Gilles Rotillon
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Billet de blog 12 avr. 2022

Demandez le programme

Un candidat sans programme n'est pas sérieux et un programme qui n'a aucune chance d'être appliqué ne l'est guère plus. Ne demandons-nous pas trop aux programmes ? Entre sérieux nécessaire et obstacle à l'union, que penser des programmes ?

Gilles Rotillon
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Demandez le programme

A chaque élection présidentielle, on revit le même scénario. Candidatures, sondages, programmes, débats et vote. Dans cette dramaturgie bien réglée, la phase « programme » tient une place particulière car c’est elle qui est censée fonder rationnellement le vote de chacun. Bien sûr, il n’en est rien et la grande majorité des électeurs ne lisent pas les programmes pour se décider.[1]D’ailleurs c’est bien le conte (qui n’est pas un conte de fées) qui nous est resservi à chaque échéance de la rencontre d’un homme[2] et d’un peuple et qui met l’accent sur la personnalité du candidat, censée être le garant de son exercice responsable du pouvoir et non sur un quelconque programme. Et ce sont aussi les reproches qui sont faits à certains candidats, comme Jean-Luc Mélenchon, de ne pas être « sympathique » ou d’être trop colérique, que beaucoup font pour justifier leur rejet (tout sauf lui, le « lui » indiquant bien que ce n’est pas un programme que l’on refuse mais un individu). Et s’il en fallait encore un indice, l’élection présidentielle que nous venons de (mal) vivre, montre bien que de très nombreux électeurs se sont décidés dans les tous derniers jours, pour un des trois candidats qui sont sortis en tête, comme le montre l’écart entre les pourcentages que leur donnaient les sondages et ceux qu’ils ont finalement obtenus. C’est la preuve qu’ils hésitaient avant et que ce n’est certainement pas la lecture approfondie des programmes qui les a décidés à la dernière minute.

Pour autant, l’absence complète de programme est évidemment impossible car ce serait comme signer un chèque en blanc. Et s’ils ne sont pas lus par la majorité, ils restent néanmoins suffisamment commentés, analysés, chiffrés pour qu’ils influencent certains électeurs.

Mais cela n’interdit pas de se poser des questions sur le rôle que ces programmes tiennent dans la lutte pour le pouvoir et lors de son exercice. Car un programme n’a de sens qu’à condition d’être mis en œuvre et, étant par nature un contrat sur l’avenir, par définition largement imprévisible, ce n’est qu’une fois réalisé qu’on peut juger de son impact.

Il y a programme et programme

Il y a en effet quatre types de programmes. Les premiers n’ont pas vocation à proposer des réformes à faire parce que ceux qui les portent savent parfaitement qu’ils ne seront pas élus. C’est le cas des deux candidats trotskystes, Nathalie Arthaud et Philippe Poutou, qui formulent des revendications plutôt que des programmes, revendications qui ne peuvent être satisfaites que par des luttes politiques et sociales. C’est le cas, par exemple des 2000 euros de salaire minimum avancés par la première. Ici, un chiffrage de ce type de programme censé examiner son « réalisme » à l’aune d’un bouclage macroéconomique d’experts, n’a pas de sens. Les 2000 euros doivent plutôt être vus comme un indicateur de niveau de vie qui devrait pouvoir être atteint par tous dans le monde tel qu’il est aujourd’hui, et l’important ce n’est pas le montant, mais la définition des besoins qu’il est censé couvrir. Ici, le programme est supposé avoir une action incitative à la lutte. Malheureusement, d’Arlette Laguillier à Nathalie Arthaud, on en est à huit présidentielles et il est difficile de juger cette stratégie payante. Elle apparaît plutôt comme un épisode folklorique[3] revenant cycliquement à chaque échéance électorale, où la sincérité des candidates, reconnue par la plupart, ne suffit pas à entraîner les luttes qu’elles affirment vouloir déclencher.[4]

