La stratégie des 150, 146, 145 petits gestes

En refusant de taxer les dividendes comme le proposait la Convention citoyenne, Emmanuel Macron montre qu'il reste bien le président des riches et qu'il ne tient aucun compte du vote écologiste aux municipales.

La stratégie des 150, 146, 145 petits gestes

            La France a voté « vert » aux municipales, et ça tombe bien parce que la Convention citoyenne venait de remettre ses 150, 149 propositions pour la transition écologique à Emmanuel Macron qui nous a assuré qu’il avait compris le message. Deux questions viennent immédiatement à l’esprit dans ce nouveau contexte : Sommes-nous vraiment sur un changement de trajectoire et quel crédit accorder à l’engagement présidentiel ?

            La première question est celle de la stratégie proposée, que j’avais qualifiée de « stratégie des mille petits gestes » dans Faut-il croire au développement durable ? un livre que j’ai publié en 2008 et qui émettait justement des réserves sur cette politique « à la Prévert », consistant à accumuler des propositions les unes derrière les autres, en espérant que leurs effets cumulés permettront de résoudre le problème climatique. Appliquée au niveau individuel, elle se traduit souvent par des injonctions morales du type « fermer le robinet quand on se lave les dents », (recommandation nécessaire mais hélas pas suffisante). Au niveau de l’État, on l’a déjà expérimentée sans grand succès avec le Grenelle de l’environnement. Que malgré toutes les mesures prises à cette occasion, le niveau des émissions ait continué à monter, indique la nature insuffisante de ce type de politique de « petits pas ».

            Les propositions faites par la Convention Citoyenne sont du même ordre et ne s’appuient pas sur un diagnostic des causes du changement climatique, mais se contentent de lister un certain nombre de mesures sectorielles en faisant le pari que leur addition permettra de diminuer sensiblement nos émissions de 40% en 2030 puisque telle était la feuille de route de cette Convention.

            Pour ne prendre qu’un exemple, mais particulièrement représentatif parce qu’il concerne l’action privilégiée des consommateurs. Quand on leur demande ce qu’ils font pour l’environnement, ils plébiscitent le tri des déchets. Sur cette question, la Convention juge nécessaire, en vue de limiter les déchets, de développer le vrac et la consigne de verre afin d’en produire moins et de réduire les emballages. On peut trouver ces propositions censées et utiles mais d’une part elles impliqueraient à court terme sans doute des pertes d’emplois dans le secteur des emballages, et surtout, ne s’interrogeant pas sur les raisons qui font que la consigne de verre n’existe pratiquement plus, elles ne s’attaquent pas à la cause principale de cette situation, à savoir le choix conscient de l’industrie de l’emballage de remplacer la consigne par les contenants jetables.

Cette histoire est racontée en détail par Grégoire Chamayou dans son livre[1] sur lequel je m’appuie pour la résumer.

En 1971, des messages publicitaires signés « Keep America Beautiful » visent à responsabiliser le consommateur en l’incitant à ne pas jeter ses déchets. Le message sous-jacent lui fait porter la responsabilité de la pollution associée à ces rejets et s’adresse à sa conscience écologique. L’histoire commence à devenir intrigante quand on apprend qui se trouve derrière Keep America Beautiful, association non pas écologiste, mais « consortium d’industriels de la boisson et de l’emballage, parmi lesquels Coca-Cola et l’American Can Corporation » (p.191). 

Pour comprendre pourquoi cette organisation fut créée en 1953, il faut remonter aux années trente, où les industriels de la bière inventèrent la canette en métal. Jusque-là, il existait un système de consigne des bouteilles en verre que la canette en métal jetable mis à bas en quelques années, au prix d’une augmentation des déchets. Cette augmentation fut d’ailleurs une conséquence des campagnes publicitaires organisées pour que les consommateurs adoptent les canettes en vantant justement le caractère jetable du produit une fois vidé, évitant ainsi de s’embarrasser de la canette vide. Ces campagnes furent couronnées de succès et en 1947, si 100% des sodas et 85% des bières étaient vendues dans des contenants réutilisables, en 1971 il n’y en avait respectivement plus que 50 et 25%. Mais l’augmentation spectaculaire des canettes vides sur les voies publiques, dans les parcs, … conduisit à une demande de réglementation auprès des pouvoirs publics et en 1953, l’État du Vermont adopta une loi rendant obligatoire le retour à la consigne. C’était aussi le retour, pour les industriels, des coûts associés à la collecte et au reconditionnement et c’est pour empêcher ce risque que Keep America Beautiful fut créée la même année.

