Il faut sortir du capitalisme

La crise sanitaire et la crise économique qui la suit révèlent la nécessité d'une sortie du capitalisme si on ne souhaite pas revivre des crises encore plus graves. Mais c'est évidemment plus facile à dire qu'à faire.

Il faut sortir du capitalisme

 

L’arrêt de la production pendant deux mois a conduit à une crise économique, qui va se traduire à la fois par des faillites d’entreprises, du chômage et des pertes importantes de revenu pour des millions de salariés dans le monde. Il est donc tout à fait normal de se poser la question d’une relance de la machine économique, mais il serait aussi normal de se poser la question de ce qu’il convient de relancer. Et la réponse dépend crucialement de l’analyse que l’on fait des causes de la crise actuelle.

Pour schématiser, si on ne voit dans l’apparition du virus qu’un événement fortuit, certes déstabilisant, mais sans grand rapport avec le système économique tel qu’il fonctionnait pour le mieux avant son apparition, il convient d’y revenir le plus vite possible. Si, au contraire, on fait un lien étroit entre ce fonctionnement économique, reposant sur l’épuisement de la nature et des êtres humains, et l’apparition d’un virus, conséquence de cet épuisement, c’est évidemment ce mode de fonctionnement qu’il faut remettre en cause. Sinon, nous connaîtrons à plus ou moins brève échéance des crises de même nature, voire encore plus graves.

La réalité du réchauffement climatique, dont nous n’avons pour l’instant subi que des effets marginaux, justifiant finalement notre incapacité collective à y répondre en faisant baisser les émissions de gaz à effet de serre, est un des signaux qui devraient nous alerter sur le risque que nous prenons en continuant à produire et à consommer sans limites. La perte de biodiversité, due en grande partie à la déforestation et à l’agriculture intensive chassent les espèces sauvages de leurs écosystèmes et conduit à l’apparition de zoonoses. Sras, H1N1, Ebola, autant d’alertes dans les vingt dernières années qui auraient dû nous faire renforcer nos systèmes publics de santé et la recherche sur ces nouveaux virus, pour nous préparer à de futures crises. C’est l’inverse qui a été décidé par les gouvernements au pouvoir, conduisant à la crise actuelle.

Revenir au fonctionnement d’avant la crise, en privilégiant le court terme et la rentabilité financière, c’est le meilleur moyen de faire face dans l’avenir à des crises encore plus graves. Qu’elles soient dues à l’apparition d’un nouveau virus si la destruction de la biodiversité continue, ou à la dégradation de notre propre biotope avec le réchauffement climatique.

De nombreuses voix s’élèvent, maintenant depuis des dizaines d’années, pour mettre en cause notre mode de production et de consommation, qui a justement ces caractéristiques de court-termisme et de recherche de rentabilité. Mais cette mise en cause reste peu opérationnelle. Parler de « mode de production et de consommation » ou de productivisme est trop vague pour en déduire une orientation à suivre. On oscille vite entre des admonestations moralisantes, rendant responsable tout un chacun, sans distinction de statut, de changer de mode de vie, sans se préoccuper des conditions à réunir pour que ce soit possible, et des préconisations sectorielles sur les modes de transports, les habitats, les services publics ou l’agriculture, sans toujours en mesurer les impacts globaux et les conditions politiques de réalisation.

Ce qui caractérise ce « mode de production et de consommation », c’est sa nature capitaliste. C’est-à-dire la séparation de la plus grande partie des travailleurs de la propriété des moyens de production qu’ils utilisent. Ils sont alors contraints de nouer une relation dissymétrique de subordination aves les propriétaires de ces moyens. C’est ce rapport social que désigne le capitalisme et non pas une technologie particulière, un type de consommation spécifique ou un niveau de revenu élevé. Un cadre très bien payé est sous la domination de ce rapport social comme un travailleur au Smic, même s’il le vit différemment. C’est ce rapport social qu’il faut changer si nous voulons vraiment changer de trajectoire et limiter le réchauffement climatique, (ce que nous sommes pour l’instant incapables de faire), et restaurer la biodiversité. Mais c’est évidemment plus facile à dire qu’à réaliser.

