Actualité du dreyfusisme

En dehors de moments de commémoration comme le centenaire de la réhabilitation du capitaine, on a tendance à reléguer l’affaire Dreyfus dans les manuels d’histoire.

En dehors de moments de commémoration comme le centenaire de la réhabilitation du capitaine, on a tendance à reléguer l’affaire Dreyfus dans les manuels d’histoire.

Sans voir que la mobilisation autour du « J’accuse !… » de Zola n’est pas seulement un événement fondateur de la conscience républicaine, mais une source importante d’enseignements pour nos débats actuels. 

Quand Alfred Dreyfus a été victime d’un complot judiciaire, couvert au plus haut niveau de l’Etat, la société française s’est trouvée en proie à des interrogations et des débats qu’elle n’avait jamais connus auparavant. Avec la publication, en janvier 1898, de l’article de Zola, elle s’est mise tout entière à réfléchir de manière nouvelle sur la question de l’antisémitisme qui, jusque là, imprégnait son univers mental, qu’il s’agisse de ses milieux littéraires, artistiques et intellectuels, de ses institutions religieuses ou de ses partis politiques, y compris républicains, jusqu’à ces forces naissantes qu’étaient alors le socialisme et le syndicalisme. En réagissant à l’antisémitisme, elle a commencé à penser le racisme comme contraire aux droits de l’homme. En écho de ce moment essentiel qu’avait été pour elle la Révolution française, l’affaire Dreyfus a été un événement fondateur de la République. 

 

Il ne faut pas croire que rien de neuf ne soit à découvrir sur son histoire. Deux livres parus récemment nous apportent des éléments nouveaux. A commencer par celui d’Emmanuel Naquet, Pour l’humanité. La Ligue des droits de l’homme de l’affaire Dreyfus à la défaite de 1940[1], qui montre comment s’est organisée la riposte des premiers dreyfusards quand Zola s’est trouvé accusé de diffamation pour son article. Jusque-là, les intellectuels étaient restés silencieux et le débat cantonné au Parlement. Au Sénat, Auguste Scheurer-Kestner s’était retrouvé seul. La particularité de Zola est d’avoir compris qu’il fallait s’en prendre à l’antisémitisme. Et qu’il ne s’agissait pas seulement de défendre un homme, mais d’engager le combat pour une cause morale et républicaine, en mettant en avant le respect du droit, la quête de justice et la volonté de vérité. En choisissant d’accuser les responsables et complices du crime judiciaire, il a permis aux défenseurs de Dreyfus de reprendre l’initiative. A l’occasion d’une suspension d’audience de son procès sous haute tension, le juriste Ludovic Trarieux, ancien garde des Sceaux, a parlé avec les témoins de la défense de son idée de former une association pour la sauvegarde des droits des citoyens. Une réunion chez lui, le dimanche suivant, a accueilli huit intellectuels de profils très différents, dont le juriste catholique Paul Violet qui rédigea avec Trarieux le premier projet de statuts. L’Aurore, qui avait publié « J’accuse !… », a consacré le 1er avril 1898 deux colonnes à un appel dont les signataires déclaraient fonder une « Ligue de défense de l’homme et du citoyen ». L’un d’eux précisa, dix jours plus tard : « Nous lui demanderons uniquement, et ce sera notre seule condition, de déclarer la guerre à toutes les injustices, qu’elles qu’elles soient, à toutes les lois de circonstance, qu’elles qu’elles soient, à tous les politiciens traîtres à leurs paroles, quels qu’ils soient[2]». La première assemblée adopta un Manifeste qui confirme la volonté de dépasser le cas du capitaine : « Le condamné de 1894 n’est pas plus juif à nos yeux que tout autre, à sa place, ne serait catholique, protestant ou philosophe. Nous ne voyons en lui qu’un citoyen dont les droits sont les nôtres et nous repoussons, comme un recul inattendu des idées de liberté, les distinctions de sectes qu’on prétendrait établir en sa personne ». Emmanuel Naquet retrace comment cette association dreyfusarde devenue politique avec l’idée de « faire de la politique autrement », a voulu élargir son champ d’action. Il montre qu’elle a rapidement essaimé, quitte à connaître des divisions quand elle s’est trouvée confrontée à de nouvelles questions, comme la question sociale et la question coloniale. Un livre majeur, remarquablement documenté, qui, en dehors de Jean Birnbaum dans un éditorial du Monde des livres et lors d’une « Matinale » de France culture[3], n’a pas été accueilli comme il le mérite, y compris au sein de l’association dont il relate les débuts de l’histoire.