Aussi, dans les années soixante, les messages à destination des consommateurs, loin de vanter le caractère jetable des canettes, cherchèrent à le culpabiliser en dénonçant les dégâts causés par la pollution individuelle. Ronald Reagan, acteur déjà has been mais politique en devenir prêtait sa voix dans un film où l’on déplorait que « des plages entières (soient) fermées à cause d’une minorité de gens qui oublient les bonnes manières ». Cette réaction des industriels était due au fait que leurs logos étaient bien visibles sur les déchets que l’on trouvait un peu partout, ce qui ne leur faisait pas une bonne publicité et les désignaient comme cible pour les associations de défense de l’environnement. Et comme ils ne voulaient pas revenir au système des consignes avec les coûts associés qui allaient avec, ils décidèrent de culpabiliser le consommateur.

Car c’est bien le résultat d’une véritable campagne de lobbying qui fut menée pour ne pas revenir au système des consignes réclamées par les écologistes et éviter que des « lois sur les bouteilles comme celles édictées dans l’Oregon en 1972 et au Vermont l’année d’après ne se généralisent ». Grégoire Chamayou rapporte dans son livre les paroles en 1976 de William F. May, directeur de l’American Can Company et président de Keep America Beautiful : « Il nous faut lutter par tous les moyens contre les référendums sur les bouteilles organisés cette année dans le Maine, le Massachusetts, le Michigan et le Colorado, où ce sont des communistes ou des gens qui ont des idées communistes qui essaient de faire prendre à ces États le chemin de l’Oregon » (p.196). En 1970 le Glass Container Manufacturers Institute (GCMI), agence de communication dotée d’un budget de plusieurs millions de dollars lance une grande campagne de relations publiques anti-consigne, comme à Los Angeles deux jours avant la première « Journée de la Terre » en organisant une opération de promotion du recyclage incitant les consommateurs, via un réseau d’associations, d’écoles et d’Églises à rapporter leurs bocaux et bouteilles vides dans des centres de collecte. Ce fut un grand succès et l’année d’après le GCMI fit de même au niveau national.

Finalement, ils obtinrent gain de cause et Grégoire Chamayou peut écrire que « la pratique du recyclage fut ainsi promue par l’industrie comme une alternative aux projets de consigne obligatoire et d’interdiction de contenants jetables » (p.197). Avec comme conséquences d’en faire supporter les coûts par le contribuable et de voir exploser le volume des ordures ménagères, puisque les industriels (et plus seulement ceux des boissons) n’avaient plus aucune incitation à les réduire à la source. Ce faisant, ils ont produit une norme morale extrêmement puissante, puisqu’elle est devenue un des signes les plus forts de la responsabilité individuelle face à l’environnement, tout en se dispensant eux-mêmes de la suivre. Et je ne peux que m’associer à cette conclusion de Grégoire Chamayou qui me semble valoir pour toute cette stratégie des mille petits gestes : « c’est le discours de la responsabilisation promue par l’industrie (…) qui a opposé, à l’exigence, désormais présentée comme stratosphérique, utopiquement stérile, d’une « transformation du système », la prétendue autosuffisance d’une réforme des pratiques individuelles censée pouvoir changer les choses de façon purement incrémentale, sans action collective ni conflit » (p.199).