Car, il ne fait pas de doute que le capitalisme a aussi conduit à des progrès spectaculaires en termes d’augmentation de l’espérance de vie, de réduction de la pauvreté, d’élévation du niveau d’éducation, d’amélioration de la santé, d’accès à des biens et des services de plus en plus variés qui font que l’idée même d’un arrêt de son développement suscite de la plupart un rejet compréhensible. Les partisans de la décroissance en font régulièrement l’expérience à la fois par le peu d’adeptes qui les suivent et par les sarcasmes qui les accablent les accusant, (injustement), de prôner un retour à la lampe à huile si ce n’est au Moyen-âge.

Il ne peut être question de construire une majorité qui lutterait pour « sortir du capitalisme » si ces acquis ne sont pas, non seulement préservés, mais étendus à tous ceux qui n’en profitent pas encore, comme les 730 millions de travailleurs qui survivent avec moins de trois dollars par jour ou les 800 millions de personnes sous-alimentées dans le monde. Car il faut bien constater aussi que malgré tous ces acquis, le niveau d’inégalité reste très important. Et la réponse néolibérale expliquant qu’il faut d’abord produire pour redistribuer et que la réduction des inégalités prend certes du temps mais qu’elle est en route quand on compte en siècles, devient peu probante puisque la part des plus riches dans la répartition des richesses ne cesse d’augmenter depuis trente ans quand celle des plus pauvres stagne voire diminue. Contrairement au discours dominant, le ruissellement n’existe pas et les premiers de cordée ont coupé la corde.

Évidemment, il n’y a rien d’étonnant à ces constats. Le capitalisme révolutionne sans cesse les moyens de production, innove, augmente la productivité qui permet cette croissance et Marx le notait déjà dans ses écrits. Et, en même temps, si j’ose cette tournure, il le fait au profit d’une minorité de possédants. Peut-on croire que cette situation cessera quand le « gâteau » sera assez gros pour qu’il y en ait pour tout le monde ? Que finalement les riches ne sont pas assez nombreux et qu’une société plus juste verra le jour quand la volonté d’être milliardaire sera plus répandue ?

Il serait bien naïf de le penser, ou bien il faut expliquer pourquoi on trouve 800 millions de sous-alimentés quand coexistent une population en surpoids de 1,4 milliards  de plus de vingt ans avec plus de 650 millions d’obèses dont le surplus de nourriture permettrait d’alimenter les premiers (sans parler du gaspillage d’aliments dans les pays développés, soit parce qu’ils sont jetés par les consommateurs qui surconsomment, soit parce qu’ils sont détruits par les producteurs ou les distributeurs pour maintenir les prix,  sans compter les coûts de santé supportés par la collectivité du fait de l’obésité croissante). Et pourquoi on trouve des centaines de millions d’hommes inutiles, comme le montre Pierre-Noël Giraud dans son livre L’homme inutile, c’est-à-dire qui ne peuvent aider ni les autres ni eux-mêmes par une activité quelconque et sont condamnés à survivre de l’assistance publique (quand elle existe) ou grâce à l’aide de leurs proches (s’ils en ont) quand d’autres travaillent beaucoup trop.

 A quoi sert le capitalisme ?

Le capitalisme n’est pas un mode de production qui a pour but d’enrichir les personnalités humaines, même s’il créé des bases matérielles pour que ce soit possible, ce qui est la source de ce qu’on appelle ses « acquis » et qui pour beaucoup justifie qu’on se contente de cela, et même si pour quelques milliards d’êtres humains il faut encore attendre longtemps et souffrir beaucoup (un discours tenu généralement par ceux qui ont largement assez). C’est dire à quel point la sortie du capitalisme sera à la fois difficile et indispensable. Comme elle ne se fera pas sans l’humanité agissante, elle devra tenir compte des conditions dans lesquelles cette humanité agira.