 

De son côté, Philippe Oriol, biographe du premier des dreyfusards, l’anarchiste juif Bernard Lazare[4], dont il prépare l’édition des œuvres complètes, a publié en deux volumes et près de quinze cents pages, une Histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours[5] qui, sur un sujet qu’on croit connu, apporte beaucoup de nouveau. On savait que le capitaine Henry avait fait un faux quand le dossier d’accusation avait été mis en doute et une demande de révision formulée. Il l’a fabriqué en insérant dans une lettre prétendument déchirée et reconstituée une phrase provenant d’un autre document ; et a vite été démasqué, le quadrillage du morceau ajouté étant différent… Mais Philippe OrioI nous apprend que ce n’a pas été le seul faux fabriqué par l’armée : le général Gonse, sous-chef d’état-major, a confectionné une lettre soi-disant écrite peu après l’arrestation de Dreyfus rapportant ses prétendus aveux à l’officier qui le convoyait. Le problème, cette fois, c’est que Gonse en a gardé un brouillon, que Philippe OrioI a retrouvé dans un fonds d’archives, dont les ratures et un emploi du passé trahissent que la lettre a été écrite deux ans plus tard… Henry a servi de bouc émissaire à l’état-major qui l’a contraint au suicide, mais ne fut pas le seul faussaire…

 

Philippe OrioI corrige aussi beaucoup d’erreurs de l’historiographie de l’Affaire. Il précise la chronologie de l’engagement des dreyfusards et souligne que certains d’entre eux, tel le colonel Picquart, découvreur et dénonciateur des mensonges de l’état-major, ont certes eu une attitude courageuse, mais étaient pour autant profondément antisémites. Il reprend la distinction importante entre les dreyfusards, qui ont pris la défense de l’homme Alfred Dreyfus, et les dreyfusistes, qui ont voulu faire de cette cause un modèle pour le combat contre toutes les injustices. Parmi eux, en exergue, Bernard Lazare. Eclairante est sa polémique avec Theodor Herzl quand celui-ci s’est fait l’agent de communication en Europe du « sultan sanglant » ottoman Abdul-Hamid II, responsable des premiers massacres d’Arméniens de 1894-1896 qui ont fait plus de 200 000 morts. Herzl a été plusieurs fois reçu, a été décoré et a échangé de nombreuses lettres avec lui, s’offrant pour contredire dans la presse européenne ceux qui dénonçaient ses crimes. En 1901, il lui adressa au nom du Cinquième congrès sioniste de Bâle un message servile qui lui valut cette réponse cinglante de Bernard Lazare : « Les représentants — ou ceux qui se disent tels — du plus vieux des peuples persécutés, ceux dont on ne peut écrire l’histoire qu’avec du sang, envoient leur salut au pire des assassins. […] ce peuple tout sanglant de ses blessures, on le jette aux pieds du Sultan couvert du sang des autres, et, dans cette assemblée, nulle protestation ne retentit, il ne se trouve personne pour dire aux directeurs conscients d’un troupeau aveugle : “Vous n’avez pas le droit de déshonorer votre peuple[6]” ». Pour Lazare, les droits de tous les hommes et ceux de tous les peuples méritaient, au même titre, d’être défendus. Philippe OrioI montre que les Juifs français engagés dans l’Affaire n’ont pas suivi Herzl. Joseph Reinach considérait, par exemple, que c’était « un piège tendu par l’antisémitisme », un projet « contre l’œuvre de la Révolution » : « Nous sommes Français, nous resterons Français. Tous nos efforts, toute notre activité intellectuelle, tout notre amour, la dernière goutte de notre sang, appartiennent à la France, à elle seule[7]. » L’auteur montre aussi que le récit de Herzl attribuant à l’Affaire la naissance en lui de l’idée du sionisme est entièrement inventé et reconstruit.

