"C'ETAIT MIEUX AVANT" ? NON, MAIS C'EST CENT FOIS PIRE AUJOURD'HUI.

On est bien en dictature, mais pas celle qu'on croit. Ce qui nous oppresse est une ritournelle destinée à désarmer la critique du néolibéralisme : "C'était mieux avant". Contre ce désastre de l'impensé, il faut réhabiliter la pensée critique.

La maturité d'un système, et d'une société, se mesure probablement à l'accueil qu'ils réservent à la critique. Non tant celle qui vise à la prise du pouvoir, qu'on laissera pour le moment à la sphère strictement politique, qu'une autre, plus large, qui touche à une conception, une philosophie, ou tel ou telle aspect ou orientation du cours de nos vies - et porte, ou non, l'intention de leur chercher des alternatives. Un exercice libre, en somme, de pensée philosophique.

En 2017, Michel Serres faisait paraître son dernier essai, "C'était mieux avant" (Le Pommier), titre qui reprenait une ritournelle au long cours. Derrière sa mise en cause d'une nostalgie inévitablement passéiste et rétrograde, qui ne pouvait être le fait que de vieillards sourds, aveugles et bornés amateurs de presse-purée et de carioles hippotractées, se terrait en réalité une caricature malveillante, grossière, nauséabonde, de toute critique adressée à nos temps modernes.
Serres n'était pas seul à véhiculer pareille ânerie, doxa bien ancrée dans le langage courant et hochet favori de bourgeoisies amateures de simplismes réducteurs, qui leur épargnent tout effort de pensée. Des décennies que toute critique du présent vaut à son émetteur un regard narquois et méprisant, suivi de l'immanquable : "Eh oui ! C'était mieux avant, forcément !".

Moyennant quoi le débat est clos, et l'on est prié(e) de passer à autre chose. De plus sérieux, si possible.

Essayer de faire entendre que la critique des dérégulations économiques, sociales et environnementales, des inégalités, des productivismes, de consumérismes urbains dominés par la livraison à domicile, des tyrannies managériales et actionnariales dans les entreprises, du transpercement du ciel par les avions, et du silence par les smartphones dans les lieux publics, de la perte de sens collectif, des retraits de la culture et de la francophonie… douter du bien-fondé des comportements et morales individualistes, invoquer valeurs et patrie républicaines (en insistant bien : "républicaines", interchangeables avec "révolutionnaires")… expliquer qu'il n'y a rien là-dedans d'un paravent passéiste et rétrograde faisant à terme le lit des réactionnaires mais l'exercice d'un droit à la pensée critique, moderne, individuel et pouvant s'étendre au collectif…
Pareille tentative relève de l'exploit. Elle revient évidemment à préférer le passé au présent. A conserver plutôt qu'avancer. A moisir plutôt que réformer.
Comme le disait Souchon, "On avance, on avance, on avance, c'est une évidence, on n'a pas assez d'essence pour aller dans l'autre sens, (…) faut pas qu'on réfléchisse ni qu'on pense, on avance".

Pareil processus d'étouffement de la critique sous la caricature du "c'était mieux avant" n'est pas tombé du ciel. Il a commencé dans les années 70 et a culminé dans les années 80 et 90 (voir "La décennie", François Cusset - La Découverte), pour suivre depuis vingt ans une digestion ponctuée de rototos sonores et odoriférants, mais dans la quiétude de la mission accomplie.
Il est allé de pair avec l'explosion de la mondialisation néolibérale, il fait corps avec elle aujourd'hui.

Celle-ci court depuis les années soixante-dix. Idéologie dominante et écrasante, elle a commencé son lent travail par une frappe chirurgicale de dérégulation généralisée, laissant derrière son passage les peuples hagards, les pays chamboulés, les systèmes politiques déstabilisés.

Derrière le masque de la modernisation d'un monde supposé vieilli, que l'on s'est acharné à mettre en avant, se cachait tant bien que mal une contre-révolution. Celle-ci officiellement respectueuse des règles démocratiques, il lui fallait conquérir les opinions : c'était la phase deux, succédant aux dérégulations; phase deux qui pouvait s'appuyer sur un climat général optimiste, hall de gare où se croisaient la foi à dominante chrétienne dans l'humanité et la résolution providentielle des problèmes, l'héritage de progrès sociaux conquis de si hautes luttes qu'on les croyait invincibles, et une idée d'équilibre global vers lequel l'Histoire tendrait progressivement.

Moyennant quoi les individus se voyaient et s'entendaient enjoindre d' "y croire", de sabrer leurs doutes et simples interrogations, de fixer obstinément un horizon-nanan de compétition à tout crin de tous contre chacun, de chacun contre tous et surtout de chacun pour soi, et de se mobiliser, à tous sens du terme.

Pareil processus ne pouvait supporter ni doute ni trop de contradiction. Officiellement on était très démocrates, dans la pratique il ne fallait pas pousser le bouchon trop loin; disqualifier les idées, imaginations, rêves, devenait impérieux. On était dans une dynamique mondiale, on n'allait pas se laisser freiner par des zozos, intellectuels et improductifs, fonctionnaires et paresseux.
Ils ne voulaient pas de la nouvelle modernité ? Ils seraient nécessairement nostalgiques, conservateurs, réacs, tutti-quanti.
Et on pourrait toujours compter sur un Michel Serres, et sur tant d'autres, pour répandre une idiotie réductrice telle que ce "C'était mieux avant" et amener le corps social à accepter le présent sans sourciller - et avec le sourire.

On en est là.
Aux prises avec un monde hideux.

Non, ça n'était pas mieux avant.
Oui, les scientifiques ont fait faire des bonds considérables à l'humanité, à la vie, mais…
Non, ils n'échapperont jamais au regard ni à la critique,
Non, le monde sans droits sociaux d'avant n'est pas préférable à l'actuel,
Oui, le développement des intelligences individuelles et collectives est notre meilleure arme pour combattre l'ignorance, l'obscurantisme, la haine,
Non, le monde sans éducation, sans intention d'émancipation, n'était pas supportable, non, le monde actuel néolibéral qui a programmé leur disparition ne vaut pas mieux.

C'était mieux avant ?
Non. Mais c'est cent fois pire aujourd'hui.

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