Belle de jour.

Revenir sur les lieux de son enfance, une bonne idée ? Pas toujours, on observe, après sa dérive, le naufrage du temps. Le passé s'éloigne, s'enfuit, puis se corrode, s'effondre, disparaît presque physiquement.

Je suis revenu à Belle, les lieux de mon enfance. On y entre maintenant, dans l’Hôpital, comme dans un Moulin. Et il n'y a personne, personne, nulle part. Ça m'avait déjà impressionné quand j'étais passé à Sainte Anne, en vélo, récemment. Personne, pas un chat. Les HP, pardon les EPSM sont vides, sans âme qui vive, qui se promène dans leurs grands parcs, sous leurs grands arbres, dans leur ordonnancement si symétrique.

A Belle, D1,D2....D∞. En face G1,G2......G∞. Mère à gauche, Père à droite, je crois, si je m'en souviens.

Au Centre, à Belle, l'Administration, on disait ça jadis. J'y ai habité, au premier étage, côté gauche, un long couloir qui faisait appartement. Je l'ai quitté vers les 4 ans et demi, pour une maison en face, en dehors des murs, juste en face, un pavillon de docteurs en briques rouge, tout carré. Il y est toujours. Le portique, planté par mon père, a disparu depuis ma dernière visite voici presque 20 ans.

Dans l’hôpital, le silence. J'y croise la Directrice. L'avenir, c'est l'ambulatoire, pas l’hôpital, m'explique-t-elle. Tout ce foncier ? On essayer de le garder. Et en fait, ça a l'air d'être entretenu, pas de trous dans le toits nombreux, ni dans les chemins si longs, ni sur les galeries sous lesquelles court, je le sais, une galerie protégée. Tous ces pavillons qui, jadis, au temps de l'Asile finissant, dans mon enfance, avaient une fonction, m'avait expliqué mon père, ils ne servent manifestement plus à rien. Les aigus, les chroniques, plus au fond les agités, les gâteux, l'enfer, au bout du bout, tous partis.

Mademoiselle Jourdain aussi est partie, elle qui fut, toute PHC qu'elle était supposée être, ma gardienne d’enfance avant qu'on la chasse, qu'avait-elle fait. Je la rencontrai une dernière fois dans le petit square qui reste, en regard du bâtiment de l'Administration, à la naissance de l’encorbellement des deux routes qui encadrent le médaillon de la pelouse de réception près de l'entrée. Un square défoncé, style années 30, inutile. De cette dernière rencontre, je me souviens qu'elle s'était déclarée reine des étoiles, et des hirondelles en sus. Je compris bien plus tard que les hirondelles figuraient bien sur la Simca Aronde de mon père, et les étoiles sur les vêtements de ma mère pendant la guerre. Je compris combien j'avais représenté quelque chose pour cette femme, Mademoiselle Jourdain, nom qui est, pour le demi-juif que je suis, comme une invite. La folie m'est restée de ce fait assez proche et intime, outre sa proximité chez certains proches.

Bien après, bien après je compris que faire le fous n'était pas tout à fait l'être, quoi qu'on n'en était pas complètement prémuni. Ce sont des stratégies, parfois dérisoires.

Mais Belle a dérivé, s'est presque évanoui. La petite route de la foret, passant près du pavillon anciennement dévolu au Directeur, presque effacée.

Je me suis dit que c'était, avant ma mort, ma dernière visite de ce passé qui s’effaçait lui aussi.

Puis je suis allé à la ville d’à coté, la jumelle, les femmes à Belle, les hommes dans l'Autre. Je suis allé à l'école là, un collège de jeunes filles, où existaient des petites classes primaires, mais notées à la façon lycée, 12°, le jardin d'enfant, la 11°, et on remonte. J'y ai appris à dire. Ce n'est plus le Collège Paul Bert, désaffecté depuis plus de 20 années, tronçonné en deux. Les Restos du Cœur occupent l'aile où j'appris à lire, chez Madame Moreau, en 12°, en utilisant ce livre, bizarrement prévu pour des plus grands.

