EDITIS ET VIVENDI : CETTE FOIS, C'EST SÛR, ILS S'AIMENT.

L'annonce de la vente d'Editis, 2ème groupe français d'édition-diffusion-distribution, à Vivendi, a mis en avant une opération boursière au détriment de l'essentiel : les entreprises et les salarié(e)s qui composent le groupe.

En plein été, Editis et Vivendi sont entrés en négociation exclusive pour l'achat du premier par le second. Information très économique, pensez : Editis, 2ème groupe français d'édition, diffusion et distribution de livres, c'est un chiffre d'affaire de 750 millions d'euros et un prix de cession qui pourrait être de 900 millions. Le groupe a appartenu à Wendel en 2004 (qui ne se souvient d’Ernest-Antoine Seillière ?), puis à la multinationale espagnole Planeta en 2008 - qui s’apprête donc à céder Editis à Vivendi... auquel il a déjà appartenu en 2000, sous la houlette du turlupin Jean-Marie Messier (dont le successeur n'est autre que l'inénarrable Bolloré).

Conte de fées pour investisseurs, romance néolibérale pour névrosés de flux financiers...
Mais voilà, c'est plus compliqué que ça.

Il s'est trouvé un(e) ou deux journalistes en charge du dossier pour faire leur travail, tel qu'énoncer quelques-uns des éditeurs qui composent Editis : un Grand du dictionnaire, un symbole de l'édition scolaire, tel autre qui publia De Gaulle ou Julien Green, tel qui signa Françoise Sagan et plus tard Lydie Salvayre, tel encore, jadis aristocrate du livre au format de poche... on en passe (et des plus valeureux). Soudain Editis devenait plus et autre qu’un paquet d’argent : des visages, une histoire.

Car ni Editis, ni l’économie du livre en général, ne sont seulement un tiroir-caisse pour alimenter les rubriques économiques. Patatras. Le livre, c’est avant tout des métiers : des créateurs, écrivains, graphistes, illustrateurs ; des éditeurs – qui ont donné leur nom à des marques (embarras du choix), ou fondateurs de collections et d’écuries d’auteurs ; des correctrices et correcteurs, qui valident la qualité et le sens des manuscrits avant impression ou mise en ligne ; des maquettistes et chefs de fabrication, des imprimeurs…
Ce n’est pas tout : on parle rarement des diffuseurs et de leurs commerciaux (dont les représentant(e)s), on parle encore moins des distributeurs, employé(e)s d’entrepôts, gestionnaires de stocks, caristes…
Une chaîne enfin qui ne peut exclure les libraires, son dernier et noble maillon, ni les bibliothécaires.

Tout cela, c’est le travail. L’étalage brut et béta de données financières et boursières pour traiter un sujet éditorial, pulvérise, évapore, pour finalement faire disparaître le travail du regard. Du coup, à quoi se réduit l’économie du livre ? A du banal tertiaire. Les livres ? Une cuisine à base d’open-space, de PC et de réunions de services, une rasade de Musso-Levy-Nothomb pour relever, le poinçon de Gallimard pour faire bio, le tout à faire livrer par Amazon. Vallès et Balzac, chefs adjoints du service des ressources créatives de la Vingtras et Herrera books company, en somme.
Tour de force de la société du spectacle ? Sans doute, mais la soupe est si belle que l’envie d’y cracher est tenace.

Alors, voyons tout de la couleur – blafarde - du réel.
Disons les inégalités, intenables. Dénonçons la misère croissante du monde de la création. Disons la concentration capitalistique de l’édition (entre autres effets, le rachat d’Editis par Vivendi esquisse une proximité galopante entre livres et écrans). Appelons à la petite et moyenne édition indépendante. Dénonçons la situation abjecte, inadmissible, des correctrices et correcteurs. Rappelons mordicus la masse des livres imprimés en Chine pour en diminuer le prix de vente, et le bilan social, écologique et carbone désastreux de l’opération, fourré sous le tapis par les groupes d’édition. Alertons sur les représentant(e)s, lien vivant entre éditeurs et libraires, ballotés par l’obsession des diminutions de coûts, les disparitions de librairies, une pressurisation croissante. Orientons les regards vers les soutiers de l’édition, ces ouvrier(e)s des entrepôts qui voient de plus en plus leur communauté de peines avec ceux des entrepôts d’Amazon.
Et ne jamais oublier l’immanente conscience des livres, les libraires, une espèce qui doit ne pas avoir disparu à sa jeunesse d’esprit et une ténacité faite de fins de mois impossibles et de laborieuses négociations. Avec ces mêmes groupes, Editis, Hachette et autres, dont les « pages éco » relatent à l’envi les acquisitions et les dividendes versés à leurs actionnaires.

Le rachat d’Editis, au milieu de tant d’autres grosses opérations boursières, est une captation de valeurs qui soumet à sa déraison les plus évidentes d’entre elles, le travail et le travailleur. Au bénéfice de cette vision irénique et néo-libérale d’une entreprise « consacrée à notre bien-être » (Alain Finkielkraut, France-Culture, 4 septembre) dont la sacralisation inspire des scénarios toujours plus menaçants.

Survivent les livres !

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