  Faute de dispositif satisfaisant, l'entretien ne se fait plus ou mal. Les coupures se dégradent.  Les zones périurbaines ne sont plus sécurisées et ce sont les biens et les personnes qui sont menacés. Les communes commencent à faire les sémaphores, s'agitent. Sans comprendre les tenants et aboutissants de la fin des MAET, cherchent des responsabilités. Et finalement cherchent des poux sur la tête des éleveurs, des techniciens des chambres d'agriculture... Ces élus locaux qui n'ont pas levé le petit doigt lorsque la profession a voulu les sensibiliser sur les conséquences de la réforme de la PAC et la suppression des aides : "Comment? Plus d'entretien des coupures ! Mais que fichent les éleveurs? Ah ça c’est bien beau : pour toucher les primes y' à du monde!  Et là  plus personne!  Qui va payer le débroussaillage rendu obligatoire par la préfecture? Hein ? Qui ? ".

Pour info, j’explique : dans le système actuel, vous débroussaillez, faites réparer la casse matérielle, fournissez le carburants (en plus des 110 heures hebdomadaires sur l'activité laitière/fromagère) en échange d’une compensation de… 5 €/jour !  Non,  Non ! Pas par heure, par jour ! Champagne,  les éleveurs se gavent ! Oui mesdames messieurs, personnellement Je passe la débroussailleuse sur des monstroplantes en combi casque et chaussures de sécurité par 30 degrés pour… 5 €/jour ! Donc, n'ayant pas pu investir dans un gyrobroyeur et un tracteur qui me permettraient de débroussailler plus facilement, puisque nous n'avons plus d’aides, je galère depuis 3 ans et cours après mon obligation de résultat. Comment dire, c’est comme faire les moissons avec un coupe ongle. Et l’Administration qui prend un pied d'enfer à contrôler, et décrète malgré vos efforts que la sanction calme les « brebis galeuses ».  En plus, comme j’ai quelques amis qui me veulent du bien  (faut que je pense quand même un jour à payer l'apéro à la fête des voisins.) et une belle collection de lettres d'urbains qui  ne comprennent pas que les animaux caquètent, coqueriquent ,bêlent, tintinnabulent, aboient, défèquent : ça balance sévère à l’Administration, par lettre pas toujours signées, ce qui n’arrange pas mon cas, ambiance...

Lors du parcours du combattant qu’est l'installation agricole, je rêvais de vivre de ma passion, vivre modestement, certes, mais vivre. Puis un matin je me suis réveillée avec tous les voyants au rouge, je passais de plus en plus de temps avec les administrations, de moins en moins avec mes bêtes. Avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête : la crainte des contrôles et des sanctions. Alors ayez une pensée pour moi cet après-midi, car je vais dans la fosse aux lions, expliquer à la commune, au collectif de voisins et aux services de l'Etat qu’ils devront faire sans moi.  Qu’il faut faire la différence entre « exploitant agricole » et « exploiter un agriculteur ». Expliquer que mes 3 temps plein sur la chèvrerie me suffisent et que je ne vais pas risquer de rompre un anévrisme pour leurs beaux yeux.

Bon merci à ceux qui seront allés au bout de ce texte  pas rigolo, mais qui veut alerter sur la difficulté d'être éleveurs aujourd'hui. Le torchon brûle... Mais le massif ne doit pas partir en fumée. »

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