Un deuxième type de programme affirme vouloir mettre en œuvre les propositions faites alors que la condition nécessaire pour le faire, à savoir avoir une chance réelle d’être élu, et même d’être au second tour, n’est absolument pas remplie. Pour cette élection, on peut citer ceux de Fabien Roussel, Yannick Jadot, Anne Hidalgo ou Nicolas Dupont-Aignan. Ils diffèrent des précédents en présentant un chiffrage et/ou un répertoire sectoriel sur les réformes clés qu’ils envisagent. Malgré tout, ces candidats jouent le jeu des journalistes quand ils répondent le plus sérieusement du monde à la traditionnelle question, (mais néanmoins ridicule de naïveté et symptomatique de l’idée que se font les grands médias de la politique, réduite à des petites phrases et à un spectacle) de « la première mesure qu’ils prendraient s’ils étaient élus ». On peut évidemment lire leurs programmes et y trouver une justification de son vote, mais au final ils n’auront eu comme seule influence sur le résultat, pour les trois qui se réclament de la gauche, que de favoriser un duel Macron/Le Pen au second tour (et de donner bonne conscience à ceux qui les ont choisis de voter pour des « valeurs » qui leur sont chères, avec comme résultat final de conforter des « valeurs » que l’on affirme vouloir combattre).

Le troisième type, c’est celui des candidats qui ont une chance d’être au second tour à l’exception du président sortant si celui-ci se représente. Soit pour cette élection, Valérie Pécresse, Eric Zemmour, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Même si pour les deux premiers cette espérance d’une présence au second a été largement déçue, ils se sont toujours positionnés comme des challengers crédibles, la première comme représentante d’un des partis majeurs de la droite et le second comme phénomène bénéficiant complaisamment d’une large audience médiatique. On pouvait donc a priori les rattacher davantage aux deux autres candidats « sérieux » qu’à ceux dont on savait dès le départ qu’ils n’avaient aucune chance.

Mon propos ici n’est pas d’analyser en détail les programmes, mais de réfléchir sur le rôle qu’ils jouent ou qu’on veut leur faire jouer dans une campagne électorale[5]. Et ce rôle diffère selon les orientations des candidats. Ainsi, ceux de Zemmour et Le Pen sont plus irrigués par leurs a priori xénophobes que par une cohérence économique ou politique. Celui de Pécresse partage la même orientation fondamentale en mettant l’immigration au premier plan dans les causes des difficultés de la France, mais il en diffère surtout par le catalogue beaucoup plus détaillé des mesures à prendre. Quant au programme de Mélenchon, s’il est évidemment sur des orientations opposées aux trois autres (renforcement des services publics au lieu de leur affaiblissement, transition écologique prioritaire, retraites, code du travail, changement d’institutions, …), il partage avec celui de Pécresse l’aspect catalogue qui est censé montrer aux électeurs que ces candidats seront aptes à répondre à tous les défis qu’ils auront à rencontrer.[6]