 

Le dreyfusisme, une idée utile aujourd’hui

 

La notion de dreyfusisme, qui a surgi de cet épisode si essentiel dans la construction de la République en France, n’est pas seulement un objet d’histoire. Elle est aussi une source d’enseignement pour nos débats actuels. Le dreyfusisme a été l’attitude de ceux qui ont défendu le capitaine, non parce qu’ils étaient de sa famille ou partageaient son histoire, mais parce qu’à travers lui se trouvait posé un problème de justice, de droit et de vérité. C’était la position des jeunes socialistes, dont Charles Péguy, et des socialistes allemanistes avant même que Jaurès ne s’y rallie en témoignant au procès Zola et n’en vienne à combattre l’antisémitisme. Il écrira dans Les Preuves que Dreyfus, au bagne, n’est plus un bourgeois, ni un officier, « il est seulement un exemplaire de l’humaine souffrance en ce qu’elle a de plus poignant. Il est le témoin vivant du mensonge militaire, de la lâcheté politique, des crimes de l’autorité ». Et il expliquera à un leader socialiste : « nous pouvons, sans contredire nos principes et sans manquer à la lutte des classes, écouter le cri de notre pitié ; nous pouvons dans le combat révolutionnaire garder les entrailles humaines ; nous ne sommes pas tenus, pour rester dans le socialisme, de nous enfuir hors de l’humanité ».  

 

Le dreyfusisme, c’est la position qu’ont prise aussi les femmes autour de Marguerite Durand qui publiaient le journal féminin et féministe La Fronde. Elles ont reproduit « J’accuse !… », « heureuses de saluer par ce temps de veulerie et de lâcheté un acte de courage moral » ; elles ont demandé le retour de Dreyfus et ont exprimé leur soutien à son épouse — même si Lucie Dreyfus, du fait de sa morale bourgeoise, n’a jamais accepté, bien que suppliée par Joseph Reinach de le faire, de rencontrer l’ancienne comédienne divorcée et mère célibataire qui dirigeait ce journal… Ces féministes, alors que leur propre combat avait un autre objet, se sont engagées pour Dreyfus car il s’agissait, là aussi, de demander justice. Comme l’a expliqué l’une des rédactrices : « si nous ne demandons pas justice pour un condamné que nous avons lieu de croire innocent, nous n’avons pas le droit de réclamer justice pour nous ».

 

Comment ne pas songer à cette notion de dreyfusisme lorsque nous sommes confrontés aux défis d’aujourd’hui.

 

Les dreyfusards divisés sur la question sociale

 

Cette notion s’est précisée lorsque les dreyfusards ont été confrontés à la question des droits des travailleurs. Emmanuel Naquet montre que la Ligue des droits de l’homme s’est alors divisée, et, quand la prise en compte des droits sociaux a été décidée sous la présidence du socialiste jaurésien qu’était Pressensé, cela a provoqué le départ en trois ans de plus d’un tiers de ses membres[8]. Une affaire, l’affaire Jules Durand, est emblématique de la division intervenue parmi les dreyfusards sur la question sociale.

 

Le secrétaire du syndicat des charbonniers du Havre, Jules Durand, accusé d’être le responsable de la mort d’un ouvrier non gréviste lors d’une bagarre, a été condamné à mort le 25 novembre 1910, au terme d’un procès inique ou témoins et jurés ont été manipulés par les agents de la Compagnie générale transatlantique qui voulait briser le syndicat qu’il venait de constituer. Mais, alors que, comme Dreyfus, Durand était innocent et victime d’une machination judiciaire, tous ceux qui s’étaient mobilisés pour Dreyfus n’ont pas pris sa défense. Seule une partie d’entre eux, la LDH, Jaurès, Pressensé, Anatole France, Octave Mirbeau, ont considéré qu’il s’agissait du même combat dreyfusiste. Jaurès a écrit dans son journal, l’Humanité : « Plusieurs se sont souvenus de l’engagement qu’ils avaient pris envers eux-mêmes de combattre contre l’iniquité, quel qu’en fut le prétexte et quel qu’en fut la victime. Comme ils s’étaient dressés contre le crime de la raison d’État militariste, ils se sont dressés contre le crime de la raison d’État capitaliste[9]. » Mais d’autres, comme Clemenceau, Picquart, Aristide Briand et Joseph Reinach, n’ont pas voulu prendre la défense de la victime d’une persécution qui, en l’occurrence, ne relevait pas de l’antisémitisme mais d’une injustice de classe.

