La politique dans Baron Noir (et Borgen)

Des séries comme baron Noir ou Borgen sont louées pour leur réalisme et leur description des joutes politiques dans les sociétés démocratiques. Bien au contraire, elles participent à consolider le mouvement de désaffection d'électeurs en nombre croissant d'un jeu politique qui leur paraît de plus en plus hors-sol.

Ces séries ont été louées par beaucoup comme une grande réussite. C’est le cas de Gabriel Bortzmeyer, pour Baron noir, dans un article de la revue en ligne Débordements, qui la considère même comme un des « deux meilleurs cycles sériels français », (l’autre étant le Bureau des légendes, toujours chez Canal +). C’est aussi le cas de nombreux médias, comme Télérama qui y voit « une vraie série politique dramatique », pour Le Monde c’est « la meilleure série politique française produite à ce jour » et l’Express loue un « feuilleton magistral », qui « fera date dans l'histoire de la télé française ». Quant aux Inrockuptibles, ils estiment que la série « s'ancre avec justesse dans la réalité française ».

Deux arguments principaux sont donnés par ceux qui l’ont appréciée. Le premier c’est son côté « documentaire », son rapport au « réel » de la politique, telle qu’elle a été pratiquée au moins depuis l’arrivée de Mitterrand à la tête du parti socialiste. Centrée sur la conquête du pouvoir d’État par la voie électorale et les alliances d’appareils, les commentateurs ont pour la plupart souligné les liens étroits entre les personnages de la série et les acteurs principaux de la vie politique française. Et en effet, la première saison, retrace assez fidèlement un scandale politique qui a marqué le parti socialiste dans l’Essonne, (qui est mon département de résidence), l’affaire de l’office de HLM, qui est racontée dans la série en la déplaçant à Dunkerque. Julien Dray, longtemps député de la 10ème circonscription de l’Essonne, et surnommé le Baron noir au sein du PS, est clairement le modèle dont s’est inspiré Eric Benzekri, le co-scénariste, lui-même ancien membre de la Gauche socialiste, créée par Julien Dray et Jean-Luc Mélenchon. Les autres personnages principaux de la série sont tout aussi identifiables. Michel Vidal est Jean-Luc Mélenchon, Amélie Donadeu c’est Emmanuel Macron et Christophe Mercier, qui apparaît dans la saison 3, fait nettement penser à Etienne Chouard. Bien d’autres personnages ont aussi des points communs évidents avec des politiques en fonction actuellement, ce qui participe à l’effet documentaire de la série tout en en faisant une fiction « à clés », offrant au spectateur le plaisir de retrouver les ressemblances entre personnages de fiction et modèles réels.

Le second argument utilisé par les amateurs de cette série, c’est son côté anticipatif, dont l’élection d’Amélie Donadeu est un des exemples majeurs. On y trouve en effet à la fois l’ancrage au réel avec sa victoire surprise à la présidence de la république, sans appareil politique pour la soutenir, comme Emmanuel Macron, inexistant politiquement au niveau national un an avant son élection, mais aussi, justement grâce à cet ancrage réaliste des personnages, la série rend crédible l’élection d’une femme au sommet de l’État.Évènement pour l’instant jamais survenu, dans un pays où une femme simplement premier ministre est exceptionnel, mais qui devient envisageable. Et ce type d’événement improbable pourrait aussi être l’élection d’un trublion plus ou moins hors système, comme Mercier dans la série qui échoue très près de Rickwaert au second tour. Au point que dans un article du Monde sur la question, la journaliste cite les propos d’un " stratège du chef de l'État" : "Ça fout la trouille. (...) Le président redoute notamment qu’un François Ruffin, par exemple, fasse la passerelle entre extrême gauche et extrême droite. Pour lui, c’est un Christophe Mercier potentiel. D’ailleurs, Ruffin fait du Mercier, il se filme dans sa cuisine…". La saison 3 est aussi irriguée par le mouvement des gilets jaunes, représenté par Christophe Mercier et par les débats sur les thèmes du populisme et du dégagisme qui marquent le contexte politique des années 2018-2020 et qui sont évoqués dès le premier épisode de la saison 3.

Ces deux caractéristiques de la série, son côté « documentaire », d’autant plus renforcé que les scénaristes utilisent l’actualité, et son côté anticipatif, sont les deux faces d’une même médaille. L’anticipation est une suite logique possible de ce qui nous est raconté et l’élection à la présidence de Philippe Rickwaert, est un événement, (dont Le Monde nous dit qu’il inquiète l’Elysée), qui, s’il est vérifié, sera attribué à la perspicacité politique des scénaristes.