Enfin, le dernier type c’est celui du président sortant s’il se représente, ce qui est le cas dans cette élection. Bien sûr, il partage avec les autres un aspect catalogue de mesures qui ne sont que des promesses sur l’avenir, dont on peut penser par avance qu’une bonne part ne seront pas tenues, parce qu’on ne peut pas préjuger des conditions économiques, sociales et politiques qui seront présentes quand il s’agira de les réaliser[7]. En revanche, un programme de ce type a une caractéristique que les autres ne peuvent pas avoir, c’est qu’il est dans la continuité d’un exercice effectif du pouvoir et donc d’un bilan, qui lui-même était appuyé au préalable sur un programme. En conséquence, on peut davantage prendre ses promesses pour des engagements d’autant plus qu’elles viennent confirmer des orientations mises en œuvre lors du précédent mandat. Et si Romaric Godin a parfaitement raison de souligner le caractère flou du programme de Macron, (), il n’en reste pas moins que ce flou se dissipe largement quand on le confronte aux réformes de ses cinq dernières années au pouvoir. Par exemple, le thème du « travailler plus », n’a d’autre justification rationnelle que celle que Marx donne dans le chapitre sur la journée de travail dans Le capital : « Qu’est-ce qu’une journée de travail ? Pendant combien de temps le capital a-t-il le droit de consommer la force de travail dont il paie la valeur journalière ? Jusqu’à quel point la journée de travail peut-elle être prolongée au-delà du temps de travail nécessaire à la reproduction de la force de travail proprement dite ? À ces questions, on l’a vu, le capital répond : la journée de travail dure 24 heures pleines chaque jour après retrait des quelques heures de repos sans lesquelles la force de travail refuse absolument de remplir de nouveau son office. Il va de soi tout d’abord que le travailleur n’est rien d’autre, chaque jour de sa vie entière, que sa force de travail, que donc tout son temps disponible est, par nature et de droit, du temps de travail, qu’il appartient donc à l’autovalorisation du capital. »[8] On excusera cette longue citation, mais au-delà des changements sur la législation du travail, toujours obtenus après des luttes acharnées, et sans cesse remis en cause, elle éclaire la justification réelle du travail le dimanche ou de l’allongement de l’âge de la retraite, comme elle explique la réforme du code de travail dans le quinquennat précédent ou celle des allocations chômage. Évidemment indicible par Macron qui se cache derrière de vagues considérations morales ineptes, elle révèle que le travailleur doit d’abord servir le capital, « quant au temps qu’il faut pour son éducation d’homme, pour son développement intellectuel, pour la satisfaction des besoins sociaux, pour le commerce des gens, pour le libre jeu des forces du corps et de l’esprit, et même le temps libre du dimanche, (…) tout ça n’est que calembredaine ! » ajoute Marx. Vivre plus longtemps, d’ailleurs de façon très inégale, ne donne que le « droit » pour Macron de servir plus longtemps le capital. Exit la pénibilité et l’usure des corps, exit la persistance du chômage pour ceux qui ne travaillent pas quand d’autres travaillent trop, exit les « seniors » licenciés à 57 ans car trop coûteux pour un patronat qui réclame des primes pour les garder afin de compenser les « surcoûts » liés à l’ancienneté et qui devront attendre dix ans pour avoir leur retraite. Le flou du programme associé au bilan du quinquennat est révélateur d’un projet réactionnaire et d’une conception de la démocratie où le citoyen doit faire confiance au dirigeant éclairé qui se garde bien de dire clairement ce qu’il veut.

A partir de là, en quoi les programmes nous aident-ils à nous faire une opinion quant à notre vote ? Cela dépend évidemment de notre positionnement politique. Un électeur qui a toujours voté à droite n’a que peu de chance de lire le programme d’un candidat de gauche et s’il le fait c’est moins pour se faire une opinion que pour y trouver des raisons de confirmer son a priori. Et lycée de Versailles pour l’électeur de gauche. Personnellement je n’ai nul besoin, nul temps et nulle envie de lire les programmes de Macron, Pécresse, Dupont-Aignan, Zemmour et Le Pen pour savoir que je ne voterai jamais pour eux. Pas plus que je ne lirai les analyses de ces programmes, qu’elles cherchent à justifier leur cohérence ou l’inverse. Quant aux électeurs indécis, je doute fortement que la majorité se lance dans une étude comparative des programmes et de leurs analyses pour se faire une opinion.[9]

Il reste la comparaison des programmes du même bord pour un électeur qui a déjà choisi son camp. Là encore, je doute qu’il se décide après avoir mûrement comparé les programmes et ce d’autant plus que sur les thèmes que mettent en avant les candidats, ils n’apparaissent pas si différents. Dans les trois programmes des challengers de droite et celui de Macron, on met l’accent sur l’immigration à limiter, l’assistanat et l’islamisme à combattre, la sécurité à restaurer. La ligne de pente générale est la même, la différence ne pouvant se faire que sur des détails. De même, pour les programmes des quatre candidats de gauche déclarant vouloir gagner, il n’y a guère que leurs positions sur le nucléaire et l’Europe qui les opposent, questions certes importantes mais qui ne peuvent pas être la raison d’un refus d’union, sauf à oublier que le principal c’est d’abord de ne pas faire élire la droite. Car sinon, aussi juste que soit sa propre position elle restera un vœu pieux jusqu’à la prochaine élection.

