Gilles Rotillon
Economiste, professeur émérite à Paris-Nanterre
Abonné·e de Mediapart

26 Billets

0 Édition

Billet de blog 16 mars 2022

Mélenchon quand même !

L'appel à un vote Mélenchon suscite des réticences compréhensibles qu'un électeur soucieux de donner un minimum de poids à la gauche, en limitant la nuisance d'un quinquennat macronien de plus, devrait être capable de surmonter

Gilles Rotillon
Economiste, professeur émérite à Paris-Nanterre
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

J’écris ce nouveau billet en réaction à un certain nombre d’objections qu’a suscité mon premier texte sur le mode du « n’importe qui, mais pas Mélenchon ». Réactions viscérales, rarement argumentées autrement que par sa personnalité infréquentable. Je comprends parfaitement les réticences face à Mélenchon j'en ai aussi beaucoup (je vis en Essonne où il a sévi au PS à ses débuts et je connais parfaitement toutes les casseroles qu'il a) mais je ne me pose pas la question de voter "pour" lui. Je ne vote pas pour Mélenchon mais pour contribuer du mieux possible à contrer la nuisance de Macron dont les réformes déjà annoncées (retraite, éducation, hôpital) sont très inquiétantes. Certes pas directement pour ceux dont le statut et les revenus leur permettrons de subir Macron cinq ans de plus, (ce qui explique peut-être que beaucoup d'intellectuels de gauche ne soient pas si inquiets des conséquences d’un quinquennat supplémentaire de Macron), mais pour la plupart de ceux qui vivent déjà des fins de mois difficiles.

Un des arguments souvent donnés sur le risque de voter Mélenchon, c’est donc sa personnalité autoritaire, ingérable, voire dictatoriale qui laisserait augurer le pire pour les libertés. Sur le risque que l'on prendrait en votant pour lui, je ne vois pas qu'il soit si important que certains le disent. D'une part parce qu'une de ses principales propositions, c'est de changer la constitution pour donner justement moins de pouvoirs au président, et d'autre part parce qu'il n'est quand même pas tout seul. Et si les autres candidats se désistaient pour lui (je rêve), ils seraient des contrepouvoirs à une dérive autoritaire. Mais il y a à mon avis une autre raison pour voter au premier tour, non pas pour lui encore une fois mais pour le seul candidat qui ait une chance objective d'être au second tour dans le contexte actuel. Ce candidat est certes Mélenchon qu'on peut détester, mais si on vote pour un autre, il y a la certitude d'avoir un Macron/Le Pen ou pire au second tour et donc un débat sur l'immigration, l'insécurité et la « dette insupportable qui impose de supprimer des protections sociales et des fonctionnaires »[1] (déjà 20% de contractuels dans l'administration, il faut lire La valeur des services publics à La Découverte pour avoir une idée de la République qui nous attend avec un second mandat de Macron). Si Mélenchon est au second tour, le débat politique sera tout autre et aura sûrement des effets sur l'opinion plus positifs qu'un débat Macron/Le Pen. Ne serait-ce que ces 15 jours de débat sur des orientations réellement différentes, c'est contribuer à un éveil politique qui n'a aucune chance d'exister si la gauche n'est pas au second tour. Certes, il y a de grandes chances que même si Mélenchon est au second tour, il soit battu (mais pas une certitude, car on ne peut pas savoir la dynamique que cela créerait et quand Henri Sterdyniak me reproche de trop croire aux sondages, il commet la même erreur en affirmant qu’un duel Macron/Mélenchon au second tour conduirait nécessairement à l’élection de Macron avec 62% des voix). Mais s'il n'y est pas, il est certain que Macron sera élu et on aura été privé de 15 jours de débat politique, surtout avec des médias qui se feront une joie d'insister sur les fausses oppositions entre Macron et l'extrême droite. Je vais donc pour la première fois de ma vie voter Mélenchon, pas parce que c'est lui (et pas parce que c’est moi) ; je ne le choisis pas, c'est l'état actuel des forces sociales qui l'ont mis en tête et j'aurais voté de la même manière pour un des 3 autres s'il avait été en tête (même si pour Jadot que je sens très Macron compatible et pour Hidalgo je me serais forcé violemment). Mon vote est toujours hélas un vote contre Macron d'abord, mais avec une petite note positive à propos d'un débat politique de second tour qui puisse avoir des effets sur l'opinion publique. Ce que je dis c'est que dans le contexte actuel tous ceux qui refusent de voter Mélenchon au premier tour acceptent de fait de voir Macron réélu et donc sa politique désastreuse pour les plus défavorisés (mais aussi pour les chercheurs et tant d’autres) poursuivie et aggravée, ce qui augmentera encore plus le risque d'une victoire de l'extrême droite en 2027.

Imaginons que les trois autres appellent dès maintenant à voter pour lui, ce ne pourrait évidemment pas être sans conditions mais pour une politique économique, sociale et écologique qui est de fait dans tous leurs programmes pour l'essentiel et avec des accords pour les législatives qui seraient sûrement meilleurs que ceux qui seront passés s'ils se maintiennent, car on risque fort d’avoir alors des règlements de compte limitant les alliances et conduisant à offrir à Macron une chambre à ses ordres. C’est pour moi une raison supplémentaire de prôner une alliance dès le premier tour au lieu d’imaginer que l’élection étant déjà perdue (et elle l’est effectivement si tout le monde se maintient), les partis doivent se montrer pour continuer à exister, reportant les efforts de chacun sur les législatives en espérant obliger Macron à cohabiter s’il n’a pas la majorité à l’Assemblée nationale. Les autres partis loin d’être inexistants deviendraient au contraire audibles en portant une parole qu'ils auraient définie en commun en s'unissant derrière Mélenchon dès le premier tour. Et une fois Mélenchon élu (je continue à faire mon Gollier en rêvant d'un monde imaginaire), il ne sera par définition pas livré à lui-même (rappelons aussi qu'il s'est engagé à démissionner au bout de deux ans une fois la nouvelle constitution adoptée) mais avec les alliés qui l'auront aidé à être élu.

