MONDE D'HIER, HORREUR D'AUJOURD'HUI

Les défaites de la politique et de la pensée ont mis à nu le militant, son organisation, et une vision de l'avenir dans laquelle Zweig se serait probablement retrouvé.

Interrogation écrite d'un militant
Un jour d'élection, comme toute la vie démocratique, convoque le militant devant les autres et devant lui-même, sans trop de ménagement. Quelle légitimité, pour lui, pour ses idées, selon qu'elles sont ou non validées par le corps social, quelle raison pour le militant, lorsqu'elles sont désavouées, à se placer hors de la vie qui va ou à prétendre l'infléchir (au prix, parfois, du doute et du désarroi) ?

La réponse est dans l'essence contradictoire de la démocratie : une "vie qui va" qui ne consent qu'à des contradictions périphériques, marginales ou formelles, est pauvrement, voire anti-démocratique (1). Le militant, même appartenant à une catégorie aussi minoritaire qu'elle l'est aujourd'hui, peut et doit tout remettre en question quand la société autour de lui, poussée à une fatigue collective inédite qui ne génère plus que lassitude et aveuglement, ne débat plus de rien et consent à tout, au pire, y compris à son asservissement.
Par l'économie, et par un dogme néo-libéral plus mordant qu'il l'a jamais été.

Ou bien le militant ne sert à rien.
(… Et voilà le militant en partie remis en selle - enfin, il veut le croire).

Interrogations d'un, et sur un mouvement (et sur l'Europe)
En partie, car on ne milite pas sur la Lune. La terre ferme démocratique est faite des partis qui y concourent, mais l'aspirateur moderniste les a méthodiquement défaits et discrédités dans les esprits… A charge pour la démocratie de surmonter l'obstacle, un rien vital pour elle.

L'Histoire France Insoumise est sans doute partie de là : maintenir une substance politique républicaine dans une démocratie en fermeture, atone et appauvrie, parier sur sa vitalité, y arriver en 2017, puis...
En 2019, après un coup de gourdin aux élections européennes surgit, au sein de l'organisation politique un rien groggy, l'interrogation bien classique : "qu'est-ce qui a m...?".

(Amusant, comme en interne on élude la question du positionnement politique; le turlupin de l'Elysée ayant imposé le débat européen binaire, simpliste, du "pour ou contre" (allègrement repris par d'autres, se voulant "de gauche"), le questionnement politique pédagogique, exigible d'une démocratie quant à la place d'un peuple dans l'ensemble européen, a laissé la place à une vocifération idiote et pauvre : "vous êtes pour l'Europe ou contre l'Europe?".
Comment, dans un tel brouillage mental sciemment mis en place, aventurer l'idée d'une Europe débarrassée des carcans nauséeux (dont le traité de Lisbonne et quelques autres) qui en ont fait un tel repoussoir, une chair à pâté idéale pour les néo-fascistes ?
Rien à faire : "donc, c'est bien ça, vous êtes contre l'Europe!"
Idiot, obscur, ridicule.)

Clémentine Autain a parlé trop vite et trop tôt, dans un monde qui ne jure que par la distance et le sang froid, et dans une FI où on la regarde avec une tendresse tempérée; au moins a-t-elle lancé un débat sur le fonctionnement interne, repartant sur la verticalité conflictuelle déjà critiquée avant 2016.
Ricanement de Kuzmanovic en retour, âpre tenant d'une ligne "populiste". Thème : ce qui vient d'arriver, c'est ton oeuvre. Et vlan.
… Et c'est ainsi qu'on paraît découvrir que la FI est traversée de deux courants, ou cultures : l'un "populiste", l'autre poussant à l'union de la gauche;
… Et ce conflit ni nouveau ni récent met en lumière un talon d'Achille majeur du mouvement : ces courants, ces personnalités souvent antagonistes, fonctionnent ensemble comme le vélo, par le mouvement continu et unidirectionnel; et dysfonctionnent quand le mouvement ralentit et quand la direction est à l'épreuve (il semblerait qu'elle le soit)(ou bien j'ai rêvé).
En attendant, le mouvement ne chute pas, mais il est des colonnes Vendôme qui, au mieux, jouent à la tour de Pise. Au pire, rejouent la Commune.

Interrogation d'un monde qui ne s'interroge plus
Retour sur ce temps que nous vivons, qui aurait fait tourner de l'œil à Stefan Zweig. Un temps à mettre les bouteilles à la mer, qu'une au moins trouve un chemin sûr et accoste sur un rivage rationnel et bienveillant. On peut rêver ? Il faut rêver.

