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Billet de blog 17 juil. 2022

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Le piège du « pouvoir d'achat »

Le « pouvoir d'achat », entendu comme la capacité à disposer d'un revenu permettant le maintien d'un certain niveau de vie, semble une évidence qui doit pourtant être remise en question.

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La question du pouvoir d’achat est d’actualité avec la montée de l’inflation et la loi que le gouvernement souhaite promouvoir rapidement pour y répondre. À première vue, il ne semble pas y avoir de problème devant cette demande croissante motivée par des revenus plus ou moins bloqués (pour la grande majorité, car Bernard Arnault va très bien) et la montée des prix.

Qui pourrait être contre le fait que l’on puisse maintenir un certain niveau de vie surtout quand on a déjà toutes les difficultés à boucler les fins de mois ?

Il y a pourtant au moins trois objections que l’on peut faire à cette demande.

La première, c’est qu’elle part d’un statu quo qui entérine les très fortes inégalités de distribution des revenus, acceptant implicitement que ces différences sont justifiées. C’est une position bien connue des élites que de considérer que chacun (et surtout eux) mérite bien sa place et qu’on a donc la place que l’on mérite.[1] Dès lors, devant un choc comme l’inflation actuelle, il ne peut s’agir que de revenir au statu quo ante, sans remettre en cause les inégalités initiales. C’est exactement ce que propose le gouvernement avec des mesures ciblées de saupoudrage qui n’ont pas l’objectif d’être poursuivies trop longtemps.

La deuxième est d’une nature différente, en ce qu’elle ne porte pas sur la structure de la répartition des revenus, mais sur le contenu de ce que l’on entend par « pouvoir d’achat ».

Sous cette appellation, on entend généralement la capacité d’acquérir des biens nécessaires à la vie, à commencer par les plus fondamentaux, un logement, de la nourriture, de l’énergie, et, si possible, d’autres biens qui semblent rendre la vie plus supportable en échappant à la seule quête de la survie quotidienne, (qui est quand même la situation de milliards d’habitants sur terre), comme le smartphone ou la télévision.

Autrement dit, ce que ce « pouvoir » permet d’acheter, ce sont des biens privés disponibles par définition sur le marché. Et c’est la grande force de ce dernier que « d’offrir » à tous les biens dont ils ont tant besoin puisqu’ils les demandent. Pourtant, derrière cette évidence, il y a deux arbitrages : l’un est maintenant bien connu et largement accepté même s’il est parfois remis en cause, (c’est d’ailleurs en cela qu’il est un arbitrage), et l’autre largement méconnu parce qu’il se manifeste sous une autre forme.

Le premier, c’est l’arbitrage biens privés/biens publics, qui fait que dans un pays comme la France, la plupart de ses habitants sont d’accord pour payer des impôts pour financer des biens publics que tous jugent indispensables à une vie décente, comme l’éducation, la santé, la sécurité, la mobilité ou la justice. Pratiquement, cela signifie que l’acceptation de l’impôt est grande parce que chacun sait ce qu’il permet de faire, ce qui revient à accepter de réduire son revenu, donc sa consommation de biens privés pour augmenter la fourniture de ces biens publics fondamentaux. Ce ne fut pas le cas pendant tout le 19ème siècle et le début du 20ème et l’instauration de l’impôt sur le revenu en 1914 a d’abord été combattue par les conservateurs représentant les agriculteurs et les cadres du commerce et de l’industrie. Il a été aussi vigoureusement combattu par les principaux journaux de l’époque, comme Le Temps, Le Matin et Le Figaro. Finalement il prendra la forme qu’on lui connaît aujourd’hui en 1920 avec l’instauration du taux marginal d’imposition.[2] Il faut toutefois noter que cet arbitrage tend largement à être remis en question par les politiques néolibérales actuelles qui visent précisément à réduire la qualité de ces biens publics, comme l’illustre tragiquement la fermeture des lits pendant la pandémie ou le manque d’attractivité du métier d’enseignant. Mais le fait que ces politiques rencontrent une vive opposition, non seulement chez les personnels concernés, soignants ou enseignants, mais aussi dans un large public, prouve que l’arbitrage biens privés/biens publics n’est pas remis en cause par la majorité et fait partie du débat public.