Dans le cas contraire, chacun aura voté pour un candidat qui n'a aucune chance d'appliquer son beau programme puisqu'il ne sera pas élu. C'est cette absence complète de logique qui me sidère depuis le début et elle inclut également Mélenchon. Si on veut changer les choses par le biais électoral, il faut d'abord être élu et donc créer les conditions pour cela. En annonçant avant tout le monde sa candidature, Mélenchon n'a pas créé ces conditions de manière optimale et on peut l'accuser, comme le fait justement Henri Sterdyniak, d'être la cause de la désunion de la gauche, puisque les autres n'ont fait que suivre son exemple pour "exister" le temps de la campagne. Ce faisant personne n'est élu et on s'enfonce un peu plus dans le macronisme et la désunion avec de la rancune qui servira encore à la prochaine échéance à justifier la désunion. Je maintiens que l'absence quasi complète de la connaissance de la dialectique est au cœur de cette faute logique qui interdit de penser l'union sur le fond des différences de chacun. Mais aujourd'hui, celui qui ressort de ce bourbier où chacun a une part de responsabilité c'est Mélenchon qu'on le veuille ou non et donc c'est pour lui qu'il faut voter si on veut une présence à gauche au second tour et un débat qui, même si les médias feront tout pour le polluer (Ah, Nathalie Saint-Cricq, si suffisante dans l’attitude et insuffisante sur le fond !) aura quand même une autre tenue que les discours sur l'immigration, l'insécurité ou la dette.

[1] Je ne peux que conseiller la lecture du livre de Sandra Lucbert, Le ministère des contes publics, (Verdier, 2021) qui décrypte avec finesse et rage le discours dominant sur la dette et le jeu de rôle de ceux, (journalistes, économistes, politiques, experts de plateau) qui unissent leurs efforts pour en faire une vérité absolue à laquelle on doit se plier comme on se plie aux lois de la physique.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Exécutif
Une seule surprise, Pap Ndiaye à l'Éducation
Après vingt-six jours d’attente, Emmanuel Macron a nommé les vingt-sept membres du premier gouvernement d’Élisabeth Borne. Un casting gouvernemental marqué par sa continuité et toujours ancré à droite. La nomination de l’historien Pap Ndiaye à l’Éducation nationale y fait presque figure d’anomalie.
par Ilyes Ramdani
Journal — Gauche(s)
Union de la gauche : un programme pour mettre fin au présidentialisme
Jean-Luc Mélenchon et ses alliés de gauche et écologistes ont présenté le 19 mai leur programme partagé pour les élections législatives, 650 mesures qui jettent les bases d’un hypothétique gouvernement, avec l’ambition de « revivifier le rôle du Parlement ». 
par Mathieu Dejean
Journal
Écologie politique : ce qui a changé en 2022
Les élections nationales ont mis à l’épreuve la stratégie d’autonomie des écologistes vis-à-vis de la « vieille gauche ». Quel dispositif pour la bifurcation écologique, comment convaincre l'électorat : un débat entre David Cormand, Maxime Combes et Claire Lejeune.  
par Mathieu Dejean et Fabien Escalona
Journal — France
À Romainville, un site industriel laissé à la spéculation par la Caisse des dépôts
Biocitech, site historique de l’industrie pharmaceutique, a été revendu avec une plus-value pharaonique dans des conditions étranges par un promoteur et la Caisse des dépôts. Et sans aucune concertation avec des élus locaux, qui avaient pourtant des projets de réindustrialisation. 
par Romaric Godin

La sélection du Club

Billet de blog
Marche contre Monsanto-Bayer : face au système agrochimique, cultivons un autre monde !
« Un autre monde est possible, et il est déjà en germe. » Afin de continuer le combat contre les multinationales de l’agrochimie « qui empoisonnent nos terres et nos corps », un ensemble d'activistes et d'associations appellent à une dixième marche contre Monsanto le samedi 21 mai 2022, « déterminé·es à promouvoir un autre modèle agricole et alimentaire, écologique, respectueux du vivant et juste socialement pour les paysan·nes et l'ensemble de la population ». 
par Les invités de Mediapart
Billet de blog
Reculer les limites écologiques de la croissance… ou celles du déni ?
« À partir d’un exemple, vous montrerez que l’innovation peut aider à reculer les limites écologiques de la croissance ». L' Atécopol et Enseignant·es pour la planète analysent ce sujet du bac SES, qui montre l’inadéquation de l’enseignement des crises environnementales, et les biais de programmes empêchant de penser la sobriété et la sortie d’un modèle croissantiste et productiviste.
par Atelier d'Ecologie Politique de Toulouse
Billet d’édition
Pour une alimentation simple et saine sans agro-industrie
Depuis plusieurs décennies, les industries agro-alimentaires devenues des multinationales qui se placent au-dessus des lois de chaque gouvernement, n’ont eu de cesse pour vendre leurs produits de lancer des campagnes de communication aux mensonges décomplexés au plus grand mépris de la santé et du bien-être de leurs consommateurs.
par Cédric Lépine
Billet de blog
L'effondrement de l'écologie de marché
Pourquoi ce hiatus entre la prise de conscience (trop lente mais réelle tout de même) de la nécessité d’une transformation écologique du modèle productif et consumériste et la perte de vitesse de l’écologie politique façon EELV ?
par jmharribey