En fait, cette Conférence citoyenne, voulue par Emmanuel Macron après le mouvement des gilets jaunes, n’est qu’une tentative maladroite pour désamorcer la contestation sociale. Cent cinquante propositions ont été faites, et, même si le gouvernement s’est engagé à en tenir compte, je suis prêt à prendre le pari que nos émissions de GES ne chuteront pas de 40% en 2030 qui était l’objectif fixé à cette Convention. Et je ne crois pas prendre beaucoup de risque en affirmant que les valeureux citoyens tirés au sort seront bien déçus du résultat de leur travail. Ils doivent d’ailleurs l’être avant même d’attendre 2030 si on en juge par leur réception par Emmanuel Macron, à l’occasion de laquelle il a « utilisé son joker » pour refuser trois propositions, dont la plus audacieuse était la taxation des entreprises distribuant des dividendes. Sans remettre en cause le capitalisme, elle posait de fait la question d’une répartition socialement plus équitable des efforts à faire dans le financement d’une politique climatique. Le motif avancé pour la refuser c’est la crainte de ne plus attirer les investisseurs. Ce qui montre que le président espère que l’épargne ainsi créée par la distribution de dividendes financera les entreprises qui pourront alors créer des emplois. C’est croire à la théorie du ruissellement qui suppose que les pauvres ont tout à gagner d’une augmentation de la richesse des riches, en bénéficiant de l’augmentation de leurs dépenses. Ce qui faisait souhaiter à Emmanuel Macron que plus de jeunes aient envie de devenir milliardaires. Malheureusement, cette théorie a le grand inconvénient de n’être qu’une fable[2]qui n’a jamais reçu la moindre confirmation.

Mais ce n’est pas tout, car en plus de ces jokers utilisés pour refuser trois propositions, il en a aussi repoussé à plus tard une autre, concernant la non-ratification du CETA, cet accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada. La raison invoquée est la nécessité d’en évaluer l’impact sur la promesse de ne pas le ratifier s’il s’avère qu’il n’est pas conforme à l’accord de Paris. Or, non seulement le CETA est appliqué « provisoirement » depuis le 11 septembre 2017, au mépris d’un débat démocratique, alors qu’il n’a pas été ratifié, mais il a déjà été évalué par une commission présidée par Katheline Schubert, professeur à Paris 1 et spécialiste d’économie de l’environnement, dont la conclusion du rapport réalisé sur le sujet est que « le grand absent de l’accord est le climat ».

Mais, d’une manière générale, même si la démarche de cette Convention Citoyenne, en s’apparentant à la stratégie des mille petits gestes, (ici réduits à 146 avec les jokers présidentiels et l’abandon de la proposition de la réduction du temps de travail par la Convention elle-même et de fait à 145 avec le recul sur le CETA), obère fortement ses chances de succès, il n’en reste pas moins symbolique qu’une de ses propositions les plus « audacieuses » soit justement celle qui soit refusée immédiatement. On ne pouvait guère donner de signal plus clair que la lutte contre le réchauffement climatique n’est pas une lutte pour la sortie du capitalisme. Ce qui est encore plus confirmé avec la poursuite de l’application du CETA. Non seulement on ne touche pas aux dividendes, mais on continue à dégrader le climat en refusant de renégocier le CETA, (et cela au lendemain d’un vote aux municipales où les préoccupations environnementales ont été un des enseignements majeurs de ce scrutin). Emmanuel Macron pouvait difficilement faire mieux pour montrer aux Français la sincérité de son engagement écologique et le grand cas qu’il fait de leurs avis, qu’ils soient ceux d’une Convention qu’il avait lui-même initiée et à laquelle il avait promis de retenir « sans filtre » ses propositions, ou ceux du peuple s’exprimant dans les urnes.

 

 

[1] Grégoire Chamayou, La société ingouvernable, Une généalogie du libéralisme autoritaire, La Fabrique éditions, 2018.

[2] Pour ceux qui en douteraient je conseille de lire le petit livre d’Arnaud Parienty, Le mythe de la « théorie du ruissellement » (La Découverte) ou celui de John Quiggin, économiste réputé, professeur à l’université de Qeensland en Australie, Zombie economics (Princeton university press).

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