Merci M. Assouline

Bravo et merci pour cette mise au point, courageuse et ouverte - Autisme (3/3). Pour une mise à jour de la diversité clinique - venant après vos deux premiers articles de la série, si évocateurs. L'important, vous le rappelez, c'est le travail, auprès des publics auxquels on s'adresse, en l’occurrence les personnes autistes, le premier vrai travail étant de ne pas les envoyer bouler quand la difficulté montre son nez, difficulté qui peut être permanente. Et travailler avec le maximum de notions, d’éclairages, de visions, de partenariats. Un travail compliqué donc, parfois paradoxal, qui défie les modèles simplistes, les prêts à penser, de quelques bords qu'ils viennent.

Le principal problème de Mme 3° Plan autisme a été de ne pas se confronter à la complexité, à la difficulté, mais de la fuir par la porte dérobée que certains lui offrait, d'un story telling des difficultés françaises dans le domaine, il était une fois la fée PsyKKarabosse, et sa malediction, et le retard qui s'en suivit, et les mauvaises idées, et les bonnes, comme les méthodes, qui, de ce fait, marchent d'elles mêmes. Il est vrai que la Haute Autorité de Santé lui avait ouvert la voie par l'absence de distance qu'elle avait prise, conduite par des camarillas revanchardes de professionnels de la profession, rendues plus actives par des associations sans trop de nuances soufflant sur les braises du bûcher des vanités, et les "scientists" prêts à beneficier de subventions pour leurs Recherches Infinies sur le Cerveau.  Mais le travail du politique est justement de s'abstraire des comités d'experts. Et le travail était bien de conduire aussi une mutation, des dispositifs existants une mutation générale, puisque le Spectre Autistique, dont, je crois, il faut absolument s’accommoder une bonne fois pour toute, c'est un bon tiers ce ce qui traîne dans toutes les consultations du dispositif en place. Et pas seulement de financer quelques vitrines de ruptures anti-système. Conduire cette longue marche était trop pour la Ministre, et elle préféra prendre parti sur un certain mode, un mode revendicatif anti-système, ce qui était un paradoxe pour la chef du système Médico-Social.....

Cette légende dorée, conduisant au fond à mépriser un travail au plus près des réalités, comme le votre, ou ceux que d'autres ont pu tenter, et à fuir dans un discours optimiste des lendemains qui chantent, discours d'autant plus riche qu'il ne s'accompagnait, au fond, que des moyens pauvrets que seuls les techno-sphères savent cuisiner sur le coin du réchaud ministériels, où l'économie règne en maître, la cuisine qui accommode les (quelques) restes.

Car je doublerai votre analyse si clairvoyante d'une autre, qui souligne la difficulté française à affronter les changements, les défis, les nouveautés. Secrétée dans les années 1969-1970, nos dispositifs en place peuvent-il faire face aux mutations, dont celles de la clinique, mais aussi celles des idées, des pratiques, des théories ? Car affronter la nouveauté, ce n'est pas répliquer, d'années en années les mêmes moyens, les mêmes dispositifs les mêmes structures, celles d'il y a cinquante ans, en les modifiant homéopathiquement à la marge. L'absence d'incitations au changement au sein du dispositif en place, qui pourtant, et vos textes en sont des preuves éclatantes, ne manque ni d'idée, ni d'huile de coude pour mettre en place ses idées, cette absence laisse pantois. Ni boite à idées, ni institution de mois, ni médaille en chocolat, ni un demi-poste pour les plus méritants, rien. Pas un sous, pas un sourire.