Or c’est justement ces deux caractéristiques qui me poussent à critiquer cette série. Une critique qui n’est pas d’ordre artistique, mais d’ordre politique. Plus exactement, c’est la représentation qu’elle donne de l’action politique, qui me la fait trouver insupportable et même néfaste.

Ce qui semble si admirable à ses partisans, cette description du jeu politique si juste qu’on s’y croirait, ces ambitions et ces conflits qui sont tellement en phase avec l’actualité, cette décomposition du politique, à la fois constat et plaidoyer pour sa renaissance, (mais sur le modèle de ce qu’elle était il y a quarante ans), forment le fondement des raisons que j’ai de ne pas l’apprécier.

Car il me semble que si la politique est en décomposition, c’est justement parce que le spectacle qu’elle offre est exactement celui que nous propose la série. C’est une politique de coups bas, de combines et de trahisons présentées comme des stratégies légitimes pour arriver au pouvoir, finalité exclusive des acteurs dont les discours programmatiques ne les engagent en rien pour leurs actions futures dans l’hypothèse où ils seraient élus. C’est aussi une politique spectacle de petites phrases, de recherche de scoops pour mettre à bas l’adversaire et qui font les délices des médias spécialisés qui en rendent compte. Et c’est effectivement, hélas, ce que nous offre l’actualité et le combat des forces politiques organisées pour le pouvoir.

Mais cette fidélité au réel de la lutte politique ne se vérifie que si on n’en montre pas les conséquences profondes. Car la série ne fait que donner à voir la surface du jeu politique tel que les médias se le représente, sans s’attarder sur ce qui se passe ensuite dans la société. Il faut voir le « héros » de la série, Philippe Rickwaert, au début de l’épisode 3 de la troisième saison, convaincre Michel Vidal les yeux dans les yeux qu’il n’est pas une taupe, pour, dans la scène suivante où il apparaît, expliquer qu’il va le détruire. Il faut aussi le voir manipuler Cyril Balsan, qui a rejoint Amélie Dorandeu et qu’il pousse à la démission. Soufflant le chaud et le froid, il l’amène finalement à annoncer son retrait de la vie politique avec un discours qui traduit une profonde remise en cause personnelle. Symboliquement, c’est une mise à mort du personnage qui n’apparaîtra d’ailleurs plus dans la suite. Et toutes ces luttes, féroces, impitoyables sont présentées comme ne concernant pour l’essentiel que des personnalités fortes, qui s’affrontent devant un peuple dont ils parlent beaucoup mais que l’on ne voit pas. Et quand il est présent, ce n’est que comme masses à manipuler, comme dans les débats tactiques visant à « siphonner » telle ou telle partie de l’électorat pour modifier le rapport de forces. L’affrontement public entre Vidal et Rickwaert, seuls, en plein-air sur une scène et cherchant par la seule force de leur verbe à convaincre « le peuple » de la justesse de leurs positions inconciliables, ou la discussion entre Amélie Dorandeu et ses conseillers sur la manière de transférer des voies d’un camp dans un autre sont emblématiques de cette représentation de la politique. La politique dans Baron noir, ce sont des individus hors norme qui s’affrontent pour être président de la république. Cette personnalisation du combat politique, si appréciée des médias se traduit formellement dans la saison 3 par une figure de style caractéristique de cette réduction du jeu politique à des individualités qui s’affrontent : l’usage quasi systématique de travellings avant se terminant en gros plan, avec musique adéquate, sur le visage des principaux personnages. J’avoue ne pas avoir compté le nombre de ces figures de style clôturant une scène, mais je ne crois pas qu’il y ait un seul épisode de la saison 3 qui ne l’utilise pas plusieurs fois.

 Ce faisant, la série fait une impasse complète sur l’impact sur les électeurs de cette lutte politique dont on fait un spectacle. Or cet impact, c’est la montée de la défiance grandissante des citoyens pour ces conflits dont ils ne voient pas les résultats sur leurs vies quotidiennes, une fois les élections remportées, quel que soit le vainqueur, (sauf en pire avec la montée visible des inégalités). On assiste en fait à une désaffection croissante vis-à-vis de ce type d’engagement politique.