 

Alors que le président de la République avait prononcé pour Dreyfus, en 1899, une grâce entière qui lui avait permis, après cinq années de calvaire, d’être libéré et de recouvrer une vie normale jusqu’à sa mort en 1935, Durand n’a pas connu le même sort. Tombé en syncope à l’énoncé du verdict, il est resté six semaines dans le quartier des condamnés à mort de la prison de Rouen, où il s’est vu imposer une camisole de force et des chaînes aux pieds, dans une cellule éclairée de jour comme de nuit, affublé d’une cagoule aveuglante chaque fois qu’il en sortait. Son pourvoi rejeté par la Cour de cassation, il a bénéficié d’une grâce présidentielle partielle commuant sa peine de mort en sept ans de réclusion, ce qui lui a provoqué de nouvelles crises, qui l’ont fait sombrer dans la folie, jusqu’à sa mort, en 1926, parmi les indigents, à l’asile d’aliénés de Quatre-Mares à Rouen.

 

Les défenseurs de Durand ont parlé d’une « nouvelle affaire Dreyfus ». Dans l’Humanité, Jaurès s’est aussitôt indigné : «  L’essentiel pour la réaction bourgeoise, c’est de frapper ceux qu’elle appelle “les meneurs” ; c’est de rendre les organisations ouvrières systématiquement responsables de tous les actes qui peuvent se commettre dans l’effervescence des luttes sociales[10]. » Le 29 novembre, l’Humanité rend compte du meeting organisé au Havre : « Géeroms, secrétaire de l’Union des Syndicats, déclare qu’une nouvelle affaire Dreyfus nait avec l’affaire Durand. Dreyfus innocent a été tiré du bagne et il a fallu pour cela se battre longuement et courageusement. Nous crierons, nous, que Durand est innocent et qu’il faut le délivrer ! » Le 5 décembre, dans la Vie Ouvrière, il précisait : « Dreyfus, bien qu’innocent, avait été condamné parce que juif ; Durand, bien qu’innocent, a été condamné parce que secrétaire de syndicat. […] Nous voulons la justice, nous voulons la révision de son procès. Innocent, il a été condamné. Il faut que cette condamnation disparaisse ; il faut qu’un second verdict efface ce que le premier a fait. » La LDH organise au Havre, le 6 décembre, un meeting où le secrétaire de sa section locale désigne l’affaire Durand comme « l’affaire Dreyfus de la classe ouvrière[11] ». Elle suscite la création d’un Comité de défense comprenant des syndicalistes, des socialistes, des personnalités de la bourgeoisie du Havre, présidé par l’un de ses membres qui avait été l’un des premiers à défendre Dreyfus[12]. Le 19 décembre, son président, Pressensé, demande à toutes les sections d’agir en faveur de Durand[13]. Elle lance une pétition que signent de nombreux dreyfusards, Émile Durkheim, Lucien Febvre, Anatole France, Lucien Herr, Lucien Lévy-Bruhl, Albert Mathiez, Marcel Mauss, Octave Mirbeau[14]. Alfred Dreyfus lui-même proteste[15]. Le 4 janvier 1911, Pressensé intitule son article dans l’Humanité « La nouvelle affaire Dreyfus[16] » et la LDH organise durant ce mois une dizaine de réunions[17]. Mais, le 15 décembre, dans l’Humanité, le socialiste Maurice Allard s’indignait de l’absence de réaction de certains dreyfusards : « Je ne regrette point la part que j’ai prise à la campagne pour la révision du procès Dreyfus. On ne doit rien regretter, quand on a agi en toute conscience et en toute indépendance, pour le succès d’une cause qu’on croyait juste et bonne. Mais, depuis que j’ai vu à l’œuvre, comme ministres et comme dirigeants, les principaux meneurs de l’affaire Dreyfus, que de tristes réflexions me sont venues à l’esprit, que de désillusions, que de doutes ! Clemenceau, le justicier, l’ennemi de l’état-major et de la police, le champion de la “justice” et de la “vérité” […]. Et le colonel Picquart, devenu général et ministre ? Mieux vaut ne pas en parler.  M. Briand, lui aussi […] participait aux meetings et, pour sauver Dreyfus, invitait le peuple à descendre dans la rue. A ce moment, les anarchistes et les libertaires faisaient bonne garde à la porte de l’Aurore et se tenaient prêts à protéger M. Clemenceau, au cas où le champion eût été menacé par les “hordes” nationalistes. […] Joseph Reinach, à cette époque, ne crachait ni sur les socialistes, ni sur les anarchistes. Il trouvait bon que le peuple descendit dans la rue, derrière le compagnon Briand. M. Briand est aujourd’hui président du conseil, et voici que, suscitée par sa politique de violence réactionnaire et anti-ouvrière, surgit une iniquité plus visible, plus palpable, plus monstrueuse que celle dont fut victime M. Dreyfus. […] Durand n’est qu’un ouvrier. »