Malgré tout, les programmes existent et s’ils ne servent que marginalement à prendre une décision, que nous apprennent-ils sur les positions des candidats et leurs actions futures ?

Qu’est-ce qu’un programme réaliste ?

Une des critiques qu’on entend le plus souvent pour discréditer un programme est de juger qu’il n’est pas financé, c’est-à-dire que les promesses faites ne seront pas tenues parce que les dépenses qu’elles impliquent n’ont pas les moyens budgétaires pour être tenues. A contrario, un programme sera sérieux, réaliste s’il est financé et c’est ce sur quoi met l’accent le tract électoral de Mélenchon à sa quatrième page où les mots « et financé » sont soulignés.

Toutefois, ce critère reste très discutable pour au moins trois raisons. La première, c’est qu’une promesse concerne l’avenir qui, n’étant pas connu, ne peut assurer que les conditions de son financement seront réalisées au moment de la tenir. La pandémie avec le « quoi qu’il en coûte » est l’exemple type d’un événement non prévu[10]et qui a pourtant trouvé un financement qui aurait sans doute été jugé impossible ex ante. La seconde, sans doute la plus décisive, concerne le statut que l’on reconnaît à la création monétaire. Bien commun sous le contrôle de la collectivité ou bien privé contrôlé par les banques ? Utilisée pour financer des biens publics ou communs essentiels dans la lutte contre le réchauffement climatique, l’éducation pour tous, la santé, la réduction des inégalités ou pour soutenir le taux de profit et les dividendes des actionnaires ? La troisième enfin, c’est qu’un programme de droite, fut-il « financé » reste un programme de droite, c’est-à-dire qu’il n’a comme objectif que de faire perdurer un système qu’il est urgent de changer.

Pour moi, le réalisme d’un programme tient surtout à l’analyse qu’il fait des raisons de la crise actuelle et des orientations générales qui permettraient d’en sortir. De ce point de vue, le programme de Yannick Jadot « reste dans une économie de marché et même capitaliste régulée » comme l’écrivent Virginie Monvoisin et Dominique Plihon dans leur analyse du programme (ici) et n’a donc aucune chance de pallier les dérèglements environnementaux et sociaux engendrés par ce même capitalisme. Il en est évidemment de même pour le programme d’Anne Hidalgo. Sans même parler de sortir du capitalisme, processus qui est en cours, (pour l’instant avec une sortie vers le pire), et prendra du temps, ces deux candidats acceptent les institutions actuelles, nationales comme européennes et ne peuvent espérer que des modifications mineures de la société. Pour ne prendre que deux exemples, tant que le profit sera la boussole qui guide les actions des entrepreneurs privés, on aura des scandales Volkswagen et Orphéa, quelles que soient les réformes que l’on mettra en place. De ce point de vue, les programmes de Roussel et surtout de Mélenchon sont plus nettement en rupture avec la domination du profit. Que ce soit en s’appuyant davantage sur les besoins (à définir et discuter via une planification) et en changeant les institutions pour une VIème république.

Et si on imagine qu’un tel programme puisse être mis en œuvre à la suite d’une victoire électorale, on s’apercevra vite que ce n’est pas la rigueur du financement prévu qui lui donnera des chances d’être appliqué, mais la lutte contre tous ceux qui n’accepteront pas cette victoire, patronat et partis de droite en tête. C’est pourquoi le contenu d’un programme réellement de gauche est moins important que la mobilisation populaire qu’il implique, avant pour gagner les élections[11] et surtout après pour qu’il puisse exister.

Finalement, le seul programme qu’on puisse trouver réaliste malgré l’incertitude de l’avenir, c’est celui du président sortant, parce qu’il a pour lui (si j’ose dire) le bilan des cinq ans passés et qu’il affirme vouloir continuer les réformes qu’il n’a pas encore pu réaliser (retraite, statut des fonctionnaires, baisse des impôts des entreprises sans contreparties, …).