On le voit avec les échéances électorales et l’augmentation des taux d’abstention qui font que les élus le sont avec des minorités de voies, ouvrant la voie à la contestation de leur légitimité. Les dernières élections municipales de juin 2020, marquées par un taux d’abstention record de 59% viennent de démontrer que même au niveau local, jusque-là relativement épargné, les citoyens ne voient plus dans les élections un moyen de changement. On le voit aussi avec les taux de syndicalisation dans les pays où l’adhésion syndicale n’est pas contrainte par la loi et les adhésions aux partis, quel que soit leur couleur politique, (mouvement d’ailleurs renforcé par les efforts pour déclarer dépassé le clivage gauche/droite et les trahisons de la gauche de gouvernement quand elle est arrivée au pouvoir). On le voit avec les enquêtes montrant que les hommes et les (rares) femmes politiques ont de moins en moins de crédit auprès de l’opinion et même de leurs électeurs. On le voit enfin avec la composition sociologique des élus qui sont loin d’être représentatifs de leur population, les États-Unis, où il vaut mieux être milliardaire pour devenir président, illustrant ce phénomène jusqu’à l’excès. La démocratie représentative, où le peuple vote pour des représentants censés défendre leurs intérêts en devient de moins en moins crédible. D’une part parce que les politiques une fois élus ne font pas souvent ce qu’ils avaient promis, ce qui leur coûte en général leur réélection comme le révèle la quasi-systématisation de l’alternance dans les élections nationales ou régionales, seules les élections locales échappant en partie à ce phénomène (mais moins dans les grandes villes). Et, d’autre part, parce que quand les élections portent au pouvoir des gouvernements qui souhaitent rompre avec les orientations politiques néolibérales dominantes, comme lors de l’élection de Syrisa en Grèce en janvier 2015 ou que le peuple exprime une position opposée à celles des pouvoirs en place, comme avec la victoire du non en France sur le projet de constitution européenne en mai 2005, tout est mis en œuvre par les élites au pouvoir pour inverser le résultat des urnes, montrant ainsi le peu de cas qu’elles font de la soi-disant démocratie représentative quand son verdict devient contraire à leurs intérêts. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille nécessairement se désintéresser de ces moments électoraux où les idées s’affrontent davantage et avec plus de force que dans la vie quotidienne, mais qu’il faut largement relativiser la puissance transformatrice qu’il faut en attendre. Le fait même de la fièvre électorale, soigneusement entretenue par les médias aux ordres, participe d’ailleurs davantage d’une conception de la politique-spectacle et d’une soupape de sûreté qui permet de savoir quand relâcher la pression du cours de la politique ordinaire que d’un temps où les équilibres entre forces sociales peuvent changer. Trois mois de campagne où les abcès se crèvent (un peu) et quelques années de business as usual. Et des séries comme Baron noir s’inscrivent parfaitement dans ce mouvement de désaffection pour la politique électorale. On peut d’ailleurs dire la même chose d’une série comme Borgen, elle-aussi louée pour sa représentation réaliste du combat politique. Malheureusement ce réalisme nous donne le spectacle, hélas bien réel, d’une dirigeante qui consacre toute son énergie à passer des compromis avec ses adversaires pour finalement faire le contraire de ce qu’elle avait dans son programme. On peut trouver que c’est justement cet art du compromis qui fait tout l’intérêt de la série qui nous propose des personnages complexes, qui font ce qu’ils peuvent dans des contextes difficiles, mais c’est au prix de l’oubli que ces compromis perpétuels sont à la base du rejet de ces pratiques par un nombre croissant d’électeurs dans toutes les démocraties. En ce qui concerne Borgen, je pense qu’une part de l’accueil élogieux qu’elle a suscité est dû au fait justement que son personnage principal est une femme qui a accédé à un poste de pouvoir majeur au sein de son pays.  On peut certes y voir une preuve de l’évolution positive de la place des femmes dans nos sociétés, où elles sont encore peu nombreuses à avoir atteint de telles positions (il suffit de regarder la moindre photo d’une réunion du G20 ou de chercher des femmes PDG de grandes entreprises pour s’en apercevoir). Mais c’est s’aveugler sur le seul fait de l’arrivée au pouvoir d’une femme, sans se poser la question de ce qu’elle en fait. Si avoir le pouvoir grâce à une campagne défendant un programme ne peut que déboucher sur l’impossibilité de sa mise en œuvre, on peut comprendre que beaucoup de citoyens se détournent de la politique si elle conduit à ce type de pratiques. Après on s’étonne benoîtement que des candidats « extrémistes » qui étaient marginalisés récoltent suffisamment de suffrages pour devenir des élus potentiels. Ce qui fait que « l’ordre naturel » des affaires publiques dans les grandes « démocraties » a de plus en plus de mal à perdurer sans heurts. Le mouvement des gilets jaunes en France en est une des plus évidentes illustrations. Et sa caractéristique principale, qui manifeste justement avec éclat le rejet de la politique politicienne habituelle, avec d’ailleurs tellement d’éclat que les porte-paroles autorisés, politiciens rompus aux « éléments de langage », journalistes « observateurs impartiaux », « grandes voix radiophoniques » ou télévisuelles en ont été aveuglés, c’est le refus décidé de ce mouvement d’en désigner des leaders, au grand dam des médias, qui au lieu d’y voir la nouveauté institutionnelle et politique majeure que ce refus traduisait, s’obstinaient à y voir un manque de « maturité », d’anarchie grosse de désordres, (lecture favorisée par les efforts du gouvernement pour « maintenir l’ordre » en augmentant la répression à des niveaux rarement atteints depuis 1968, voire depuis la guerre d’Algérie). Que cette tentative de faire de la politique autrement ne trouve pas immédiatement la forme parfaite où elle puisse s’exprimer n’a rien de très étonnant, mais cela ne doit pas en occulter la nouveauté. Et on pourrait dire la même chose avec les tentatives des ZAD d’expérimenter des nouvelles formes de vie en collectivité, même si ces dernières ne sont sans doute pas généralisables au grand nombre, compte tenu de l’exigence d’exemplarité qu’implique l’adhésion individuelle à ce type de mouvement (d’ailleurs aussi source de désaccords internes et, « en même temps », possibilité d’invention de régulations des discordances).

