L'IRRUPTION GILETS JAUNES, LE PEUPLE, LA REPUBLIQUE

L'essai Gilets Jaunes peut-il être transformé en édification d'une alternative ? La réponse tient peut-être en un mot : la République.

Nul ne sait comment ça va se terminer ; c’est à se demander même si ça se terminera un jour, ou si le rappel épuisé, par les uns, de leur existence et de leur désespoir, l’allumage d’explosions urbaines par les autres, et, par les gouvernants, l’attente que ça passe et s’épuise, si tout cela n’animera pas de nombreux autres samedis. Seule certitude : après deux ans d’errance, d’erreurs tactiques et de confirmation d’une sinistre trajectoire politique, le locataire du Faubourg saint-Honoré nourrit de son obstination les violences des uns, l’enfermement des autres dans leur sensation d’abandon, et la peur de la majorité silencieuse, cette faiseuse de démons imprévisibles. Non, nul ne sait quelle sera l’issue du drame hebdomadaire dont on égrène les « actes » depuis six mois, mais on imagine que le petit élu de mai 2017 ne sortira pas du Palais en repentance, bonnet d’âne sur le crâne, corde au cou, ou des chaînes aux pieds.
(Quoique…)

Quelle qu’en soit l’issue néanmoins, l’épisode nous en aura appris.
Paré au départ de gilets de voitures, couleur jaune-canari, et d’une revendication de renoncer à une hausse de carburant, l’épisode a tourné au débat de fond sur les grands traits du capitalisme moderne, voyant resurgir, au travers des manifestations et des mots d’ordre, le fameux Peuple dont les idéologues néo-libéraux avaient prononcé la disparition, et, avec lui, l’hypothèse d’une République réactivée après une longue atrophie.

La rencontre des deux, Peuple et République, est le point d’horizon, mais elle attend son heure. Le gilet jaune n’a pas à ce jour créé l’étincelle fusionnelle. On ne réunit pas en un mouvement deux entités naturellement coopératrices que des décennies néo-libérales se sont échinées à désunir.

Pourquoi vouloir les faire marcher ensemble ? Sans doute par appétit, par impatience de dépasser l’idéal, et aboutir enfin à une République accomplie. Impatience, oui, vraiment : la République a en commun avec la nature son horreur du vide, que le marché en embuscade ne renoncera jamais à combler pour la supplanter ; mais elle a surtout besoin de temps, c’est le problème. L’adhésion du peuple à la République, formule si décisive, est un processus long, si long. Le peuple républicain, la République populaire, sont le croisement idéal (mythique, selon les néo-libéraux), d’une République toute au service de l’intérêt général et d’un Peuple à la conscience aigüe de sa triple responsabilité, indissociablement individuelle, collective et environnementale. Schéma aussi idéal que désirable.
En France libérale, par exemple, le peuple aime la République pour son crédo résiduel, démocratique et se voulant protecteur des libertés individuelles et publiques. Pour le reste, tel le consommateur intraitable, il n’a pour elle qu’exigences et suspicion d’infidélité à son égard. Donnant-donnant : la République n’en fait pas assez, alors qu’on ne lui demande pas, au Peuple, d’en faire trop non plus pour elle.
Et la planète à l’avenant.

Telle est l'union désunie, entre l’une, la République, poussée à renoncer à sa substance, sa mission : être la chose de tous et l’institutrice du Peuple, et l’autre, un Peuple, que l’ordonnancement libéral a renvoyé à son autonomie, déchargé du souci collectif et réduit à un puzzle d’individus occupés à leur intérêt propre et de court-terme.
Processus long, disions-nous.

Fin 2018, pourtant, rappelé à son passé frondeur par quarante ans d’une inégalité arrogante, obscène et générale, le Peuple s’est accordé une irruption ; il s’est rangé derrière des protestataires en gilets jaunes, son existence avérée par ses cortèges et son soutien par sondages interposés, la République lui fournissant un argumentaire minimum en trois mots sobres et percutants : Liberté, Egalité, Fraternité.
Le Peuple introuvable paraissait s’être trouvé, lui-même.

