La philosophie de la vie de Geoffroy Roux de Bézieux et du gouvernement

En explicitant sa philosophie de la vie, partagée par le gouvernement, Geoffroy Roux de Bézieux dessine en creux et sans le savoir le chemin à suivre pour avoir une vie digne et enrichissante.

Geoffroy Roux de Bézieux a une grande qualité : son incapacité à parler la langue de bois. Quand il prend la parole, il défend sans filtre et « sans tabous » les intérêts du patronat. Comme en avril 2020, en plein confinement, quand il avait déclaré qu’« il faudra bien se poser tôt ou tard la question du temps de travail, des jours fériés et des congés payés ». Et pour éviter qu’on se méprenne sur la réponse à donner à cette question, il avait précisé, face aux réactions des syndicats, « travailler plus : que n’avais-je pas dit au pays des trente-cinq heures ! ». Bien entendu, il avait aussi pressé le gouvernement d’accélérer la sortie du confinement arbitrant pour l’économie « quoi qu’il en coûte ».

Pourtant, fin août, à l’occasion de l’Université du Medef, il avait expliqué que "La richesse d'un pays, c'est la quantité de travail par individu multipliée par le nombre de gens qui travaillent. Tout le reste, c'est de l'idéologie", ouvrant là, évidemment sans le vouloir, (et peut-être sans le savoir), à des interrogations et à des préconisations qu’il n’avait pas pour habitude d’avancer.

Car si on prend cette déclaration pour ce qu’elle affirme, on devrait logiquement en tirer la conclusion que Geoffroy Roux de Bézieux milite pour donner du travail à tous, l’existence d’un seul chômeur étant alors une perte sèche pour la création de richesse. Il devrait aussi répudier l’idée que le travail ait un coût, puisque s’il est la source de la richesse, on comprend mal qu’il faille en réduire l’usage. Pourtant, « en même temps », on sait bien que le patron du Medef approuve la mise en retraite anticipée des seniors ou justifie des délocalisations qui laissent des travailleurs sans emploi sous prétexte de compétitivité. Il ne faut donc pas le prendre trop au sérieux quand il fait ce genre de déclaration et imaginer qu’il se rallie à la théorie de la valeur de Marx. Ce qu’il souhaite c’est que ceux qui travaillent déjà le fassent davantage, sous la pression des chômeurs pesant sur leurs salaires, pour réduire ce fameux coût du travail.

Par conséquent, si la richesse n’est, comme il l’affirme « sans idéologie », que le produit de deux termes et que l’un, le nombre de gens qui travaillent, doit être inférieur au nombre de ceux qui pourraient travailler, il devient logique de plaider pour l’augmentation la plus forte possible de l’autre facteur, soit la durée du travail de ceux qui en ont un. Exit les trente-cinq heures, les RTT et les congés payés !

Et pour qu’il n’y ait aucune ambiguïté sur ce qu’il voulait dire, il précise, toujours sans aucune langue de bois, sa philosophie de l’existence : « oui le Covid-19 est là, mais on peut, mais on doit se réunir, on doit continuer à consommer, à produire, bref à vivre ». Pour Geoffroy Roux de Bézieux, la vie se résume à produire et consommer ! Et il est loin d’être le seul, comme le montre excellemment Romaric Godin dans son papier du 15 octobre dans Mediapart, Avec le couvre-feu, l’ordre marchand redevient la priorité : « Depuis le 11 mai, la priorité du gouvernement est inscrite dans son plan de relance, c’est « produire ». Non pas produire pour répondre à des besoins essentiels ou à la crise, mais simplement « produire », sans aucun complément d’objet ».

Car bien évidemment, il faut produire pour vivre, mais non pas vivre pour produire (et consommer). Et le point aveugle, tant de Geoffroy Roux de Bézieux que du gouvernement, c’est de ne pas se poser la question de ce que devrait recouvrir cette production si indispensable à la vie. Ce qui est en jeu ce n’est pas « le travail », c’est son sens.

