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Billet de blog 8 juin 2020

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Une Commission d’experts pour les grands défis économiques? Vraiment?

La nomination de Jean Tirole et de Christian Gollier à la Commission d'experts dans grands défis économiques n'est pas de nature à laisser penser que nous allons changer de trajectoire. La croyance dans le marché parfait reste la boussole de ces « experts ».

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Une Commission d’experts pour les grands défis économiques ? Vraiment ?

Jean Tirole et Christian Gollier, viennent d’être nommés par Emmanuel Macron au sein de la Commission d’experts sur les grands défis économiques, le premier comme co-président, (avec Olivier Blanchard) et le second comme responsable du volet climat. Je ne pense pas risquer grand-chose en pariant que ces deux nominations ont peu de chances de déboucher sur les transformations qui seraient nécessaires pour affronter vraiment ces futurs défis économiques.


Un co-président engagé

Jean Tirole, prix « Nobel » d’économie, est maintenant bien connu et ne lésine pas sur les interventions publiques, que ce soit par les nombreuses tribunes qu’il signe dans la presse écrite, ou par les multiples interviews qu’il donne. Le portrait qui s’en dégage est celui d’un économiste, Hérault d’une science neutre qui s’efforce de travailler au bien commun, tout en reconnaissant qu’elle a pu se tromper dans le passé, (difficile d’oublier la crise de 2008), et qu’elle a encore des progrès à faire et des incertitudes à combler.

Pourtant, ce portrait, somme toute favorable et donnant une image mesurée de son engagement au service du bien commun, devient d’un coup beaucoup plus sombre quand on l’entend, interrogé à France Inter, dans l’émission « On n’arrête pas l’éco ». Christian Chavagneux le questionne sur ses biais idéologiques et signale que, comme le Medef, il estime qu’il y a trop de dépenses publiques, trop de fonctionnaires, qu’il faut flexibiliser les CDI, que la mutualisation du régime des intermittents est sans fondements, que les RTT sont une absurdité ou qu’il faut donner plus de places aux accords d’entreprises. Bref, qu’il lui est difficile de se faire passer pour le scientifique neutre qui dit la vérité que l’état de sa science lui permet d’affirmer. Il faut entendre la réponse embarrassée de Jean Tirole pour se rendre compte de l’écart abyssal existant entre sa posture « scientifique » et ses prises de positions politiques. Car loin d’être neutre et d’œuvrer au bien commun, Jean Tirole est un idéologue qui défend des intérêts bien particuliers, ceux du capitalisme, tel qu’il continue à sévir dans le monde.

Cet engagement, jamais totalement assumé, (et ses réponses approximatives, ses réactions gênées, ou ses esquives à l’émission de France Inter le montrent à l’évidence), se justifie pourtant, d’un côté par sa référence constante à une science, certes imparfaite mais néanmoins suffisamment mûre pour pouvoir aider à cette construction du bien commun, et d’un autre côté, par l’affirmation de son refus d’un libéralisme qui prônerait le laissez-faire. En fait, ce sont les deux versants d’une même attitude théorique. Car il est tout à fait exact que Jean Tirole n’est pas un libéral considérant comme Reagan que l’État est le problème et non la solution, mais au contraire, il défend l’intervention massive de l’État, au nom précisément de cette science économique neutre.

Mais cette posture qui est censée prouver sa neutralité, se révèle en réalité la preuve même de son parti pris, tout en étant aussi celle de sa sincérité. Car Jean Tirole n’est pas un « suppôt » du capital, il ne se considère pas comme tel et il croît sincèrement, justement grâce à la théorie économique sur laquelle il s’appuie, qu’il est en mesure d’aider à construire, une société meilleure. Non pas en disant ce qu’elle doit être, pour cela c’est aux citoyens de le dire, mais ensuite pour les aider à la réaliser. Malheureusement, cette position décalée, qui met l’expert qu’il prétend être au service du peuple, une fois que celui-ci a exprimé ses préférences, est totalement biaisée par les présupposés théoriques sur lesquels il s’appuie.