 

L’Union des syndicats du Havre dénonce le 22 décembre dans une affiche le rejet du pourvoi par la Cour de cassation : «  Ce qui a été possible pour le capitaine Dreyfus doit l’être pour l’ouvrier Durand ! » Trois jours plus tard, l’Humanité publie en première page un poème de Maurice Bouchor — mauvais, mais dont le message est clair — intitulé « Pour Durand » :

 

Bourgeois, lettrés, savants, dans le sombre duel

Où, contre tous, on fut d’abord une poignée,

N’en appeliez-vous pas, d’une voix indignée,

A ces travailleurs manuels ?

 

Pour l’un des vôtres, pour le riche officier, dites,

Ne s’est-il pas ému, ce peuple au cœur puissant ?

Auriez-vous sans son aide arraché l’innocent

Aux horreurs de l’île maudite ?

 

Un monstrueux verdict a frappé l’un des siens.

Son crime ? Honnêtement, il luttait pour ses frères.

Partagerez-vous donc, justiciers de naguère,

Cette curée offerte aux chiens ? […]

 

Un homme est condamné par la haine et la peur :

Sachez que le silence est un lâche complice.

Allons, réveillez-vous ! Debout pour la Justice,

Si vous avez un peu de cœur !

 

En dépit de ces appels, une partie de ceux qui s’étaient mobilisés pour Dreyfus n’ont pas suivi. Confrontés à une affaire où les classes possédantes bafouaient les droits d’un ouvrier, leur attachement à la justice a montré ses limites.

 

Jaurès et la question coloniale

 

De son côté, Jaurès, devenu vraiment Jaurès lors de l’affaire Dreyfus, s’en est tenu à une attitude dreyfusiste, ce qu’il fera aussi sur la question coloniale, en cessant de défendre le colonialisme, en le dénonçant au contraire, et en critiquant, là aussi, ceux des dreyfusards qui ne faisaient pas preuve sur cette question de la même exigence de vérité et de justice que dans l’affaire Dreyfus. En 1898, il a non seulement dénoncé l’antisémitisme mais aussi pris position en faveur de la citoyenneté des arabes algériens, ce qui l’a conduit à affronter Edouard Drumont sur ces deux questions[18]. Plus tard, il a dénoncé la conquête du Maroc, notamment le massacre ordonné par le général d’Amade le 15 mars 1908 de la population d’un douar de la Chaouïa marocaine qui a fait 1 500 victimes. A la Chambre et dans L’Humanité, il le qualifie d’« attentat contre l’humanité ». Et il reproche aux deux anciens dreyfusards qu’étaient Clemenceau, alors président du Conseil, et Picquart, ministre de la Guerre, de recourir aux mêmes méthodes de dissimulation qu’ils avaient pourtant combattues lors de l’Affaire. Reprochant, en 1911, à la LDH d’avoir pris la défense d’un homme d’affaire colonialiste en Tunisie qui avait fait expulser des milliers de paysans pour s’approprier leurs terres et se disait victime de l’administration, Jaurès a demandé à intervenir devant son comité central et obtenu qu’elle modifie sa position. Idem, l’année suivante, face au groupe parlementaire socialiste dont il a obtenu qu’il revienne sur sa décision de déposer une proposition de loi, soutenue par Jules Guesde, favorable à la colonisation du Maroc. Accusé d’être « plus marocain que français », Jaurès s’en est tenu aux mêmes principes que dix ans auparavant lors de l’affaire Dreyfus. Il s’écrie au Parlement : « C’est nous, Français de France, qui pour notre propre honneur, lorsqu’un attentat a été commis au nom de notre pays, devons chercher la vérité, la dire, la proclamer pour réparer, s’il se peut, les attentats commis contre l’humanité. »