Mais ce qui est le plus paradoxal avec Baron noir, c’est l’issue qui nous est donnée comme conséquence des intrigues des personnages. Car finalement, Philippe Rickwaert gagne l’élection présidentielle, en convaincant Amélie Dorandeu de se sacrifier alors qu’elle était arrivée en tête au premier tour, parce qu’une révélation de dernière minute sur un accord secret qu’elle aurait passé avec le chancelier allemand impliquait sa défaite certaine face à Mercier. Tout se passe en coulisses, loin de la discussion publique, et « pour le bien du peuple », à savoir la préservation des règles du jeu électoral identifiées à la démocratie. La justification de cette magouille, qui revient à refuser le vote du premier tour au nom de la sauvegarde de la démocratie, ne tient que par l’assimilation de Mercier au danger absolu, gros de toutes les dérives. Et ce n’est possible que parce que sa position est réduite à la proposition d’un tirage au sort des représentants du peuple, ce qui permet de disqualifier son discours sur les petits arrangements entre politiques de tous bords, alors même que la série nous l’offre en spectacle, justifiant ainsi les accusations de Mercier. La nouvelle situation politique créée par les intrigues de Rickwaert et Dorandeu, permet au premier de se faire plébisciter par toute la gauche comme le seul candidat possible, au motif qu’il a toujours soutenu la nécessité de son unité, jusque-là interdite à cause des querelles d’ego et des logiques d’appareils. Ici, on quitte la légitimité documentaire qui faisait l’un des intérêts de cette série pour ceux qui la défendaient, pour l’utopie la plus débridée. Non seulement parce que le Mercier de la vraie vie n’a jamais aucune chance d’être au second tour d’une présidentielle, (à supposer qu’il le souhaite), mais aussi parce que l’unité de toute la gauche, dans la réalité, elle n’existe pas, même au niveau municipal et le Vidal réel n’est pas prêt à s’unir avec qui que ce soit. En choisissant cette fin totalement imaginaire et improbable, non seulement la vertu anticipatrice de cette série devient nulle, mais elle met les scénaristes dans une impasse, s’ils souhaitent une saison 4. Car cette fois-ci, Rickwaert est au pouvoir avec la gauche unie, et la seule question qui vaille, c’est celle de la politique qui sera menée et dont les lignes directrices sont données dans la saison 3, (services publics renforcés, petits salaires augmentés, réduction des inégalités). Reprendre le spectacle des querelles d’ego pour le pouvoir, ce serait admettre que c’est la seule chose qui compte et que le contenu des programmes n’est que leurre et donner finalement raison à Mercier. Mettre en scène l’échec de ce programme serait donner raison au néolibéralisme qui clame son irréalisme et le faire réussir ferait hurler la droite réelle au parti-pris. Je suis très curieux de voir la saison 4 si elle est décidée.

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