Une théorie économique peu solide

Car la théorie économique que Jean Tirole prend comme référence pour justifier ses positions, a pour postulat de base l’individualisme méthodologique, qui pense la société comme une somme d’individus, caractérisés par des préférences personnelles qui sont données initialement et servant de base au contrat social dont la société serait la résultante.

L’agent économique du monde tirolien, est d’abord seul au monde. Il naît avec ses préférences et, une fois déchiré le « voile d’ignorance », trouve sa place dans la société où il rencontre les autres et des contraintes. Il lui reste alors à faire de son mieux (c’est-à-dire à calculer des équilibres bayésiens parfaits ; ce qui n’est pas si facile comme peuvent l’attester les étudiants en économie).

Or ce que nous apprennent les autres sciences sociales, comme l’anthropologie, la psychologie ou la linguistique, c’est que l’homme n’existe pas indépendamment de la société où il vit. Et ce même avant de naître car « la première condition pour qu’un bébé devienne une personne est que ses parents le considèrent comme telle, et cela même avant qu’il naisse » [1]. Gilbert Simondon montre dans L’individuation psychique et collective, que pour que l’être humain s’individue, il faut qu’il participe au processus d’individuation collective. De plus, on ne s’individue pas de la même manière à l’époque de l’Australopithèque comme à celle de Cro-Magnon, de la Grèce antique à la révolution industrielle ou à notre époque. Loin d’être formés par nos « préférences », nous dépendons davantage de l’environnement technique et social qui est le nôtre. Leroi-Gourhan note[2] que l’homme est dépourvu de système de défense naturel viable et que pour survivre il a dû dès l’origine de l’hominisation s’entourer d’objets fabriqués. Du silex taillé au téléphone portable, toute l’évolution de l’humanité démontre le caractère constituant des objets techniques qui nous entourent.

Il faut aussi parler des enfants sauvages qui montrent qu’il n’y a pas de fondamentaux anthropologiques, que ce soit de la pensée logique, du sens artistique ou religieux ou même de la pulsion sexuelle. Sans parler de l’absence de langage et de locomotion verticale. Car le langage articulé, si caractéristique de l’espèce humaine, comme toutes les fonctions psychiques supérieures (sens esthétique, pensée conceptuelle, esprit critique) se développent, comme Vygotski l’a montré[3] dès les années 20, à partir du dehors social en s’appropriant les capacités objectivisées dans le monde humain.

C’est que l’hominisation, si elle est un processus qui ne peut s’accomplir que dans un groupe social, dépend du type de groupe social en question, notamment pour les valeurs et les normes sociales acceptées collectivement. Et ces valeurs et ces normes ne sont pas universelles comme nous l’apprend Philippe Descola,[4] qui demande à ce que « notre propre point de vue ne soit plus un biais dans l’analyse, mais un objet parmi d’autres de cette analyse ». Un conseil que Jean Tirole devrait méditer avant d’universaliser les comportements humains sous la bannière de l’agent représentatif de la théorie néoclassique.

Pourtant, il ne semble pas faire de doute pour Jean Tirole qu’il traite de manière rigoureuse des problèmes actuels de société et que les recommandations qu’il n’hésite pas à faire aux industriels et aux politiques sur la base de ses modèles sont parfaitement fondées. Il ne semble pas douter non plus que l’agent économique de ses modèles soit suffisamment représentatif de l’espèce humaine pour appuyer la pertinence de ses avis. C’est ce qui lui permet de dire en tant qu’expert, lors d’une audition à une commission de l’Assemblée Nationale en 2008[5] où on lui demandait son avis sur la régulation bancaire : « Il ne faudra pas jeter le bébé avec l’eau du bain : il est hors de question de revenir sur la titrisation ou sur l’existence des produits dérivés, car ces innovations ont des effets positifs. Il faudra en revanche prendre les dispositions techniques nécessaires pour que les abus ne puissent pas se renouveler ». Les millions de personnes touchées par la crise qui ont perdu leur emploi, leur retraite ou leur logement apprécieront les effets positifs et l’expert jouera sa partie dans les « dispositions techniques » loin des débats démocratiques.