Il prenait en compte les autres cultures, s’indignant dans L’Humanité du génocide des Indiens du Pérou. Il trouvait les hommes politiques d’Europe aveugles face à l’éveil des autres continents, estimait qu’au xxe siècle les nationalismes en Europe n’étaient plus porteurs de progrès comme ils l’avaient été au xixe siècle, mais que l’éveil des nations colonisées était le fait majeur du siècle qui s’ouvrait. Il refusait la « guerre des civilisations ». Quand l’ancien gouverneur de l’Indochine Paul Doumer appelait à une lutte de l’Europe contre l’Asie, de la « race blanche » contre « la race jaune », Jaurès, dans L’Humanité, a dit que les « pires barbares » sont les partisans européens de « cet impérialisme sauvage ». Il a déclaré dans son discours du 13 février 1904 à Saint-Étienne : « Pour nous, socialistes, pour nous, hommes, il n’y a ni opposition de races ni opposition de continents ; mais partout, sous des climats divers, avec des nuances diverses, des tempéraments physiques différents, partout la même humanité, à des degrés divers de développement, mais partout la même humanité qui monte, qui grandit et qui a le droit de monter et de grandir. »

 

Le combat contre l’antisémitisme et l’islamophobie aujourd’hui

 

Jaurès n’a pas seulement condamné les injustices coloniales, il a pris également la défense de la civilisation musulmane, « une civilisation qui, par ses sources, tient à toutes les variétés du monde antique, une civilisation où s’est fondue la tradition juive, la tradition chrétienne, la tradition syrienne, la force de l’Iran et toute la force du génie aryen mêlée avec les Abassides à la force du génie sémitique ; et depuis des siècles, cette force est en mouvement : religion, philosophie, science, politique, avec des périodes de déclin mais aussi avec des périodes de réveil[19] ».

Il a défendu la nécessité pour les Français de connaître le monde musulman et la civilisation arabe, de « dresser les nouvelles générations de France à les comprendre et à les respecter[20] », il a demandé la création dans les universités françaises de chaires d’histoire musulmane et de droit musulman, car, pour lui, c’était par ignorance que se développait un mépris qui rendait possibles toutes les violences. Jaurès était scandalisé par la position de Drumont qui ajoutait à son antisémitisme le refus de voir les Arabes d’Algérie élire des députés tant qu’ils n’auraient pas abandonné le Coran. C’est l’origine directe du « principe d’assimilation » par lequel l’idée que « les musulmans de France ne le soient plus » débouche sur « un appel plus sourd à ce que, pis encore, les musulmans ne soient plus[21] ».

Les articles et les discours de Jaurès sur ces sujets ont des échos d’une étonnante actualité, qu’il s’agisse de sa dénonciation de la parenté étroite, sous l’égide du racisme colonial et des théories d’Edouard Drumont, de l’antisémitisme et de l’islamophobie, ou de son refus des préjugés sur le monde arabe et musulman, qu’il juge important de ne pas réduire aux manifestations de fanatisme qui s’y produisent. Souvent incompris en son temps, Jaurès, dans son intransigeance dreyfusiste, s’inscrit directement dans nombre de nos débats contemporains. Et face aux réflexions qui se développent aujourd’hui sur le combat nécessaire contre l’antisémitisme, sur la question de l’islamophobie[22] et sur les problèmes posés par la situation des Palestiniens encerclés et colonisés par un Etat dont les gouvernants appellent les Français juifs à le soutenir aveuglément et à le rejoindre, la référence au dreyfusisme est plus que jamais d’actualité.