L'hyper-violence du présent est dans son paradigme obsessionnel, le changement d'époque, et dans la réaction ultraconservatrice qu'il a secreté. En près de cinquante ans de drame néo-libéral, on a tous et toutes appris jusqu'à en vomir que le changement se ferait avec ou sans nous, et que, dans le deuxième cas, ce serait à nos frais. Madelin agrémentait joliment la sauce dans les années 80 : la crise ne départagerait pas les riches et les pauvres, les puissants et les faibles, mais ceux qui s'adaptent rapidement, et les autres.

Dans les rêves des néo-libéraux de tous ordres, le destin de ces autres-là serait de disparaître des statistiques - disparaître complètement présentant l'avantage d'éviter aux "adaptables" la charge de secourir les "autres" en détresse, Dieu reconnaissant les siens.

Et patatras...
Au départ, tout fonctionnait : les régénérations du capitalisme, maquillées en "crises" pour qu'on ne s'en impatiente pas trop, ont généré des opportunités par tombereaux; des habiles, chanceux, ou malins, s'y sont jetés à corps perdu, ça a dégueulé d'optimisme, de compétition, de concurrence et de victoires : start-ups, auto-entreprises, privatisations, joint-ventures, achats, rachats, du marché, toujours plus de marché, partout, des poches en remplissages à outrance, du cash tout de suite, sans perdre une minute.
Ca démarrait bien.

Ah, et pour embellir le tableau, l'Etat éviscéré et les vieilles régulations sociales blackboulées, allez hop du balai : on frôlait l'extase totale, en basculant dans la "soft-idéologie" (le business et les droits de l'homme, le reaganisme et la génération morale, le socialisme libéral et le libéralisme social, selon F.B. Huygue) on "cochait toutes les cases". Enfin, on croyait.

Mais voilà. Les petits, les ri-qui-qui, les riens. "Quoi, les riens" ? Eh bien la déferlante passée, ces imbéciles n'avaient pas disparu; ils étaient encore là et devenaient irascibles. Méchants.
Pas rapides face au nouveau paradigme, encore moins pour disparaître. A désespérer...
Ca n'était pas faute d'avoir mis le paquet : on leur avait tout piqué, leur Eglise, leur PCF, leur Etat social, leurs emplois, leurs syndicats, on leur avait construit de charmants pavillons et des éco-quartiers sur 20 étages loin de toute vie commune, de toute entreprise et de tout service public, mais à une minute de bagnole d'Auchancasinocarrefour, on avait patiemment massacré l'idée-même de République, des fois qu'ils auraient cru à une mauvaise farce; certains, trop peu, avaient compris, en se supprimant eux-mêmes.

On n'en était pas restés là; le poison définitif, c'était ce lumineux discours du "vieux monde" : "Les vieilles batailles de l'ère industrielle, c'est fini. On est à l'heure du numérique, du tertiaire. Faut s'adapter, les gars, vous y'en a pas regarder dans le rétroviseur !". Quelles "nouvelles" batailles, pour quelles régulations ? Questions sans réponses, casser le "vieux monde" d'abord, laisser l'économie construire le nouveau à l'abri des regards… Effet désarmant garanti, bingo d'ensemble. Ne restait qu'à deviner le prochain taux d'abstention. Chez les ri-qui-qui, bien sûr.

Bref.
Ca n'a pas suffi, tout ça.
Heureusement, voilà les ri-qui-qui bientôt guéris contre l'idée de révolte, les néo-fascistes leur proposent leur protection sous parapluie noir-brun, eux qui s'étaient grimés en jaune, ils vont renouer avec l'obéissance, mépriser et surveiller leurs voisins, cultiver le chacun pour sa pomme et aimer les levers de drapeaux.
'Vont de nouveau apprendre à vivre.

Les athéniens s'atteindront. Le changement d'époque aura dépassé son objectif : jetés à la rue ou dans l'oubli, les un(e)s, aux manettes de l'économie, les nouvelles élites, au rencart, la République.

Le monde néo-libéral de tourner rond.
Et Zweig d'ouvrir les yeux de nouveau, dans son habitacle en bois de Petrópolis.

(1) Après, tout tient dans ce qu'on entend par la marge et la périphérie...

 

 

 

 

 

 

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