Et si Jean Tirole n’est pas un adepte du laissez-faire comme on le lui a parfois reproché à tort, il faut cependant noter le caractère paradoxal de son interventionnisme, puisqu’il consiste à corriger les imperfections de marché pour se rapprocher le plus possible du marché parfait. Ainsi, l’intervention de l’État qu’il affirme justement défendre, n’a pour seul objectif que de laisser faire des marchés qui, grâce à ces interventions, pourraient enfin montrer toute leur efficacité. Alors, oui, Jean Tirole est pour l’intervention de l’État, mais au nom d’une croyance aux vertus du marché sur la foi d’une construction théorique qui n’a jamais eu la moindre réalisation dans le monde réel. Et c’est cette fiction idéologique qui devrait nous inciter à suivre ses avis « d’expert » !


Un climat bien sombre

Les émissions de gaz à effet de serre (GES) continuent à croître et ce n’est pas la 25ème COP qui s’est tenue à Madrid qui va améliorer la situation. Parmi toutes les propositions qui sont faites pour inverser la tendance, de nombreux économistes, comme Jean Tirole, prix « Nobel » d’économie et Christian Gollier, défendent avec vigueur le recours à une taxe carbone universelle, incitation essentielle à changer les comportements des acteurs. Selon eux, une telle taxe renchérissant les prix des biens et services carbonés, inciterait les consommateurs à se reporter vers d’autres moins polluants et les entreprises à changer leurs choix techniques, de manière décentralisée, c’est-à-dire sans bureaucratie et au coût minimum.

Cet argument, ne fait que répéter sans relâche un manuel de microéconomie de première année affirmant que la taxe est l’instrument le plus efficace parce qu’il permet d’atteindre son objectif au moindre coût grâce au marché libre mais ce faisant il oublie complètement le monde réel où se joueront les effets de la taxe. On retrouve là le même biais de cette croyance en un modèle théorique qui fonde les interventions de Jean Tirole et dont on voit ici une autre application au sujet du climat et qui ne fait que confirmer le caractère idéologique de cette posture.

On en trouve une illustration dans Le Monde daté du dimanche 1er- lundi 2 décembre 2019, qui publie un débat entre deux économistes sous le titre « Comment réussir la transition énergétique ». Ce débat opposait justement Christian Gollier, le responsable du volet climat de la Commission d’experts, et Jean-Charles Hourcade, directeur de recherches au CNRS et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et qui a été un des principaux animateurs du master EDDEE, (Economie du développement durable, de l’environnement et de l’énergie), dont j’étais responsable à l’université Paris-Nanterre et portait essentiellement sur la taxe carbone.

Sous le nom des deux économistes qui barre toute la page, Le Monde avait écrit en énormes caractères ce qu’on ne peut interpréter que comme le résultat principal de ce débat : « Le prix du carbone a une place centrale dans la transition environnementale ». Pourtant, à lire la discussion entre les deux économistes, on a en réalité un véritable dialogue de sourd, entre Christian Gollier, répétant sans relâche le manuel de microéconomie de première année affirmant que la taxe est l’instrument le plus efficace parce qu’il permet d’atteindre son objectif au coût minimum grâce au marché libre, (soit la même croyance sans restriction à un modèle théorique hors-sol), et Jean-Charles Hourcade qui ne cesse de convoquer la réalité de l’application d’une taxe (signal brouillé de multiples manières, interaction avec le prix des logements, l’étalement urbain, la justice fiscale, la difficulté de compenser les perdants avec le seul produit de la taxe, la diversité des niveaux de développement qui rend impossible une taxe unique). Théorie désincarnée d’un côté et souci du contexte effectif de l’autre, ce débat, malgré le chapeau du journal qui ne peut qu’égarer sur son contenu le lecteur qui s’en contente, illustre à merveille les impasses où ces « experts » nous entraînent.

[1] François Flahault, Le paradoxe de Robinson, Ed. Mille et une nuits.

[2] Notamment dans Le geste et la parole

[3] Voir Vygotski, Histoire du développement des fonctions psychiques supérieures

[4] Voir Par delà nature et culture, Gallimard et La composition des mondes, Flammarion.

[5] www.assemblee-nationale.fr/13/rap-info/i1235.asp

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