La situation est bien différente avec le second arbitrage, qui n’est pas pensé comme tel et qui concerne l’apparition d’un nouveau type de biens dont plus personne aujourd’hui n’ignore les deux principaux, à savoir le climat et la biodiversité, qui sont des biens communs. La différence d’avec les biens publics, c’est qu’ils ne sont pas produits par une puissance publique centralisatrice, mais bien au contraire par l’activité décentralisée de très nombreux « producteurs ». Ainsi, le climat, pour ne parler que de lui, est le résultat des activités de production et de consommation des milliards d’habitants sur terre, certes avec des contributions propres bien différentes, (rien de comparable entre les émissions de gaz à effet de serre (GES) d’un chômeur et celles de Bernard Arnault), mais dont l’effet sur le climat ne dépend que de l’agrégation des tonnes émises (et si Bernard Arnault en émet beaucoup à lui tout seul, un milliard de pauvres en émettent sans doute plus).

Il faut bien prendre la mesure de cette nouveauté. Que le climat soit non seulement le résultat de l’apport d’énergie du rayonnement solaire avec certaines zones particulière de la Terre (océans, atmosphère, cryosphère, …), mais aussi celui de l’activité des habitants de la planète, et c’est en cela qu’on peut dire que ces derniers le co-produisent[3], c’est un constat qui n’est largement partagé que depuis quelques décennies et très majoritairement que depuis quelques années. Et la « production » de ces « nouveaux » biens a évidemment un coût puisqu’elle est liée à la plupart des activités des humains et donc aux moyens qu’ils utilisent pour les faire. Au premier rang de ces moyens, il y a les énergies fossiles, gaz, charbon, pétrole et en les utilisant moins (ce qui est absolument nécessaire si on veut limiter le réchauffement à un niveau supportable et ce qui est loin d’être gagné), cela revient à se passer de certains services qu’ils nous rendent et que beaucoup trouvent indispensables. C’est bien un arbitrage, mais qui ne se traduit pas immédiatement par une partition de son revenu entre une part aux biens privés et une autre aux biens publics comme c’était jusqu’à présent le cas, mais par l’effet indirect sur ce revenu des modifications qu’on doit faire dans nos comportements et qui se traduirons par une structure de consommation qui peut être très différente de l‘actuelle et viendront sans doute réduire la part de nos revenus disponibles pour les biens privés.[4]

Et c’est là qu’on trouve notre troisième objection à cette focalisation sur le pouvoir d’achat, sans se demander pouvoir d’achat de quoi ?

Mettre l’accent sur le pouvoir d’achat que la plupart interprète comme la possibilité d’acheter toujours plus de biens privés, c’est faire du marché tel qu’il fonctionne aujourd’hui le cadre indépassable où se prennent nos décisions de consommation, alors même que c’est ce cadre qui doit être remis en question. Pour ne prendre qu’un exemple, quand le gouvernement subventionne de 18 centimes le litre à la pompe, c’est évidemment une aide pour tous ceux qui sont largement contraints d’utiliser leur véhicule, tant pour leur emploi que pour leur ravitaillement, mais c’est aussi les conforter dans l’idée qu’on ne peut pas faire autrement et que cette nécessité est un besoin. Que leur vie n’a rien à voir avec les décisions d’aménagement du territoire qui ont éloignés les habitations des centres d’emploi, rendant indispensable le recours à la voiture sans service public de transport en commun, ni avec l’existence des grands centres commerciaux en périphérie qui ont eux-aussi imposé l’usage de la voiture. Mettre l’accent sur la consommation, en la naturalisant comme un moment nécessaire de l’activité humaine, c’est ne pas voir ce que dit Marx dans « L’introduction générale à la critique de l’économie politique » : « La production engendre la consommation en créant le mode déterminé de la consommation, puis en provoquant l’instinct de la consommation, le talent de consommer, le besoin de consommer ». Ce « besoin de consommer » est une nécessité vitale pour le capitalisme, qui ne doit pas seulement produire toujours plus de marchandises, mais aussi les vendre. Et c’est cette double extension, de la marchandisation de toutes choses, y compris aujourd’hui dans les temps dits libres des loisirs qui deviennent un de ces lieux d’extension,[5]associée à une consommation devenue un mode d’être, souvent vécu comme une émancipation personnelle, voire politique, qui caractérise notre monde.[6]