Pourtant, le premier confinement avait commencé à donner des indications sur la réponse à cette question du contenu de la production, en mettant au premier plan la valeur sociale de travaux et de personnels méprisés peu de temps auparavant. Les premiers de corvée, éboueurs, caissières, aides-soignantes devenaient d’un coup des héros modernes, beaucoup plus utiles que des traders ou des publicitaires[1]. Leçon vite oubliée dès que la « relance », c’est-à-dire la volonté de revenir le plus vite possible à la vie prônée par Goeffroy Roux de Bézieux et le gouvernement, a été la priorité, ce qui nous a conduit à la seconde vague que nous vivons en ce moment. Et tant que cette philosophie de la vie comme production et de consommation, (de n’importe quoi), perdurera chez les décideurs sans que nous ayons un vaccin contre le virus, il est fort probable que nous alternions les stop and go entre l’économie et la santé, au risque d’affaiblir encore l’ensemble des liens sociaux qui font de nous des humains. A privilégier la seule production « tout court » comme le dit Romaric Godin, on ne peut qu’approfondir la catastrophe anthropologique que redoutait Lucien Sève.[2]

Pourtant, bien avant le virus, les atteintes à l’environnement que ce soit avec le changement climatique ou la perte de biodiversité, et la montée des inégalités avec le mouvement des gilets jaunes, auraient dû avertir sur l’impasse où nous enfonçait cette conception de la vie.

Nous payons aujourd’hui le prix fort pour quarante ans d’un néolibéralisme qui a progressivement détricoté les mailles de la protection sociale, du code du travail et de la santé publique à coup de réformes criminelles. Leçon d’ailleurs toujours pas comprise si on en juge par la volonté du gouvernement de continuer dans la même direction avec une politique de l’offre sans contraintes sur les entreprises, une réforme des retraites mise en sommeil mais toujours envisagée et la poursuite des économies dans la santé publique[3].

On peut même soutenir que le confinement actuel est pire que le précédent en instaurant cette coupure entre le travail et l’éducation au risque du virus. Et si les discours officiels, tant du Medef que du gouvernement tendent à minimiser ce risque au travail et à l’école pour le cantonner au « superflu » de la vie sociale hors travail, ce sont les enseignants et les soignants, qui eux ont appris de la première vague, qui ont été capables de s’adapter, malgré le flou des consignes dans l’Éducation nationale et les vagues de départ dans les hôpitaux.

Se pose donc de plus en plus la question de ce qui nous est essentiel pour vivre dignement et si possible mieux. Des SUV gros consommateurs d’essence et émetteurs de gaz à effet de serre au nom de l’emploi ou des enseignants et des personnels médicaux supplémentaires garants d’une éducation et d’une santé améliorées ?

Quelles seraient les conditions d’accueil dans nos écoles si nous avions deux fois plus d’enseignants et de locaux, situation d’ailleurs favorable pour le bâtiment et une demande plus stable de par le statut de la fonction publique ? Et quelles seraient nos capacités de soin si nous avions le double de soignants et de matériels, là-aussi avec les mêmes effets positifs sur la demande globale et donc les débouchés des entreprises ?

Bien sûr, comme n’a pas manqué de le souligner Jean Castex, on ne forme pas des soignants en quelques mois, mais depuis quarante ans de réformes néolibérales on aurait pu prendre une autre direction que celle de la T2A et du numérus clausus. Et on n’aurait pas, entre les deux vagues, continué à fermer des lits et des services dans les hôpitaux publics. Et on n’aurait pas contribué à désinciter les étudiants à devenir enseignants en offrant des salaires très inférieurs à ceux qu’on trouve chez nos proches voisins, (et pas nécessairement plus riches que nous).[4]

Sur le front de l’emploi, c’est de plus d’enseignants, de soignants, non seulement à l’hôpital, mais à l’école ou au travail.[5] Et sans être exhaustif, on pourrait également citer les besoins en inspecteurs du travail, en personnels dédiés à la lutte contre la fraude fiscale, et tant d’autres secteurs où des fonctionnaires supplémentaires seraient nécessaires. L’État comme « employeur en dernier ressort », ce serait une garantie d’une demande solvable et prévisible, mais aussi une vie sociale où la culture et la santé deviendraient les premiers biens essentiels à préserver. Il y faudra évidemment du temps, raison de plus pour commencer tout de suite. Hélas nous n’en prenons pas le chemin !

 

 

[1] Ce qui n’empêcha pas Aurore Berger, dès le début du déconfinement de proposer de subventionner les publicitaires pour « relancer l’économie ».

[2] Voir mon billet Le triomphe posthume de Lucien Sève sur ce blog.

[3] Voir par exemple Les députés viennent de cautionner de nouvelles économie imposées à l’hôpital public, dans Le Monde du 7 novembre.

[4] En début de carrière, un enseignant au lycée gagne moins de la moitié en France que son homologue en Allemagne et moins des deux-tiers par rapport à la Belgique, l’Autriche, l’Irlande ou l’Espagne.

[5] En 40 ans de carrière je n’ai eu droit qu’à une visite médicale et je me souviens que quand j’étais à l’école primaire j’en ai eu au moins deux. A cette époque, la médecine scolaire n’avait pas encore été démantelée.

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