Dans la réponse du mal élu, tardive, maladive (on consulterait le Peuple), celui-ci pouvait sans mal déceler au minimum un danger, voire une flatterie destinée à le faire rentrer dans le rang. Comme tu es grand et fort, le Peuple. Raconte-moi ce qui ne va pas.
Il ne s’est pas trouvé beaucoup de répondeurs, mais parmi le peu à s’être prêtés au jeu, certains ont troqué le gilet jaune contre la carte de fidélité qu’on leur tendait, se faisant justice plutôt que de faire République : pour remédier aux fins de mois impossibles et à une fin du monde programmée, ces mêmes, sans coup férir, et sans rire, ont demandé la réduction du nombre de parlementaires et la disparition de l’ENA.
Pan sur qui ose essayer seulement de nous représenter, mon nombril et moi, enfin voyez-vous ça, feu sur la Grande Ecole, il est vrai dévoyée et pantouflarde. Feu sur l’Etat via l’ENA, en somme, et mettez-nous cette fichue République en veilleuse.

Aubaine, l’image peu avenante du Peuple fantasmé, providence, ce populisme débusqué. En haut lieu, on a donné satisfaction sans réserve au désir de vengeance individuelle contre la représentation et les représentants, et contre la Grande Ecole : moins de députés et sénateurs, plus d’ENA. Dans la foulée, on a paramétré la réponse sociale à la baisse : ni hausse des salaires, ni modification de la fiscalité, pas de signe d’une prise en compte de criantes inégalités.
Bien fait pour tout le monde, le Peuple, la République, l’intelligence individuelle et collective.

Point de « mélancolie de gauche » dans ce constat ; il y a bien des indices de réappropriation par le Peuple de sa vie et de son histoire : fraternité des ronds-points, parole revenue entre manifestantes et manifestants jusque-là anonymes, remise en selle de la lutte contre l’inégalité, revendication de bascule vers un autre monde social et écologiste, et autres fondements d’une citoyenneté revivifiée… Emmanuel Todd lui-même disait dès janvier que les Gilets jaunes avaient « gagné », après les premières mesures et excuses en provenance de la rue du faubourg Saint-Honoré, qui n’avaient, pourtant, rien calmé (le second train de mesures a depuis rejoint le premier au cimetière du vide et de l’inconsistance).

Alors, quel apport a manqué et manque encore aujourd’hui à l’irruption pour qu’elle fasse trace et Histoire ? La République. Le dépassement de l’individu-roi, divinité néo-libérale de pacotille à laquelle tout est dû, par la conscience dans et hors les ronds-points, partout, d’un plus haut, ni dieu, ni maître : le nous, le tous ensemble républicain (tout mouvement de contestation de la vie qui va, gilets jaunes compris, commençant justement par la découverte ou la redécouverte des autres). Rien que ça. On rêve ? On rêve ! « L’utopie ou la mort », disait René Dumont. Le triptyque liberté-égalité-fraternité incarne, seul, l’idée républicaine auprès d’un Peuple sommé de laisser la vie se faire sans lui – en d’autres termes, de laisser le capitalisme la faire à sa place ; c'est beaucoup mais c'est trop peu. L’inscription dans la durée et les mémoires du phénomène jaune en cours a un prix : le dégonflement du « je » hypertrophique, la réintroduction du collectif dans l’écosystème quotidien, la redécouverte de la politique par la République, sa valeur la plus haute, au-delà de son triptyque fondateur.

L’irruption a vérifié l’imprévisible de l’Histoire et déjoué tous les plans. Tel politique la prophétisait depuis des années, les pouvoirs économiques et politiques dominants, eux, mettaient la dernière main au scénario de leur nouveau monde d’individus consommateurs atomisés et résignés, et bing : le caillou gilet jaune s’est glissé dans leur chaussure.

L’enjeu, maintenant, est de passer de la démangeaison pédestre à l’édification d’un futur. L’affaire d’une République et un Peuple lessivés, mais qui croient toujours en leur retrouvaille et leur enrichissement mutuel. Pari insensé, mais y en-a-t-il un seul autre ?

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