Bouzou Bouzou

Bouzou était un ourson. Il perdait sa mère, mais la retrouvait à la fin.

J'appris à lire, après une certaine résistance à l'école, que je manifestai alors en pleurant à chacun de mes départs de Belle, comme j'étais pris à bras le corps par Augustin le chauffeur qui nous amenait, les filles du directeur, ma sœur aînée et moi, dans la 203 d'abord, puis dans le Tube Citroën ou la Goélette Renault, ambulances de l’Hôpital, jusqu'à ce que Madame Moreau me dise que son petit doigt lui avait appris ma conduite. Je me résolus alors à cesser mes pleurs, et à Savoir, toute résistance étant inutile. Ce fut ensuite, ce Savoir, comme une brûlure permanente, comme une malédiction.

Mme Moreau ? Mme Moreau ?

J'ai retrouvé une photo, celle d'une classe, la 8°, prise quelques années après mon passage dans ce Collège. Peut être la maîtresse est-elle Madame Moreau ?

Je fus condamné à la Connaissance, qui m'a tourmenté et me tourmente encore. Savoir est pour moi une souffrance, car Savoir c'est voir, aussi clairement qu'en plein jour, même là ou d'autres ne voient rien, mais rien. On ne peut alors dé-Savoir, c'est affreux. Et puis j'ai appris le long du temps à ne pas le montrer, à cacher ce savoir, sinon, sans quoi. Mais j'en ai profité, parfois pour faire des choses apparemment infaisables, ou en minimisant un effort impossible, en particulier en mettant au point une méthode générique et facile d'apprendre beaucoup de choses paraissant différentes, mais qui possèdent en fait une matrice commune qu'il suffit de pénétrer, et ceci sans fatigue inutile. Je me rends compte que je crois pouvoir tout apprendre, ce qui doit être une illusion.

Le collège, côté Restos du Cœur, est en presque ruine, le petit pavillon terminal de l'aile droite, où était la classe de Madame Moreau, le jardin d'enfants, avec ses décorations en céramique bleue sur son agencement de briques fatiguées, parait tout petit. Tout semble petit, c'est moi qui ai grandi, c'est la première fois que je reviens dans cette ancienne cour. C'est maintenant, dans l'autre partie, une institution pour adolescents polyhandicapés. Je repense à Mme le Docteur Zucman, que j’accueillis naguère au CAMSP que je dirigeais. Polyhandicapés, les psys d'antan n'étaient pas tous des chiens pour s'y intéresser, comme je m’intéressai en mon temps aux tout jeunes enfants.

Mais le passé est là si loin, si abîmé, si en ruine. Moi aussi je suis en ruine, j'ai été malade, je serais mort s'il n'y avait eu la Médecine. J'ai été encore sauvé, comme Moise. Après les américains, après le Moulin Vert, l’Hôpital m'a sauvé. J'en suis redevable, comme je l'ai été des précédents sauveurs, envers qui j'ai été indéfectiblement fidèle et loyal. Le méritai-je, ma salvation, je croyais ma dernière heure venue, et je m’apprêtais à rendre mon  âme à qui de droit. Je l'avais trop cherché. J'aurais su.

La dialyse m'a fait vivre, le temps que mon rein se calme, aidé par les tâtonnements incertains que sont la médecine. Médecine dans laquelle je me suis senti bien à ma place dans le genre de psychiatrie que j'avais pratiquée. Oui, j'avais bien été médecin, ce que les prétendus "scientifiques" sont peut être moins, ceux par exemple de la cuistrerie pseudo-neurologique qui a cours maintenant comme la seule psychiatrie qui vaille dans l'autisme.

Je ne suis pas encore mort, mais mon passé l'est lui, trop lointain pour être encore approché.

Je dois le laisser s'enfuir et disparaître, sans pleurer.

 

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