Attente

Le chant qu'on entend vous confronte souvent à vos voix intérieures. Les voix extérieures chantent pour vous, en votre nom, quand on les écoute puis qu'on retient la mélodie et les mots qui la meublent. Du reste les autistes, en reprenant les chants, les paroles chantées, parlent souvent pour eux avec ces paroles.

 

Que fait-on quand on s'adresse à un mort ? Regardécoutez moi ça....

 

Salome Ljuba Welitsh 1944 © Addiobelpassato

 Que fait-on quand on s'adresse à un mort ?

C'est la question que je me suis posé après avoir vu ou plutôt entendu l'extraordinaire prestation de Ljuba Welitsch en Salomé dont j'avais, à propos de la mise en scène d'Herbert Graf au Metropolitan Opera de New York, l'année de ma naissance, en 1949, entendu parler jadis, quand le devenir du Petit Hans m'importait, dans un maintenant lointain passé. Je me suis toujours intéressé aux enfants devenus grands..... Hans, Donald.

J'ai entendu cette voix extraordinaire, pas une grosse voix, pas une Birgit Nilsson, pas une Astrid Varnay, une voix plutôt lyrique, si jeune, si claire, si fraîche et respirante, si souple, si sensuelle qui chante si magnifiquement en projetant sa voix charnellement, avec mille déliés, un délicieux vibrato d'aigu et mille nuances humaines. Elle prend des risques la Ljuba, elle est au bord de la rupture, sans cesse, elle chante plus haut que son larynx, si je puis dire, elle brûle sa voix, elle ne va du reste pas la garder très longtemps en bon état. Un genre de Maria Callas. Le feu qui les pousse les brûle, et leurs souffrances, toutes résilientes qu'on prétend qu'elles sont, les submergent.

Elle n'a pas son pareil, cette voix, dans Salomé. Même Maria Cebotari, si extraordinaire dans Strauss, est battue. Ni Rysanek, ni Varnay, ni Nilsson, ni Malfitano, ni Behrens ne l'approchent. Stratas est davantage proche et Marjorie Lawrence en français. On comprend qu'un Strauss de 80 ans, en 1944, en ait été émoustillé....

J'ai entendu aussi les paroles, ai compris leur sens, livret à l'appui. Le livret en allemand est tiré d'une pièce d'Oscar Wilde écrite en français.

Et je me suis rendu compte qu'à travers elle, moi aussi je parlais à un mort, et avec ses mots à elle, me renvoyant à un plus lointain passé encore.

"Du legtest über deine Augen die Binde eines, der seinen Gott schauen wollte. Wohl! Du hast deinen Gott gesehn, Jochanaan, aber mich, mich hast du nie gesehn. Hättest du mich gesehn, du hättest mich geliebt! Ich dürste nach deiner Schönheit. Ich hungre nach deinem Leib. Nicht Wein noch Äpfel können mein Verlangen stillen... Was soll ich jetzt tun, Jochanaan? Nicht die Fluten, noch die grossen Wasser können dieses brünstige Begehren löschen...
Oh! Warum sahst du mich nicht an? Hättest du mich angesehn, du hättest mich geliebt. Ich weiss es wohl du hättest mich geliebt. Und das Geheimnis der Liebe ist grösser als das Geheimnis des Todes..."

"Tu as mis sur tes yeux le bandeau de celui qui veut voir son Dieu. Eh bien, tu l'as vu, ton Dieu, Iokanaan, mais moi, moi ... tu ne m'as jamais vue. Si tu m'avais vue, tu m'aurais aimée. J'ai soif de ta beauté. J'ai faim de ton corps. Et ni le vin, ni les fruits ne peuvent apaiser mon désir. Que ferai-je, Iokanaan, maintenant? Ni les fleuves ni les grandes eaux, ne pourraient éteindre ma passion. Ah! Ah! pourquoi ne m'as-tu pas regardée, Iokanaan ?
Si tu m'avais regardée tu m'aurais aimée. Je sais bien que tu m'aurais aimée, et le mystère de l'amour est plus grand que le mystère de la mort."

Toutes ces années, pour attendre, attendre rien bien entendu, sauf sa mort peut être. La sienne ou la mienne ?  La sienne, c'est fait... On ne peut pas être délivré de l'attente, certaines fois, quand les histoires explosent au feu du brasier du transfert, après que la boite de Pandore ait été entrouverte.

Certaines fois, et nul n'y peut rien. Qui a entassé les tonneaux de poudre, qui a allumé la mèche, qui ne l'a pas éteinte ? Appeler les pompiers, c'est trop tard, et les pompiers d'ensuite ne peuvent que visiter les ruines avec vous, enfin les ruines de ça, mais le reste existe aussi, alors on vit.

Mais ça, c'est consumé, c'est détruit, ça a tout brûlé. Notez bien que c'était déjà brûlé avant, ce qui n'est qu'à moitié rassurant, mais enfin, y repasser et re, c'est beaucoup. Trop. Le transfert est une arme à double tranchant, vouloir croire qu'on pourrait le conduire ou le moduler est une folie bien plus complète que de n'y pas croire du tout....

On y peut rien. Ça c'est passé ainsi, voila tout.... "Ah! Ah! pourquoi ne m'as-tu pas regardée, Iokanaan ?"

Alors on écoute. On écoute les sons, les mélodies, et aussi les paroles, de chansons, d’opéra. On les retient, on les apprend, on les travaille. J'ai une très bonne mémoire, c'est facile. Ce sont autant de véhicules pour s'approcher d'une voix de soi même, provenant des zones dévastées. Qu'on chante ou qu'on chantonne, qu'on murmure, qu'on siffle, qu'on chante dans sa tête, ainsi on parle de ces zones de soi même ou je n'y est pas.

C'est aussi ça qui me rapproche des autistes, qui parlent si bien avec les mots des autres parfois en les chantant, la neurologie sans doute.....

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