Ce faisant, comme le souligne fort justement Sandrine Aumercier dans un livre stimulant[7] « le consommateur perd son dernier moyen de faire valoir son refus des rapports de production, en tant qu’il souscrit pleinement par sa consommation, c’est-à-dire par son embourgeoisement – et ceci même à son corps défendant – au culte universel de la marchandise ». Il ne s’agit évidemment pas, comme elle l’ajoute un peu plus loin, « de célébrer la pauvreté du travailleur ou de souhaiter son maintien, mais de souligner la consolidation culturelle[8] du capitalisme par l’augmentation constante de la quantité totale de consommation, au mépris d’un paradigme de production inchangé ».

Nous en sommes là, pris dans ce « paradigme de production inchangé » qui ne se transformera pas par des prises de conscience individuelle s’ajoutant les unes aux autres, alors que tout montre que l’immense majorité considère la consommation telle qu’elle est comme un dû qui doit être garanti. C’est le rôle des 18 centimes par litre, qui d’un côté conforte cette idée d’une garantie d’une consommation « libre », la renforçant par là-même, et d’un autre côté assure aux compagnies pétrolières le maintien d’un revenu solvable pérennisant, voire augmentant leurs profits. Tant qu’il restera du pétrole et/ou que le climat restera supportable, il y a fort à craindre que l’on continue sur le même chemin

[1] Le dernier livre de Michael Sandel, La tyrannie du mérite, discute les conséquences de cette emprise de l’idéologie du mérite dans la société.

[2] Voir Thomas Piketty, Les Hauts Revenus en France au XXe siècle, ch.4 pour des précisions.

[3] A vrai dire, cette « co-production » est plutôt une destruction, tant du climat que de la biodiversité, puisque l’activité humaine depuis plus d’un siècle est loin de conduire à un meilleur climat ou une biodiversité plus riche comme le montre le réchauffement climatique et la pandémie.

[4] De ce point de vue, la forte réticence à la taxe carbone, qui pourrait être vue comme une forme de financement de ce nouveau bien commun qu’est le climat, en l’occurrence parce qu’elle permettrait de modifier les comportements et de réorienter les investissements permettant des émissions de GES plus faibles et donc un climat plus supportable à moyen terme, illustre justement cette aperception de ce second arbitrage. Ce dernier prend la forme d’un accord massif pour avoir un meilleur climat, mais sans remettre en cause l’arbitrage réduit à celui entre biens privés et biens publics.

[5] Pour les pays dits développés pour lesquels la réduction du temps de travail est une tendance actuelle, (mais remise en cause par les politiques néolibérales aujourd’hui), au prix pour les autres de la « production » en masse d’hommes inutiles, comme les qualifie Pierre-Noël Giraud dans son livre, L’homme inutile, mais loin du regard de ceux qu’on tente de persuader de travailler davantage.

[6] Dans une émission populaire à grand succès sur France 2, N’oubliez pas les paroles, où l’on peut gagner 20 000 euros par émission en retrouvant les bonnes paroles, à la question rituelle de l’animateur de savoir ce que le gagnant ferait en priorité de cette somme, la réponse tout aussi rituelle est « un voyage », en général au bout du monde et bien sûr en compensant ses émissions, car l’écologie est l’une des valeurs sans cesse réaffirmée au cours de cette émission. On ne peut mieux illustrer l’écart abyssal existant entre un discours moralisateur largement partagé et les pratiques auxquelles aspirent réellement les candidats et les candidates, (le sexe ici n’a que peu d’influence).

[7] Sandrine Aumercier, Tous écoresponsables ? Capitalisme vert et responsabilité inconsciente, Éditions Libres et Solidaires, 2019.

[8] Souligné par l’auteure.

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