Prenons par exemple l'ABA, car je me suis occupé d'enfants, souvent de très jeunes enfants, ABA qui est une certaine manière de prendre le taureau par les cornes, pas tous les taureaux bien sur, ce serait trop simple, mais certains. ABA c'est une expérience de cinquante ans, qui a eu le temps de s'affronter aux difficultés, à muer, à muter, à s'adapter, à reconnaître ses limites aussi. Et de bons professionnels aussi, modérés et attentifs. Pas du tout la panacée anti-psy, la méthode miraculeuse car no-psy ou le repoussoir anti éthique qu'on agite, encore le taureau…. Où donc s'adresser pour avoir de l'ABA abordable pour les familles, pour pouvoir proposer cette pragmatique aux enfants, moins de l'ABA canal historique moins que du VB, du PRT, et on pourrait multiplier les variantes ? Pas forcément de l'ABA de rupture anti-psy, de l'ABA pour aider. On pourrait en dire autant de mille autres abords qui ont chacun leurs possibilités, leur éclectisme et leurs limites. Où y a-t-il même un répertoire, des informations, des expériences, des incitations à y aller voir ? Alors on en voit peut être des traces ici, ou là, mais dans les faits des lignes budgétaires ? Comment les faire vivre autrement que comme méthode revendicative contre le système, ce qui est la voie préférentielle qu'on nous présente : ça marche parce que toute problématique psychiatrique a été évacuée, toute référence à cette grossièreté qu'est l'esprit abrasée.Or l'esprit, c'est une représentation de la complexité, justement. C'est pourquoi la psychiatrie est intéressante, qui perd beaucoup en se tranformant en pseudo-neurologie, mais ceci est une autre histoire.....

Vos textes sont axés sur la modestie qu'un psychiatre doit avoir et transmettre, s'il a une position de direction, sur son sens des limites, dont les siennes. Et sur le soin qu'il doit prendre pour que l'oppression idéologique ne domine pas. Oui il faut accueillir les milles fleurs des expériences des uns et des autres, sans les enfermer dans des camisoles à expression psychisante ou psychanalysante. Oui le discours psychanalytiquoïde institutionnel est une imposture stérilisante. Ce que j'appelle le compte rendu de l'ensemble des prises en charge à connotation psydo psy est affligeant, comme peut l'être d'autres formes de compte rendu, le cérébraliste primaire en étant une des espèces en voie de multiplication, également oppressant.

Certains, dans les équipes, auprès d'enfants autistes, réussissent mieux que d'autres, certains abords sont d'une richesse infinie, je pense à la psycbomotricité, même pré-bullingerienne, à l'orthophonie, aux méthodes qu'une éducatrice peut mettre en place (je dirigeais un CMPP naguère), mais aussi certains psy, et je pense à ma propre activité. Je me souviendrai longtemps du moment où j'ai demandé à un petit garçon de presque 3 ans de me regarder dans les yeux s'il voulait que je libère la chaise tournante qu’il affectionnait de tourner. Donnant, donnant. Réussissant à donner et donc à recevoir, il m'a longtemps rappelé ce moment, en revenant à la chaise pour que je lui redemande de me regarder et que nous jouions. Quel échange. La psy n'est pas forcément contemplative, elle ne doit jamais l'être. Ce qui modère l'ensemble des choses, c'est le travail aux côtés des parents. Sans leur collaboration, rien ne va être possible. Leur chemin est déjà semé et cerné d’embûches, ils devront surmonter mille épreuves. De leur détermination va dépendre une partie importante de la réussite des efforts, répartis sur des décennies, qu'ils auront à fournir. Bien entendu, commençons par ne pas les accabler, même par sous entendus, ou de la commisération, ou du paternalisme : les parents ne sont pas nos serviteurs, pas nos enfants. Ils ne sont pas ignorants, ils sont souvent les savants de leur enfant, car chaque personne avec autisme est différente. Ils sont des êtres humains, et souffrent, ou se révoltent ou doutent, ou sont près d'abandonner. Nous leur devons notre présence, notre aide et notre soutien, surtout dans les moments douloureux. Ils sont des êtres humains et font donc preuve de courage, d'audace, de hardiesse et d'inventivité : apprenons d'eux. Et développons, grâce à leur aide, une clinique plus ample.

Vos textes,  Cher Moïse Assouline, sont toujours une incitation à réfléchir, à penser, à aller de l'avant, à ne pas trop se décourager, et à toujours douter.

 

 Merci pour tout, Cher Moïse Assouline.

 

 

Gilles Bouquerel

Médecin Psychiatre et Directeur d'un CMPP et d'un CAMSP à la retraite.

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