De quoi sommes-nous responsables?

Battre sa coulpe en accusant «l'homme» d'être responsable de la crise environnementale où nous continuons à nous enfoncer, c'est recourir à une mauvaise abstraction qui met sur le même plan le milliardaire et le chômeur et empêche de voir les rapports de force et les luttes d'intérêts qui expliquent l'inefficacité des politiques environnementales.

L’humanité est en train de vivre une crise profonde, dont elle ne peut espérer sortir par le haut que si elle en comprend la nature. Et ce n’est pas en en reportant la responsabilité sur elle-même, qu’elle a quelque chance d’y arriver.

C’est pourtant bien ce que font tant d’analyses qui fustigent « l’homme » de ses comportements prédateurs qui lui font détruire son biotope. Ou qui désignent d’un « nous » indifférencié le responsable de la crise actuelle. Comme si un chômeur en fin de droit ou un réfugié rohingya avaient la même responsabilité qu’un milliardaire !

On obtient ainsi à peu de frais la résolution de cette énigme posée par cette course suicidaire vers le néant. Si « l’homme » transforme son environnement au point d’y mettre en péril sa propre survie, c’est qu’il est comme le scorpion qui pique la grenouille qui lui faisait passer la rivière, il ne peut pas s’en empêcher car c’est sa « nature ».

Il ne resterait donc qu’à s’y résigner en occupant du mieux possible le temps qui nous reste.

Dès lors, on ne peut que trouver vaines les propositions qui sont avancées pour pallier au réchauffement climatique, (une des manifestations majeures de la crise en cours, avec la perte de biodiversité à la source de la pandémie actuelle), et dont on ne voit pas souvent le caractère paradoxal.

On peut schématiquement les classer en trois grandes catégories que je qualifierai de technologique, institutionnelle et anthropologique. La première met l’accent sur les innovations techniques qui permettraient de s’adapter sans drames, voire de régler le problème avec l’ingénierie climatique, la seconde porte sur la construction nécessaire d’un gouvernement mondial, ou du moins d’une gouvernance mondiale plus forte et la troisième vise à transformer l’homme, notamment par l’éducation ou, à tout le moins à modifier ses comportements. Mon propos ici n’est pas de discuter de ces « solutions » et je renvoie le lecteur intéressé à mon livre, Le climat ET la fin du mois[1], où je le fais en détail, mais de souligner la faille logique que constitue leur énoncé si on accorde quelque crédit au diagnostic sur la responsabilité de « l’homme » par « nature ».

Je rejoins là le point de vue de Jean-Pierre Dupuy, déclarant dans une interview publiée dans Le Monde du 4 juillet 2020, que « si nous sommes la seule cause des malheurs qui nous frappent, notre responsabilité devient démesurée ». Une manière élégante de dire qu’il n’y a plus d’espoir.

Car si c’est dans la « nature » de l’espèce humaine de se comporter comme elle est en train de le faire on ne voit pas très bien par quelles voies il lui serait possible de modifier ses comportements. De fait, les « solutions » institutionnelles ou anthropologique, telles qu’on peut les observer sont loin de résoudre les problèmes auxquels elles sont censées répondre. Les gaz à effet de serre, (GES), continuent à croître au niveau mondial et la perte de biodiversité s’accentue, et la technologie miracle se fait toujours attendre.

Ce n’est guère étonnant si nous ne pouvons pas échapper à notre « nature » et on n’a pas assez souligné le double paradoxe que constituait ce diagnostic et l’énoncé de ces « solutions ».

D’une part, concernant l’impossibilité de changer de comportement, quelles que soient les raisons qu’on avance pour cela. Qu’elles soient morales comme l’a fait le pape François dans l’encyclique Laudato Si’ ou mobilisant la raison comme le font les collapsologues, elles ne peuvent aboutir à nous transformer profondément. Quant aux incitations, qu’elles viennent d’une taxe carbone ou de nudges, elles seront nécessairement toujours insuffisantes, puisque ces incitations ne peuvent pas aller à l’encontre de notre « nature » fondamentale. Et c’est bien ce que l’on constate, près de cinquante ans après Rio, les GES continuent à augmenter et la biodiversité à se réduire.

Tous les discours et toutes les politiques qui ont jalonnés ces cinquante dernières années ne peuvent escamoter cette réalité. Simplement elle n’est pas la conséquence de « notre » nature mais de l’effet de la logique d’un système économique, le capitalisme, qui a pour seul but la recherche du profit en vue d’accumuler toujours plus de capitaux, quelles qu’en soient les conséquences sur la nature et sur les humains. En mettant en avant cette mauvaise abstraction qu’est « l’homme » qui serait responsable de ces désastres, on fait le jeu des êtres bien concrets, (grands financiers, patrons de multinationales, responsables (ici le mot est juste) politiques au pouvoir), qui décident de poursuivre vers l’abîme, privilégiant le court terme de leur passage terrestre et du maintien de leurs privilèges à toute autre considération.

Bien loin d’une « nature » qui nous pousserait à aller dans le mur, ce sont dans des rapports de force et des luttes d’intérêts tout à fait concrets que l’on doit chercher l’explication des comportements des uns et des autres et l’inefficacité des politiques menées. Fondamentalement, le changement climatique perdurera (et s’accentuera) et la biodiversité continuera à se dégrader tant qu’extraire un baril de pétrole, émettre une tonne de GES (ou licencier un travailleur) seront rentables pour le capital.

Mais d’autre part, et c’est le second paradoxe, comme ces « solutions » sont proposées par ces mêmes membres de notre espèce, ils ne peuvent que suivre leur « nature » commune. Aussi, quelle que soit la sincérité de leurs convictions, pourquoi croient-ils qu’elles puissent avoir de l’effet ? Par hypothèse, ils sont des humains comme les autres, (si on croit vraiment à une nature humaine éternelle, il n’y a pas lieu de supposer l’existence d’êtres différents), et seraient-ils plus lucides ils finiraient comme tout le monde par piquer leur grenouille.

On retrouve la même aporie avec l’appel à la volonté politique, comme le fait par exemple Habermas dans une interview de Libération du 1er février 2021. A la question de savoir à quelles conditions l’Union européenne pourrait sortir de la crise mondiale, il indiquait : « il ne manque que la volonté politique » en ajoutant que « nous » pourrions nous y mettre dès demain.

Comme si la volonté politique était une ressource exogène déjà-là qu’il suffirait de mobiliser quand le besoin s’en fait sentir, alors même que les cinquante ans qui viennent de s’écouler donnent la preuve du contraire. Jamais le besoin d’agir n’a été aussi grand et jamais il n’a été plus évident que la « volonté politique » n’est que l’expression d’un rapport de force, pour l’instant en faveur de ceux qui ont intérêt au statu quo. Il est douteux qu’Emmanuel Macron ou Ursula von der Leyen soient prêts à renverser la table où ils sont si bien nourris.

[1] Gilles Rotillon, Le climat ET la fin du mois, éditions Maia, 2020.

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