Il n’est pas niable non plus que jamais les conditions d’un enrichissement des personnalités humaines n’ont été si favorables. L’augmentation du niveau moyen des connaissances, l’allongement de l’espérance de vie faisant de la retraite une troisième vie, la reconnaissance progressive de nombreuses discriminations avec l’ouverture de nouveaux droits (mariage pour tous, couverture universelle de santé), l’émancipation en cours des femmes, forment les bases d’une société qui pourrait progressivement quitter le royaume de la nécessité contrainte de la survie pour aborder les rives d’un monde de solidarité où les différences n’opposent pas mais sont au principe de la liberté de chacun de vivre sa vie.

Nous n’en sommes pas encore là et il ne faut pas non plus oublier que beaucoup de ces transformations se sont faites dans des luttes pour les obtenir (comme l’ont été en leur temps, le droit de grève, la limitation de la journée de travail ou les congés payés). Il en sera certainement de même dans l’avenir, car si les conditions des changements n’ont jamais été aussi favorables, elles cohabitent aussi avec cette extension à un niveau jamais atteint du capitalisme que célèbre Milanovic[1] et qui a pour seul objectif le profit maximum avec des conséquences humaines dramatiques. En 1844, Marx écrivait que « la dépréciationdu monde des hommes augmente en raison directe de la mise en valeur du monde des choses »[2] et nous le vivons tous les jours, aujourd’hui où cette « mise en valeur » s’étend au fil de la mondialisation et de la création de nouveaux marchés.

Peut-on « sortir » du capitalisme ?

L’expression est loin d’être heureuse. On ne sort pas du capitalisme comme on quitte une pièce ou par une décision volontaire à effet immédiat, de la même manière que le capitalisme n’est pas « sorti » du féodalisme mais est le résultat d’un long processus historique. Par ailleurs, comme toute chose, le capitalisme évolue et il sera remplacé à terme par un autre système d’organisation de la production comme il a remplacé le féodalisme, lui-même succédant à l’esclavagisme. Et ce sera comme toujours le résultat de l’action des hommes et, de plus en plus, des femmes qui construisent leur avenir à partir des conditions qui forment leur présent. Ce qui n’a rien à voir avec une nécessité historique comme le reprochent souvent à Marx ceux qui l’ont mal lu (ou pas du tout). Pour autant, personne ne peut raisonnablement dire quand les transformations déjà en cours seront suffisamment nombreuses et touchant au cœur du capitalisme pour qu’on puisse commencer à parler d’un nouveau mode de production. Aussi il ne serait pas sérieux de proposer une feuille de route à suivre sans faiblir. Si la « sortie » est certaine, la nouvelle organisation reste largement indéterminée et rien ne dit qu’elle se constituera dans la joie et la bonne humeur. Il existe malheureusement beaucoup de raisons pour penser le contraire. Et le débat actuel qui commence sur ce que sera le monde d’après tend de plus en plus à mettre au premier plan la nécessité de la relance telle que la comprend Geoffroy Roux de Bézieux. Où l’on peut constater qu’il y a des luttes en cours pour des intérêts tout à fait identifiables. Ceux d’un patronat qui n’a pas compris que vouloir « relancer » le plus vite possible pour retrouver le mode d’avant ne fait rêver que lui, et ceux de tous les autres qui n’ont comme perspective réjouissante que de voir se réduire encore la protection sociale, avec le chantage à l’emploi comme moyen et la spirale infernale de l’endettement et de l’austérité.

 

[1] B. Milanovic, Non, le capitalisme n’est pas en crise, Le Monde, 13-14 octobre 2019.

[2] K. Marx, Manuscrits de 1844, Éditions sociales, 1972.

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