Le paradoxe des programmes

Les programmes sont à la fois nécessaires et néfastes. Ils n'ont aucune chance de peser fortement sur l'avenir. Je ne connais pas d'exemple de grandes transformations qui se soient produites en "appliquant " un programme. C'est un premier paradoxe : ils doivent éclairer l'avenir et s'ils n'existaient pas on le reprocherait à ceux qui n'en ont pas, mais ils ne sont jamais appliqués une fois le pouvoir conquis.

Mais il y a un second paradoxe des programmes qui est beaucoup plus ennuyeux. Leur existence est justifiée par la nécessité (réelle) de ne pas naviguer sans boussole. Ils doivent donc servir de guides pour l’action pour ceux qui les défendent. Le problème vient de leur nombre. Si un programme réunit ceux qui le soutiennent, il éloigne ceux qui en défendent d’autres. Et bien que tous jurent qu’une union est nécessaire et que le besoin s’en exprime de plus en plus, les formes anciennes de la politique, accrochées aux échéances électorales et au rêve d’un basculement soudain par une victoire dans les urnes, empêchent de fait cette union nécessaire. Les lignes rouges diverses de chaque liste interdisent le dialogue entre elles. Il devrait pourtant couler de source que, si on pense que le changement viendra de la prise de pouvoir électorale, (ce dont je ne suis personnellement pas convaincu, c’est peut-être nécessaire mais certainement pas suffisant), la première condition est d’être élu. On peut malheureusement constater que de nombreux candidats préfèrent rester dans l’opposition, plutôt que d’envisager un accord avec d’autres qui partagent pourtant les mêmes orientations de fond[12]. Du moins c’est ce qu’ils affirment mais dont on est en droit de douter quand on les juge aux actes. Il existe un paradoxe bien connu en docimologie, c’est que plus un barème est précis, plus les notes sont dispersées. Notamment en mathématiques, temple de la rigueur dont on attendrait a priori l’inverse. En fait ce paradoxe n’en est pas vraiment un parce que les réponses des candidats à un examen sont rarement exactes. L’appréciation est donc laissée au correcteur de juger de la plus ou moins grande exactitude de la réponse. Or avec un barème très détaillé, l’un aura tendance à n’attribuer aucun point s’il attend la réponse correcte, quand l’autre en attribuera quelques-uns. Le phénomène se cumulant tout au long des exercices, l’écart final peut être très important pour des copies semblables.[13]On retrouve exactement le même phénomène avec les programmes des partis. Plus ils sont détaillés et plus les lignes rouges à ne pas franchir, parce qu’elles seraient considérées comme un abandon d’identité, deviennent nombreuses et l’entente difficile.

Une « expérience naturelle » récente vient de nous montrer, qu’une union est possible sans en passer par l’entente préalable sur des orientations communes et un programme, c’est l’émergence du mouvement des Gilets jaunes. Mouvement clairement hétérogène sur le plan politique, entendu au sens habituel, et que les médias ne se sont pas privés de déplorer. Revendications confuses, contradictoires, absence de leaders, racisme, populisme, extrémismes de tous types, les journalistes habitués à leurs grilles d’analyses ne savaient plus comment comprendre cette explosion de colère. C’est que la politique, telle qu’ils la commentent et telle que les partis la pratiquent, est précisément à l’opposé de ce que les Gilets jaunes ont révélé. Il lui faut des leaders bien identifiés, des programmes « clairs » qui permettent les joutes télévisées et le maintien du statu quo. C’est très exactement ce que les Gilets jaunes refusaient, leur seul accord étant leur refus de voir leur situation perdurer. Leur unité n’était ni dans le programme, ni dans un leader, mais dans le refus de leur condition. Et le fait qu’ils aient pris de court, non seulement le pouvoir et les médias, mais aussi les syndicats et les partis traditionnels, n’est qu’une preuve de plus de la fin d’une certaine manière de faire de la politique. Bien entendu, ce mouvement n’est pas une alternative qu’il s’agirait d’imiter, juste un signe que nous sommes en train de vivre une crise profonde qui affecte l’ensemble des rapports sociaux, que ce soit au travail, dans la vie quotidienne ou dans la vie politique.