 

 


[1] Emmanuel Naquet, Pour l’humanité. La Ligue des droits de l’homme de l’affaire Dreyfus à la défaite de 1940, préface de Pierre Joxe, postface de Serge Berstein, Presses universitaires de Rennes, 2014.

[2] Henry Leyret, « La Ligue », dans L’Aurore du 10 février 1898.

[3] Jean Birnbaum, « Zola : « J’accuse… », Mélenchon : “J’abuse…” », Le Monde des livres du 19 septembre 2014 : « Comme le montre l’historien Emmanuel Naquet dans une impressionnante somme consacrée à la Ligue des droits de l’homme et intitulée Pour l’humanité (Presses universitaires de Rennes, 688 p., 29 €, préface de Pierre Joxe, postface de Serge Berstein), cette ligue de défense de la République a été fondée, en 1898, par des intellectuels souhaitant que “la preuve lumineuse de l’innocence du capitaine” serve désormais de phare aux combats contre l’injustice ». Et « Tout feu, tout flamme de Jean Birnbaum », France culture, jeudi 18 septembre 2014.

[4] Philippe Oriol, Bernard Lazare, Stock, biographies, 2003.

[5] Philippe Oriol, L’histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours, Les Belles Lettres, 2014.

[6] Bernard Lazare, « Le congrès sioniste et le Sultan », Pro Armenia, n°4, 10 janvier 1902, p. 29-30. Voir Gilles Manceron et Emmanuel Naquet, Etre dreyfusard  hier et aujourd’hui, Presses universitaires de Rennes, 2009, p. 411-427.

[7] Philippe Oriol, L’histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours, p. 1219.

[8] Emmanuel Naquet, Pour l’humanité…, p. 215.

[9] Jean Jaurès, « Enfin ! », dans l’Humanité du 16 février 1911.

[10] Jean Jaurès, « Verdict malfaisant », dans l’Humanité du 27 novembre 1910.

[11] Jean Legoy, Un siècle citoyen. Histoire de la section havraise de la Ligue des droits de l’Homme, 1898-1998, préface de Madeleine Rebérioux, Le Havre, LDH, 1998, p. 44.

[12] Il s’agissait de G. Descheerder. Allocution d’Henri Voisin au meeting du 26 mai 1920 au Grand théâtre du Havre organisé par la section du Havre du Comité de défense de Paul-Meunier, Pour la Justice. Pour l’amnistie. Pour Paul-Meunier, compte rendu sténographique du meeting, Imprimerie de l’Union, Le Havre, 1920.

[13] Madeleine Rebérioux, « La défense des droits sociaux », in Gilles Manceron et Madeleine Rebérioux, Droits de l’Homme. Combats du siècle, Paris, Seuil, 2004, p. 65.

[14] Vincent Duclert, « “Cette loi de justice...” L’affaire Durand, la magistrature et la République (1910-1918) », in Marc Olivier Baruch et Vincent Duclert (dir.), justice, politique et République, de l’affaire Dreyfus à la guerre d’Algérie, Bruxelles, Complexe, coll. « Histoire du temps présent », 2002, p. 146.

[15] Ibid., p. 147.

[16] Francis de Pressensé, « La nouvelle affaire Dreyfus », dans l’Humanité du 4 janvier 1911.

[17] Fonds Jules Durand, Archives nationales, BB18 6305, cité in Vincent Duclert, « “Cette loi de justice...” L’affaire Durand, la magistrature et la République (1910-1918) », art. cité, p. 157.

[18] Jean Jaurès, Vers l’anticolonialisme. Du colonialisme à l’universalisme, textes réunis et présentés par Gilles Manceron, postface de Patrick Farbiaz, Les petits matins, 2015.

[19] Ibid., p. 162.

[20] Ibid., p. 163.

[21] Edwy Plenel, Pour les musulmans, La Découverte, 2014, p. 92.

[22] http://www.ldh-france.org/manifeste-unissons-contre-lislamophobie-les-derives-securitaires/

 

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