Il faut sans doute des programmes, mais s’ils deviennent des obstacles à leur mise en œuvre il y a un problème ! On comprend bien que cette avalanche de propositions d’apparence concrète, qu’on trouve dans toutes les tribunes est une précaution pour réfuter d’avance l’objection prévisible de ceux qui ne veulent rien changer et demanderont ironiquement quelle est cette société nouvelle censée remplacée la nôtre qui a fait la démonstration de son efficacité avec ses « acquis ».

Malheureusement, si ces propositions semblent concrètes, elles ne le sont qu’en apparence parce qu’elle ne se posent jamais les conditions politiques de leur mise en œuvre. En fait, nous avons déjà l’expérience historique de l’inefficacité de cette stratégie avec la « lutte » contre le réchauffement climatique qui, depuis plus de vingt ans accumule les propositions concrètes, dont certaines sont même mises en œuvre, faisant ainsi la preuve de leur insuffisance, avec comme principal résultat l’accroissement des émissions de gaz à effet de serre.

L’union reste donc à construire malgré les différences et au-delà des programmes et il serait bien présomptueux de ma part de prétendre détenir la solution à ce gigantesque problème de coordination qui ne sera, (peut-être), résolu que par les acteurs eux-mêmes, dans des formes qui restent à inventer ensemble. Cela s’appelle l’histoire et elle n’est jamais écrite d’avance, mais pour peser sur la direction qu’elle prendra, il n’y a sans doute pas de meilleur moyen, plutôt que d’énoncer des « propositions concrètes » qui ne seront jamais mises en œuvre, de tout faire pour que tous les derniers de cordée qui font aujourd’hui la preuve qu’ils sont indispensables se fédèrent dans leur opposition à retrouver le monde d’avant où ils ne comptaient pour rien. C’est malheureusement ce qui vient d’échouer à la dernière élection présidentielle, les « valeurs » des programmes ayant pris le pas sur la nécessité de l’union.

[1] Si c’était le cas, comment expliquer que tant d’électeurs pauvres puissent voter pour des candidats (comme Trump ou Macron) qui annoncent la suppression des protections sociales qui les concernent au premier chef ?

[2] Et quand c’est une femme, elle doit avoir les « qualités » qu’on associe habituellement aux hommes.

[3] Jean Lasalle est aussi folklorique et l’assume mais il n’a ni volonté d’être élu ni revendications particulières à proposer. N’ayant aucune importance politique je ne l’inclus pas dans ma réflexion sur les programmes.

[4] On peut dire la même chose de Philippe Poutou et d’Olivier Besancenot.

[5] On peut trouver une analyse des programmes des principaux candidats sur le site des économistes atterrés.

[6] On retrouve aussi ce caractère de catalogue dans les programmes de Jadot, Roussel ou Hidalgo, mais comme ils sont dès à présent mis hors-jeu, ils ne peuvent espérer convaincre que les petits bataillons de partisans qui auraient de toute façon voté pour eux sans programme.

[7] Ce fut le cas lors du précédent mandat avec la réforme des retraites qui rencontra une opposition large et que l’irruption de la pandémie ajourna jusqu’à présent.

[8] Karl Marx, Le capital, Livre 1, p. 295, Messidor Éditions sociales, 1983.

[9] Même si de tels électeurs doivent marginalement exister.

[10] Mais pas imprévisible. De nombreux rapports avaient annoncé l’émergence probable de pandémies de ce type dès le début des années 2000.

[11] On peut voir dès à présent avec la désunion de la gauche à ces élections à quel point cette première étape n’est pas une simple formalité, alors même que les inégalités ne font que croître, mais que les réels gagnants, pourtant peu nombreux, réussissent à convaincre une majorité que chacun mérite son sort.

[12] La dernière présidentielle en est le dernier malheureux exemple.

[13] J’en ai fait l’expérience dès mon premier devoir en première année d’université en mathématiques, où, ayant travaillé avec un ami et rendu la même copie dans des groupes différents, il a eu 18 quand je me suis contenté d’un 10. Il se peut même qu’un correcteur puriste ne mette pas la note maximum à une réponse juste parce qu’il existait une autre méthode plus élégante (de son point de vue).

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